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Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine

Auteur de la Note : Bernard Ravenel

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Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine

John-J. Mearsheimer et Stephen M. Walt, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, La Découverte, 2007-2008, 159 p., 12,50€

Deux universitaires américains analysent l’influence sur la politique extérieure américaine du second lobby américain par influence – après celui des retraités – le lobby pro-israélien. Un document qui permet une vision concrète et globale, désidéologisée, de la nature de ce lobby, de son fonctionnement et de son poids.

La thèse des auteurs est sans détour : le lobby comme groupe de pression typique du système américain est devenu tellement puissant qu’il est capable de conditionner la politique américaine dans un sens opposé aux intérêts de Washington en favorisant un appui inconditionnel à Tel-Aviv sur la base de considérations stratégiques et morales désormais dépassées. « La guerre froide terminée, Israël est devenu un handicap stratégique pour les Etats-Unis [1] »

Inutile de préciser que ce livre a suscité des réactions et finalement un débat d’une rare intensité... En fait il constitue en lui-même un événement politique et culturel de grande portée pour l’avenir de la politique étrangère américaine. Il ouvre une brèche, qui sera difficile à combler, dans le consensus plus ou moins contraint qui continue à déterminer la politique américaine vis-à-vis du conflit israélo-palestinien avec toutes ses conséquences locales, régionales et mondiales. En même temps cet essai vient donner une sorte de consécration universitaire à l’autre pavé dans la mare qu’a été la sortie du livre de Jimmy Carter : Palestine : Peace not Apartheid [2].

Bref il se passe manifestement quelque chose dans l’opinion publique américaine sur les rapports entre Etats- Unis et Israël en liaison évidente avec l’évolution de l’opinion sur la guerre en Irak. Nous sommes en fait devant les premiers signes d’une remise en cause du soutien inconditionnel à Israël.

Pour mieux saisir la signification politique de cet ouvrage, il faut le situer dans le contexte géostratégique de sa parution. Nous sommes en 2006. C’est la guerre du Liban, Israël joue le samouraï prêt à toute la violence nécessaire pour liquider le Hezbollah au Sud-Liban et à Beyrouth.

Un contexte inédit

Alors, après l’inévitable victoire israélienne, les Etats-Unis et les Etats arabes alliés pourront négocier une sorte de prolongation du statu quo favorable à Israël et préparer l’attaque contre l’Iran... L’administration Bush en pleine confiance en la capacité militaire de Tsahal a soutenu à fond et même encouragé l’option militaire israélienne. Selon un général israélien, les Etats-Unis ont fait jouer à l’armée israélienne le rôle d’une légion étrangère...

A ce moment, mi-2006, le lobby pro-israélien est au sommet de sa puissance. La guerre globale contre le terrorisme a donné au lobby la plus belle occasion pour se légitimer. Au cours des cinq années qui viennent de s’écouler, ses 100 000 membres ont augmenté de 60 %. Le 5 mars de cette année, cinq mille d’entre eux ont participé à la conférence annuelle du lobby, discutant pendant trois jours de politique extérieure avec une identification désormais totale entre Amérique et Israël. Etaient présents : la majorité des sénateurs, un tiers du Congrès, cinquante ambassadeurs et beaucoup de hauts fonctionnaires publics.

Dans son discours de clôture, le vice-président Dick Cheney a répété que les Etats-Unis ne permettront jamais à l’Iran d’avoir le nucléaire...

Quatre mois après, la convergence américano-israélienne qui jusque là a couru de victoire militaire en victoire militaire connaît au Liban sa première défaite. C’est le choc. D’où une grande interrogation aux Etats-Unis. Pourquoi les Etats-Unis ont-ils été amenés à encourager aussi aveuglément une aventure qui se transforme en catastrophe pour les objectifs stratégiques américains dans la région ?

C’est dans ce contexte inédit que la célèbre revue américaine Foreign Policy organise un débat sur un article jusque là très critiqué et marginalisé de John-J Mearsheimer et Stephen M. Walt consacré à l ‘« Israel lobby ». A partir de ce moment les termes du débat public sur la politique convergente des Etats-Unis et d’Israël vont se trouver profondément modifiés.

