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And Patrick Habis

Le livre de ma grand-mère

Fethiye Çetin, Le livre de ma grand-mère, Editions de l’Aube, 2006 144 pages.

Fethiye Çetin, avocate et militante des droits de l’homme bien connue en Turquie, signe avec Le livre de ma grand-mère un témoignage bouleversant sur l’histoire de son aïeule, victime du génocide arménien. Née Arménienne, mais enterrée comme musulmane à 95 ans, celle-ci compte parmi les nombreux rescapés, en majorité des femmes, qui pour échapper aux massacres ont dû se convertir à l’islam, changer de prénom, se fondre dans leurs familles d’adoption, tout en gardant secret leur passé douloureux. Fethiye Çetin décide de rompre cette loi du silence lors de l’enterrement de sa grand-mère, révéle le vrai prénom de celle-ci, Heranus, ainsi que son identité arménienne. Et, dans la foulée, publie ce livre en Turquie qui raconte le secret si bien gardé de la défunte et qu’elle-même n’a découvert que tardivement, à l’âge de 25 ans.

En 1915, lorsque les événements éclatent, Heranus Gadarian est une enfant. L’ordre de déportation, décidé par les autorités qui soupçonnent les Arméniens de pactiser avec les Russes, arrive dans son village à l’Est de la Turquie. Les hommes sont massacrés, les femmes et les enfants jetés en convois misérables sur les routes de montagnes arides. La grand-mère d’Heranus, désespérée, n’a d’autre solution que de noyer deux de ses petits-enfants pour abréger leurs souffrances, avant de se jeter elle-même dans le Tigre. Au village, il y a aussi les enfants que l’on laisse, espérant que d’autres habitants leur sauveront la vie. A 10 ans, Heranus est ainsi séparée de sa mère et adoptée par un soldat turc sans enfant. Plus tard, elle sera mariée à un Turc, le grand-père de Fethiye Çetin.

Dans son livre, l’auteur dresse le portrait d’une grand-mère adorée, que l’on appelle de son prénom turc Seher, véritable pilier de la famille, respectée par son mari et adulée comme une icône par ses enfants. Et pourtant, dans la vie en apparence ordinaire et paisible de cette femme, il y a ces petits riens qui trahissent « une légère différence » et dont Fethiye Çetin ne se souviendra que sur le tard. Seher se montre plus permissive à l’égard des interdits religieux musulmans dans l’éducation de ses filles, perpétue certaines traditions religieuses comme, par exemple, la cuisson du tcheurek de Pâques, ou encore confie à sa petite-fille qu’elle a des traits de caractère de « notre côté ». Ces non-dits, ces histoires enfouies dans la mémoire des familles, se sont transmis par bribes, murmurés à l’oreille, de femme en femme et de génération en génération. Quand Fethiye, jour après jour, les mains serrées dans celles de sa grandmère, apprend la vérité sur l’histoire de son aïeule, sur le massacre des Arméniens de Turquie, sur « le sang arménien » qui coule dans ses veines, elle ressent comme « un tremblement de terre ». Etudiante alors à la faculté de droit d’Ankara, appartenant à une famille républicaine et laïque, elle décide de prendre ses distances avec le nationalisme turc, de se battre pour la démocratisation de la société et de s’engager dans le combat pour les droits de l’homme.

En publiant ce livre, après un silence de 25 ans, elle lève l’amnésie sur l’histoire et la mémoire d’une génération d’Arméniennes, donne un caractère public à ce qui relève à la fois de l’intime et du collectif. Récit autobiographique autant qu’historique, ce livre écrit dans une veine pleine d’humanité et d’humilité révèle une réalité dans ce qu’elle a de plus tragique et de plus révoltant. L’auteur, par la quête tenace qu’elle fait de son identité, par son travail d’introspection, de prise de conscience douloureuse, tend un miroir jusque-là sans tain à la Turquie contemporaine. Son livre marque un tournant, dans sa vie comme dans celle de la société turque. Se découvrir Arménien, en tant que Turc, est un exercice périlleux et douloureux ; mais c’est aussi un moment fondateur pour relire le passé et penser le présent. Cette manière intime de faire revivre ce passé arménien, de l’amener dans le présent, c’est intérioriser une histoire qui a été refoulée, déniée, mais aussi avortée dans la mesure où le monde occidental se l’est explicitement appropriée. Faire sienne la question arménienne, accueillir l’Arménien comme membre de sa propre famille, membre massacré, refoulé et à la fois centre de la maisonnée, ne peut être qu’un moment fondateur.

Fethiye Çetin a réussi son pari. Elle donne l’obligation à la société turque de se regarder dans le miroir du passé, de reconnaître ses torts et ses actes meurtriers contre le peuple arménien. Son livre connaît un vrai succès populaire en Turquie, l’indice sans doute qu’un processus est un marche, celui de la reconnaissance de « l’autre en nous », [1] de l’Arménien en nous. Une évolution que souligne aussi l’intellectuel arménien de Turquie Etyen Mahçupyan. Mahçup, comme l’appellent ses amis, est issu de la gauche radicale des années 70 et représente aujourd’hui la mouvance des intellectuels laïcs et démocrates, comme le montrent les articles qu’il publie dans le journal conservateur musulman Zaman. Dans son livre «  l’autre en nous »2, il travaille et retrouve son identité arménienne qui, jusqu’à présent, était très secondaire dans ses qualités d’intellectuel de gauche et d’homme tout court. Une identité comme une histoire « communautaire » qui lui sont désormais indispensables pour servir son engagement dans les débats de société et la critique de la version officielle du récit nationaliste.

Le passé arménien est sorti de l’amnésie. La question arménienne, histoire lointaine, comme figée et gelée, fait aujourd’hui irruption dans le présent, transforme et recompose l’identité turque. Pièce maîtresse pour comprendre le noeud identitaire et la complexité de la transition entre l’Empire Ottoman et la Turquie républicaine, elle questionne à nouveau les événements de 1915. Appartiennent-ils au passé ottoman avec lequel les Turcs ont rompu ou s’inscrivent-ils dans une continuité avec la Jeune République ? La « grande » histoire, l’histoire des régimes politiques, peut prétendre à la rupture. Les mémoires individuelles ne suivent pas le même registre : elles se perpétuent, ressurgissent, retravaillent les consciences collectives, comme le montre avec courage et tendresse Fethiye Çetin.