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And Patrick Habis

Le facteur des Abruzzes



Ed. Mercure de France, 2012, 146 p.
Vénus Khoury-Ghata est une romancière et poétesse d’origine libanaise, récompensée par le Goncourt de la poésie en 2011 pour le recueil « Où vont les arbres ? » (Ed. Mercure de France). Elle présente sous la forme d’un roman sa propre histoire, lorsqu’elle se rendit, par attachement pour son mari, un homme d’origine albanaise dont la famille avait émigré en Turquie, dans le village italien où ce dernier venait régulièrement séjourner seul.


Dans le roman, dont l’histoire se situe au début des années 1990, Laure découvre, dans des documents de son mari Luc, décédé dix ans plus tôt lors de l’un de ses séjours à Malaterra, village des Abruzzes peuplé d’Albanais, les notes sur les recherches qu’il menait auprès de la population locale. Biologiste et généticien, il avait remarqué que tous les habitants du village avaient le même rhésus sanguin, O négatif. Laure se rappelle alors qu’un mois après son décès, une certaine Héléna lui avait fait parvenir de Malaterra deux chemises de Luc, lavées et repassées. Elle décide de se rendre sur place pour savoir qui est Héléna et, au prétexte de mettre au propre les notes de son mari, pour se rapprocher de lui en assouvissant sa curiosité pour ce village afin de peut-être « refermer le cercle du deuil » (p. 14).
Elle va apprendre durant son séjour que les villageois avaient surnommé Luc le « medico » et même « medico arnaout », c’està- dire le médecin albanais, le terme turc révélant les origines méconnues de son mari. Elle va découvrir non seulement de nouvelles facettes de Luc, mais aussi et surtout, la vie, les mentalités et les comportements de ces villageois d’origine albanaise, vivant reculés du monde et de manière archaïque, à travers des personnages peu communs et fort différents.
Yussuf, le facteur, lui livre certaines clés des histoires du village, lui qui fait sa tournée même quand il n’y a pas de courrier à remettre et qui distribue ce dernier au gré de ses envies, évaluant lui-même la pertinence des lettres pour leurs destinataires et le moment opportun pour leur transmettre. Il donnera ainsi à Laure une lettre vieille de dix ans, que lui avait adressée son mari peu avant de mourir. Elle rencontre aussi le libraire kosovar Ismaël, dont l’intégration dans le village est difficile. Lui, n’accorde guère de considération aux habitants, parce qu’ils ne lisent pas et ont oublié leur langue, n’étant que des « nomades qui errent dans leur propre tête » (p. 78). Aux yeux des villageois, il n’est pas estimable en tant que musulman venant d’un pays communiste. Un autre villageois, le boulanger Mourad, propose à Laure le mariage, mais comme deuxième épouse car il est déjà marié.
Elle fait aussi la connaissance d’Héléna, vieille dame qui a tué sa fille en la pendant à un figuier, parce qu’elle avait perdu sa virginité. Selon la mère et les habitants de Malaterra, elle fut violée par l’un des villageois, qui s’est ensuite enfuit en Australie. Depuis trente ans, la mère attend donc « l’Australien », à qui elle veut faire payer son crime avant de le tuer.
Ce livre nous permet, bien plus que des enquêtes sociologiques, de comprendre les mentalités anciennes, séculaires des Albanais. L’isolement du village a favorisé cette conservation. Ces manières de penser sont d’autant plus mises en avant que le récit est aussi celui d’un choc culturel, entre une femme française lettrée, seule dans un village perdu des Abruzzes, et des villageois au mode de vie ancestral, dont la langue italienne est remplie de mots albanais.
Les villageoises s’interrogent sur ce qu’elles pourraient faire d’une femme comme Laure, sur son « utilité » sociale en fait, la trouvant par exemple trop maigre pour puiser l’eau du puits. L’évocation du viol de la fille d’Héléna suscite nombre de réflexions et d’échanges sur la vengeance, la fameuse reprise du sang, comme la honte, jugée plus dramatique que la mort, comme l’importance de la virginité des femmes ou encore les modalités du rachat du sang, par le sang et par l’argent. Sont également abordés la culture de la mobilité et la diversité des trajectoires diasporiques, la transmission dans la diaspora, le sentiment d’appartenance, la solidarité au sein de la communauté, la méfiance envers l’Etat, l’importance accordée à la langue albanaise. L’utilité de l’écriture est aussi évoquée, puisque « Mettre des mots sur des mots ne construit pas une maison […] » (p. 32).
Finalement, le libraire kosovar retournera dans son pays, déstabilisé par la guerre, et Laure rentrera en France, « avec l’espoir d’y retrouver Luc » pour lui raconter son voyage (p. 143). Elle aura découvert que son mari, si renfermé et taiseux à Paris, devenait rieur et enthousiaste dans ce village, où il mangeait des « böreks » et se sentait proche des habitants, dont il partageait les origines.