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Le corps du leader. Construction et représentation dans les pays du Sud

Omar Carlier, Raphaëlle Nollez- Goldbach, Le corps du leader. Construction et représentation dans les pays du Sud, Paris VII laboratoire Sedet, L’Harmattan, Paris, 2008, 396 p.

Ce livre est issu d’une table ronde organisée fin 2005 par le laboratoire SEDET [1], université de Paris 7-Diderot. Deux textes liminaires, bourrés de références érudites, et qui se recoupent partiellement, dus respectivement à Omar Carlier et à Raphaëlle Nolly- Goldwbach, donnent le la en suggérant les cadres de la réflexion : le pouvoir politique s’exerce par une mise en scène – voire il est essentiellement mise en scène – du corps et des vêtements de l’acteur dirigeant : des deux corps du roi immortel analysés par Kantorowicz aux formes de mise en scène propres aux régimes totalitaires examinés par Claude Lefort, via le corps unique de l’absolutisme incarné par le roi Soleil, puis identifié au chef de l’État ; cela avant l’ouverture des tombeaux des rois et leur annihilation lors de la révolution française. Puis, c’est l’avènement de l’État en principe anonyme de la République et, dans le contexte de prégnance de l’invention nationale, des diverses démocraties. La réflexion est conduite dans le sens du rôle et de la signification politique du corps, qui avaient relativement peu retenu l’attention d’Alain Corbin, Jean-Jacques Courtine, et Georges Vigarello dans leur Histoire du corps… La problématique de la lecture du corps politique est indiquée par O. Carlier : elle est mise en scène, elle est bricolage des signes mobilisés, son fonctionnement n’existe qu’en raison de la manière dont les sociétés concernées en reçoivent et en interprètent les images ; et, de ce point de vue, importe évidemment la mode, – c’est-à dire la conception qu’a conjoncturellement la société de sa propre esthétique. In fine, elle est aussi liée à la médiatisation universelle actuelle, celle des mises en scène professionnalisées – des experts et autres conseillers en communications dans le contexte du capitalisme post-moderne rentier du début du XXe siècle dont les profits fabriquent plus de statuts que de produits matériels.

Le livre est axé principalement sur les leaders du Tiers Monde du XXe siècle. Y ont participé aussi bien des historiens, anthropologues et ethnologues connus et confirmés que de plus jeunes chercheurs. Vingt textes, correspondant aux communications de leurs auteurs respectifs, sont répartis en quatre chapitres, sans que soit bien annoncée la raison de ce découpage thématique : « l’ancêtre fondateur, la guidance et le charisme » [2], « vecteurs et symboles du corps politique » Bolivar (Jean Piel), Abd El-Kader (François Pouillon), l’image sultanienne au XIXe siècle dans l’Empire ottoman (Edhem Eldem), une étude comparée de l’iconographie postale maghrébine (Arnaud Colinart), Tsiranana (Faranirina V. Rajaonah), Haïlé Sélassié (Estelle Sohier), Messali Hadj (Omar Carlier), Allal El Fassi (Jamaâ Baida), « registres de l’incarnation » [3] et, in fine, « Le corps des femmes » [4].

Il est difficile de rendre compte en quelques lignes de toute la richesse de ce livre. On peut regretter le caractère fragmentaire de cette addition de textes, mais cela même oblige le lecteur à faire lui-même les rapprochements ou, au contraire à discerner les différences et les contrastes. Bien sûr, la construction de l’image de pouvoir est un phénomène très ancien, comme l’indique par exemple la permanence de l’effigie, de l’empire romain aux rois de France. Mais chaque période de l’histoire a ses caractéristiques ; les insistances varient dans le temps et selon, aussi, les personnalités des acteurs et les caractéristiques des systèmes politiques et des aires culturelles. Mais ce n’est pas pour rien que Lénine et Staline ont été intentionnellement abordés parce que ce totalitarisme révolutionnaire d’Europe a suscité bien des émules dans le Tiers Monde. Et, aussi, bien des réactions humoristiques populaires : les blagues algériennes sur Bouteflika [5] n’ont rien à envier aux anekdoty(s) russes sur Lénine ou Staline.