Les acteurs de l’article encouragés par ce débat décident alors de transformer l’article en livre pour développer leur démonstration, répondre aux critiques, multiples, et préciser l’appareil critique qui accompagne et appuie leur travail.

D’abord définir

Mais un travail de ce genre commence nécessairement par une définition de l’objet de l’étude, le lobby pro-israélien aux Etats- Unis. Tout un chapitre y est consacré [3]. Il vaut la peine d’en citer de longs extraits : « Lobby pro-israélien est une expression commode qui permet de désigner un ensemble d’individus et d’organisations qui travaillent activement à l’orientation de la politique étrangère américaine dans un sens pro-israélien. Le lobby n’est pas pour autant un seul mouvement unifié doté d’une direction centrale, et les individus et les groupes qui le composent ont parfois des désaccords entre eux sur certaines questions politiques. Il ne s’agit pas non plus d’une sorte de cabale ou de complot. Au contraire, les membres du lobby agissent à visage découvert et de la même manière que les autres groupes d’intérêts ».

Et plus loin, les auteurs précisent : « ... Le lobby pro-israélien n’est pas synonyme de communauté juive américaine et « lobby juif » n’est pas une expression appropriée pour décrire les différents groupes et individus qui s’emploient à encourager le soutien américain à Israël. D’une part, le degré d’engagement aux côtés d’Israël varie considérablement parmi les Juifs américains... [d’autre part] certains des individus et des groupes qui se font particulièrement entendre sur la question d’Israël, tels que les sionistes chrétiens, ne sont pas juifs. Alors, bien que les Juifs américains forment l’essentiel de la base du lobby, il est plus juste de développer l’expression « lobby pro-israélien ». C’est la nature de ces objectifs politiques qui définit le lobby, et non l’identité ethnique ou religieuse de ceux qui le composent [4] ».

L’AIPAC - et les autres - au travail

Ce lobby a comme mission essentielle de défendre Israël et de pousser les Etats-Unis à s’imposer sur la scène internationale : plus l’Amérique est crainte, plus Israël sera en sécurité.

Le livre s’attache alors à décrire le travail du lobby et permet ainsi d’en avoir une idée concrète.

Parmi les nombreuses composantes, c’est l’AIPAC (American Israel Public Affairs Committee) qui est la plus importante et peut-être la plus ancienne [5].

L’AIPAC travaille principalement sur le Congrès en cherchant à convaincre les parlementaires de soutenir ses positions. Il le fait avec succès en particulier parce qu’il arrive à diriger les campagnes de recueil de fonds des candidats qu’il estime proisraéliens. Il s’agit là d’un trait typique du système américain : l’argent est très important dans les élections...

l’argent est très important dans les élections... La seconde source d’influence de l’AIPAC provient de la tentative de définir ou d’influencer la manière dont Israël est décrit par les médias américains : il y a des écrivains, des journalistes et des centres d’étude qui travaillent de manière permanente pour diffuser une image très favorable d’Israël et une image très négative de toute opposition.

Par ailleurs plusieurs groupes plus limités mais actifs se consacrent à l’attaque, le plus souvent en recourant à l’accusation d’antisémitisme de quiconque est critique de la politique israélienne ou de l’appui américain à Israël.

Finalement, la politique moyen-orientale des Etats-Unis est en fait confiée à des spécialistes membres de l’AIPAC (et d’autres lobbies mineurs) qui écrivent notes, discours et interventions pour les législateurs et pour l’exécutif avec l’appui de think tanks d’orientations politiques différentes (néo-conservateurs comme l’American Enterprise Institute, libérale comme la Brookings Institution).

Il n’est donc pas étonnant de voir Israël bénéficier de 3 milliards de dollars d’aide directe sans compter ce qui est accordé à travers l’acquisition de matériel de guerre sophistiqué. En outre, Israël bénéficie d’un accès privilégié aux sources du renseignement qui sont refusées aux alliés de l’Otan. De plus, Israël compte sur le veto américain opposé aux résolutions de l’ONU considérées comme « hostiles ».