Ce qui frappe en effet, c’est la circulation des thèmes et des modalités de la mise en scène. Leur caractère contrasté aussi : Staline, c’est à la fois, trivialement, l’insistance moqueuse – et dubitative – sur un gros sexe/métaphore de son pouvoir (le saucisson du sovnarkom). Mao, lui, fabrique sa divinisation dans l’image d’une apothéose solaire que n’aurait pas reniée Louis XIV, en même temps qu’il répand son image sous les formes les plus diverses et les plus invraisemblables. Pratiquement partout on fabrique des images pieuses des dirigeants, des quantités de médaillons sous toutes les formes inondent le marché, de Mao au sultan Abdulmecid (1839-1861). Dans l’Empire ottoman, la diffusion de la photographie marque une inflexion après le règne Mahmoud II (1808-1839), qui rompt nettement avec l’aversion culturelle pour l’image, mais encore sous les formes anciennes du portrait peint en majesté. Il faut aussi rappeler le plurilinguisme, qui est aussi un facteur des recours à la gestuelle et à l’image sur ces vastes espaces où la seule communication phonique est difficile – c’est le cas de l’Inde, c’est le cas de la Chine.

La présence – la surprésence – imagée des acteurs de pouvoir se construit souvent dans leur absence et par leur absence, du fait de leurs longues années d’emprisonnement ou de relégation – c’est le cas de Bourguiba, de Messali Hadj, d’Allal al Fassi, de Nelson Mandela aussi : dans ce derniers cas, c’est à son insu et pratiquement à son corps défendant qu’il est construit en leader durant ses 28 années de détention. Ce qui frappe aussi, c’est l’éclectisme vestimentaire, dans presque tous les cas traités : c’est le cas de Bourguiba, de Tsiranana, de Norodom Sihanouk, de Gandhi, même à partir de sa première apparition en pagne en 1921. Par ailleurs, les cas d’images concurrentes et de falsifications ne sont pas rares : on connaît les retouches aux photos staliniennes, on connaît moins ces portraits d’Abd El-Kader arborant la légion d’honneur française retravaillés par l’Algérie indépendante, l’effacement de son appartenance maçonnique, ou encore la bataille de la Macta du peintre Hocine Ziani célébrant une victoire de l’émir (1835) venant contrebalancer la fameuse prise de la smala (1843) célébrée par Horace Vernet.

Il y a à la fois arrimage à la propre culture, et emprunts à l’autre colonisateur : chez Bourguiba, chez Sihanouk, chez Allal El Fassi, chez Tsiranana… : manière de signifier qu’on est moderne sans renier ses origines. Mais on peut aussi bricoler l’authentique et le fabriquer – c’est le cas pour le couvre-chef de Tsiranana. Les portraits de Haïlé Sélassié le représentent toujours en kabba de satin et de soie noire, vêtement qui indique la stature du chef guide de la foi chrétienne. Mais il est aussi capable d’un grand éclectisme, et il fait preuve, avec élégance, de syncrétisme vestimentaire lors de sa visite en Europe de 1924. Après sa libération, Mandela continue à s’habiller à l’européenne avec élégance, mais il a recours à des stylistes et à des chemises d’estampille africaine – il reste que le seul portrait qu’on ait de lui, celui de son portrait en costume traditionnel datant de 1954, ne le montre pas spécialement à l’aise, comme si son air accablé s’inscrivait dans la prémonition de ce que lui et son peuple devaient encore endurer dans les décennies à venir. Indhira Gandi, qui a fait ses études à Cambridge, arbore avec élégance le sari en tissu de coton khadi, de fabrication artisanale indienne, que Gandhi avait popularisé pour tenter de rivaliser, au moins symboliquement, avec les tissus britanniques industriels importés. Et elle sait adapter sa parure eux différents publics qu’elle visite et auxquels elle s’adresse.

Mais Nasser, icône du nationalisme égyptien et champion du Tiers monde, ne quitte guère l’uniforme et le costume cravate, alors que l’émir Abd El-Kader, le héros fondateur de l’État proto-national algérien, n’avait jamais revêtu d’habits européens, pas plus qu’il ne parlait français en public – langue que, pourtant, il n’ignorait pas. L’âge, aussi, s’ajoute aux événements pour transformer les leaders : c’est le cas pour Bolivar, jeune homme gracieux à l’apparence fragile qui est représenté en traîneur de sabre redoutable, aux uniformes voyants de caudillo moustachu, pour, dès 47 ans, apparaître glabre, en costume civil serré, comme un homme désabusé par les ans et par l’ingouvernabilité de l’Amérique latine.