Cette impunité politique totale permet à Israël d’utiliser en permanence la force des armes en lieu et place des armes de la politique. En regard l’incapacité de l’Europe à amener Israël à des stratégies politiques plutôt que militaires n’en apparaît que plus criante...

Evaluant alors le bilan de l’action du lobby, les auteurs, redéfinissant les intérêts stratégiques américains au Moyen-Orient (accès aux ressources énergétiques, non-prolifération d’armes de destruction massive – ADM, lutte contre le terrorisme antiaméricain) estiment qu’Israël a imposé aux Etats-Unis une politique qui va à l’encontre de ces intérêts. Désormais les Etats-Unis doivent traiter Israël comme un Etat normal et pousser à la création – « en faisant énormément pression sur Israël [6] » – « d’un Etat palestinien viable ».

Cependant comme l’a noté Uri Avnery [7] les auteurs ne se demandent pas suffisamment si d’autres considérations, d’autres lobbies – comme le complexe militaro-industriel ou le lobby pétrolier – n’auraient pas aussi pesé de manière déterminante dans les choix de politique extérieure des Etats-Unis au Moyen-Orient. Finalement, ce livre clairement construit et d’une lecture aisée, suggère plusieurs réflexions.

La première concerne le lien entre ce livre – contenu et date de parution – et l’évolution de la politique américaine au Moyen- Orient. En amont de l’échec israélien au Liban, depuis en réalité l’année 2005, la politique moyen-orientale (israélienne surtout) des Etats-Unis a pris une coloration intérieure. Tel est le sens profond du rapport Baker-Hamilton qui demande une autre politique – à laquelle Bush répond par une stratégie militaire renouvelée... Survient l’échec du Liban qui contraint une partie de l’establishment politico-militaire américain à s’interroger ouvertement sur l’avenir de la politique étrangère et sur l’aveuglement de l’administration Bush. Le projecteur devrait alors être mis sur le lobby pro-israélien considéré comme co-responsable de cette situation. D’où ce livre. Une deuxième réflexion accompagne immédiatement la première, c’est celle qui porte sur l’avenir d’Israël. Ce livre permet de mieux mesurer le caractère déterminant du soutien américain dans l’existence même d’Israël. Or le déclin américain au Moyen-Orient – dont le livre est une description indirecte – entraîne ipso facto un déclin de la capacité d’Israël à assurer sa suprématie par la voie des armes. Le refus de toute solution politique par Israël permis par le soutien politico-militaire américain sera de moins en moins tenable, d’autant plus qu’il s’accompagne d’une montée en puissance militaire et politique de l’Islam politique dans la région...

Enfin, ultime remarque : cette étude objective du lobby proisraélien aux Etats-Unis devrait amener une démarche analogue pour le lobby pro-israélien en France.

Il y faudrait le courage et la lucidité qu’ont montré les deux universitaires américains.

NB : Une vision d’ensemble de la politique américaine au Moyen- Orient – intégrant bien sûr la « proximité israélienne », c’est à dire le rôle et la place du lobby pro-israélien – vient d’être proposée par la toute récente parution d’un ouvrage important aux éditions La Découverte : Vertiges de la puissance. Le « moment américain » au Moyen-Orient de Philippe Droz-Vincent. Une analyse impitoyable de l’entêtement aveugle de l’administration Bush.

Notes 1. Le lobby pro-israélien..., p. 15.

2. Palestine : la paix pas l’apartheid, éditions de L’Archipel (2007).

3. Chapitre 4 pp 125-165 (qui développe longuement le passage consacré à ce problème en introduction pp 15-16).

4. Id p 129.

5. D’autres réseaux ou think tanks plus à droite se sont créés au milieu des années 90 accompagnant l’affirmation des positions néoconservatrices. C’est le cas en particulier du JINSA (Jewish Institute for National Security Affairs) dont le Comité directeur accueille D.Cheney, J.Bolton, D.Feith, R.Perle). Son rôle est de favoriser les rencontres entre militaires américains et israéliens.

6. Id p 379.

7. Uri Avnery, Deux chevaliers et un dragon, 6 octobre 2007 (sur le site de l’AFPS, http://france-palestine.org/).