Un cas, relativement exceptionnel, celui des trois phases successives de Messali Hadj : le jeune Messali tlemcénien, avec chéchia, saroual, mais vêture européanisée du torse, puis le jeune za‘îm, permanent de l’Étoile nord-africaine, qui arbore jusqu’à 1937 un costume classiquement européen, mais sans la casquette prolétarienne – immigré, il n’est pour autant pas un prolétaire : il est un permanent de l’Étoile nord-africaine. Une exception paradoxale : lors du congrès anti-impérialiste de Bruxelles de 1627, anticipation de Bandoug, il est tiré à quatre épingles à l’européenne. Puis, au terme de sa longue période d’internement, il devient le père de la nation, le patriarche barbu avec l’abaya et le burnous blanc qui ruralise, à destination d’une société largement rurale, son image de citadin tlemcénien. Trop tard : Messali est rattrapé par l’histoire. La jolie métaphore musicale – on est passé de Paganini à Isaac Stern et à Yehudi Menuhin sans que le za‘îm ait suivi l’évolution – aurait mérité d’être mieux expliquée : si Messali a « décroché », c’est bien parce que les blocages coloniaux expliquent l’évolution : Messali avait une stature politique de Bourguiba à l’Algérienne, susceptible d’en faire l’acteur d’un passage relativement en douceur vers l’indépendance, quand ces blocages ont accouché de la guerre de 1954-62, d’une violence sans compromis qui renvoie au Toscanini brutalisant les orchestres qu’il dirigeait.

Il y eut, aussi, des discrets : Nelson Mandela ne fut pas un foudre de médiatisation, pas plus qu’Allal al Fassi, et on notera l’abstention et la réserve du sultan Abdülhamid II l’invisible (1876-1909), dont on ne connut pendant longtemps qu’un seul portrait, réalisé en 1869 alors qu’il avait 25 ans. Cela n’empêcha pas le sultan, enfermé dans son palais de Yeldiz, d’être un passionné de photo et de diffuser des images de jeunes princes impériaux. Très ouvertement, eux, Tsiranana et Sihanouk sont des passionnés de photos, Sihanouk est même acteur et il est l’auteur de nombreux films, où l’on reconnaît parfois la marque de tels opéras révolutionnaires chinois mettant en scène des paysans idéaux toujours très proprement habillés – il ne fut pas le seul à être influencé par la Chine ; et Kim il Sung, aussi, suscita des émules.

Souvent, se combine la familiarité et la proximité avec le peuple avec l’aura démesurée du chef. Souvent, le vêtement est sciemment adapté à l’auditoire. Un Tsiranana, qui pose à son avènement en chef d’État européen classique, se malgachise progressivement ; et il en a besoin : à l’origine, il est adoubé par la France, il n’est pas originaire du bastion nationaliste de l’Imerina, et il doit s’imposer à Antananarivo. De même Mobutu se construit un personnage bifide, avec son uniforme chamarré de maréchal, mais aussi le mouvement – vestimentaire, toponymique, onomastique – de « l’authenticité ». Joseph-Désiré Mobutu devient Mobutu Sese Seko, il se couvre d’une toque en léopard qui renvoie à la source surnaturelle du pouvoir, et il porte des cannes au pommeau sculpté aux choix desquelles préside le dieu serpent enfermé dans un flacon dont il absorbe chaque jour le contenu ; et un avion spécial est chargé, aussi bien d’aller quérir dans les multiples résidences officielles tel vêtement requis pour telle cérémonie que, jusqu’au Portugal ou en France, le vin ou le dessert attendu par l’auguste palais. L’authenticité s’efface pourtant in fine, et Mobutu est finalement enterré en costume cravate.

En Afrique, l’image de la femme est volontiers lointaine, arrimée aux traditions familiales, mais elle est présente, même à la marge, souvent sur fond de polygamie. Dans l’Afrique d’aujourd’hui, les filles sont toujours bien moins scolarisés que les garçons, ce qui entrave l’accès au pouvoir. Elles n’en deviennent pas moins visibles en raison de modèles mondialisés qui, paradoxalement, leur font arborer leurs boubous avec une délectation inconnue de leurs devancières accoutrées à l’européenne. Monique Sélim met en pièces le topos qui présente le Bengladesh comme le pays de la promotion féminine : Au Bengladesh, depuis 1991, se succèdent au pouvoir deux rivales. Marquées par leurs ancrages politiques originellement opposés, Sheikh Hassina Wajed reste d’abord la fille de Mujibur Rahman, assassiné en 1975, et Begum Khaleda Zia reste l’épouse de Ziaur Rahman, l’assassin et le successeur de Mujibur de 1975 à 1979 : ni l’une ni l’autre n’ont acquis d’autonomie par rapport à leurs mâles père ou époux. Et, malgré l’ancrage originel de Mujibur à un laïcisme construit contre la « colonisation » pakistanaise jusqu’à la guerre de libération de 1971, l’une comme l’autre ne cessent de donner des gages à l’islamisme politique. On suivra l’auteur dans la corrélation qu’elle remarque entre la généralisation du capitalisme – de quel capitalisme ? – et la résistance sous le drapeau de l’islam, laquelle n’exclut pas une connivence entre le système mondial et l’islamisme.

Tout n’est pas d’une égale qualité dans ce livre – est-ce étonnant ? Les textes de présentation sont suggestifs mais le vocabulaire parfois bien sophistiqué risque d’être hermétique pour un large public, même de lecteurs cultivés. Cette remarque ne vaut pas, sauf exception, pour la plupart des vingt textes du livre, qui sont dans l’ensemble parfaitement clairs et abordables. Mais l’empathie d’O. Carlier pour son personnage est telle qu’il est littéralement habité par lui : dans son riche et suggestif texte sur Messali, manquent quelques explications sur la rupture de 1954 et le FLN : qui n’est pas au fait de l’histoire politique de l’Algérie risque de ne pas vraiment comprendre le déclin et la chute du za‘îm.

On aurait certes aimé que le Nasser de J. Lacouture (guère plus de deux pages) soit autre chose qu’une « esquisse », même si l’idée qu’il présente d’une construction d’un leader conjoncturellement produite par le contexte politique ne manque pas d’intérêt. De même, la contribution, quoique abondamment illustrée, sur Allal Al Fassi, de Jamaâ Baida, laisse un peu le lecteur sur sa faim. Et il est des contributions qui sont moins que d’autres centrées sur leur sujet, et qui comportent parfois trop de digressions politiques en elles-mêmes. Dommage enfin que ce livre n’ait pas été éditorialement plus soigné – le travail de correction, notamment, a laissé subsister trop de coquilles et de fautes d’orthographe. Tel qu’il est, addition de fragments sur le même thème, sans transitions de l’une à l’autre partie, sans conclusion, sans index et sans bibliographie, il laisse à penser ce qu’aurait pu être un vrai livre de synthèse. Au total, pourtant, ne boudons pas notre plaisir : c’est un livre original, homogène dans sa thématique, et souvent d’une grande finesse, dont la lecture est instructive pour qui veut approfondir ses connaissances sur le Tiers Monde. Il ne laisse pas indifférent tant il est foisonnant d’observations toniques et de pistes de recherche.

NOTES : 1. Sociétés en Développement dans l’espace et dans le temps.

2. Mao Ze Dong (Nora Wang), Gandhi (Max-Jean Zins), Bourguiba (MohamedKerrou), Nelson Mandela (Odile Goerg), Lénine et Staline (Amandine Regamey)

3. Bolivar (Jean Piel), Abd El-Kader (François Pouillon), l’image sultanienneau XIXe siècle dans l’Empire ottoman (Edhem Eldem), une étude comparée del’iconographie postale maghrébine (Arnaud Colinart), Tsiranana (Faranirina V.Rajaonah), Haïlé Sélassié (Estelle Sohier), Messali Hadj (Omar Carlier), Allal ElFassi (Jamaâ Baida)

4. Mobutu (Isidore Ndaywel è Nziem), Norodom Sihanouk (Alain Forest), Nasser (Jean Lacouture)

5. Femmes de pouvoir au Bengla-Desh (Monique Selim), Indira Gandhi (StéphanieTawa Lama-Rewal), femmes et pouvoir en Afrique noire (Catherine Coquery-Vidrovitch).

6. A ce propos, la qualification d’ « ancien maquisard » pour désigner l’actuelprésident (p. 298) doit être précisée : une tournée d’inspection à partir du Marocne suffit pas à bâtir un statut de maquisard.

Le corps du leader