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Le conflit Syrien s’invite en Turquie

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
13 juin 2013
Il semble que le régime de Bachar al Assad soit bien derrière l’attentat meurtrier dans une ville turque frontalière, Reyhanli, le 11 mai dernier. Pour ce faire, il a utilisé un groupe marxiste-léniniste turc qui en réalité est formé de militants arabes alaouites du Hatay.

Ce jour-là, deux bombes explosent dans la ville turque de Reyanli, à huit kilomètres de la frontière syrienne, peuplée de 60.000 habitants dont 25.000 réfugiés syriens. On déplore 46 morts et 156 blessés. Déjà le 11 février, une voiture piégée avait fait 17 morts au poste frontière de Cilvegözü, proche de Reyhanli. Le dernier a été revendiqué peu après par le groupe marxiste-léniniste turc des Acilciler (Les Urgentistes), un terme issu d’un courant de pensée de l’extrême gauche turque des années 70. Pour nombre de militants de l’époque, il était « urgent » de passer à la lutte armée aussi bien dans les villes que dans les campagnes, dans un élan idéologique mélangeant guévarisme et maoïsme, d’où le terme « d’urgentistes ». Cet épisode récent, né de la guerre civile syrienne, tire ses racines de la complexité historique des relations turco-syriennes et dans la non moins complexe extrême-gauche turque et ses dérives.

Le poids de l’histoire

La Syrie fut ottomane de 1515 à 1918, puis passa sous mandat français en mai 1920. Le pays fut alors divisé en quatre provinces : zone de Damas au sud, d’Alep au nord, djébel Druze au sud-est et djebel alaouite au nord-ouest. En 1924, les zones de Damas et d’Alep sont unifiées. En 1922-23, les forces kémalistes avaient chassé les troupes d’occupation grecques, françaises et italiennes d’Anatolie. La jeune République demande alors à récupérer le sandjak d’Alexandrette ou Hatay. La III° République française qui ne souhaite pas que la Turquie renoue avec l’Allemagne, comme durant la Première Guerre mondiale, d’autant que le Reich est en train de réarmer, laisse organiser un référendum sous l’égide de la Société des Nations en mai 1937. Mais le Hatay n’est peuplé que de 30% de Turcs et de Turkmènes turcophones, contre 70% d’Arabes sunnites et alaouites, d’Arméniens, de Grecs et de Syriaques. Atatürk va alors pousser à la colonisation de la région par des turcophones qui deviennent bientôt 47% de la population, puis 55% à la veille du référendum. La majorité des électeurs votent donc suivant les consignes d’Ankara, pour la séparation d’avec la Syrie sous mandat français. Cette séparation est effective en novembre 1937. En novembre 1938, la République du Hatay est proclamée puis se rattache à la Turquie en juillet 1939. Arméniens, Grecs, Syriaques et Arabes sunnites quittent rapidement le territoire. En revanche, les Alaouites préfèrent rester, car dans tous les pays sunnites, ils sont considérés comme des hérétiques et sont traités en citoyens de seconde classe, devenant ainsi au Hatay des citoyens turcs et turquisant leur état-civil. C’est ainsi que les populations alaouites vivent aujourd’hui dans le Hatay, le djebel alaouite syrien sur les bords de la Méditerranée et le nord Liban. Les Acilciler sont issus de cette communauté.

La France Libre donne son indépendance à la Syrie fin 1941, après en avoir chassé les Vichystes, l’indépendance officielle étant effective au printemps 1946. Hafez al Assad prendra le pouvoir en novembre 1970 et son fils Bachar lui succèdera en juin 2000.

La mosaïque révolutionnaire turque

De la fin de l’Empire ottoman à la Turquie actuelle, on retrouve une constante dans les milieux d’extrême gauche, à savoirla forte proportion de militants issus des minorités. En effet, ces derniers ne se reconnaissent pas dans le nationalisme virulent du mouvement kémaliste. Avec la fin de la Sublime porte, on retrouve essentiellement ces éléments à Istanbul, Smyrne et Salonique. Ils sont anarchistes, marxistes (communistes, socialistes, austro-marxistes, « socialistes ethniques ») et sont surtout macédoniens, grecs, juifs, arméniens. Seuls quelques ouvriers et intellectuels turcs rejoignent ces groupes. Ils sont organisés dans différents partis (Les Bateliers, Organisation révolutionnaire intérieure macédonienne pour les Slaves, Parti socialiste ouvrier grec, pour les Grecs et les Juifs, Union Ouvrière pour les Grecs et les Turcs, Dachnak, Hentchak et Ramgavar pour les Arméniens). Plus tard, on verra l’émergence de Kurdes, de Lazes et d’Alevis. Ces derniers sont des Turcs et des Kurdes qui pratiquent un islam extrêmement modéré, sans voile, ni mosquée.

La révolution d’octobre a engendré l’espoir d’une nouvelle Turquie socialiste et multiethnique, d’autant que Lénine soutient la révolution kémaliste en lui envoyant des armes. Le Parti communiste turc est fondé en novembre 1920, avec le grand poète Nazim Hikmet. Il existe alors trois tendances au sein du PCT : gauchiser le kémalisme, prendre sa place pour finir la révolution ou combattre un kémalisme jugé comme fasciste. Majoritairement, les communistes turcs cherchent un degré de compatibilité entre le communisme, le mouvement national et l’islam. Mais une fois bien installé au pouvoir et reconnu par les pays occidentaux, Kemal va écraser le PCT.

Il faut attendre le 13 février 1961 pour voir la résurgence du mouvement révolutionnaire avec la fondation du TIP (Parti des travailleurs de Turquie). La jeunesse du TIP, plus radicale, fonde en octobre 1969 le Devrimci Gençlik (Jeunesse Révolutionnaire). En 1970, les pro-chinois fondent le TIIKP (Parti révolutionnaire ouvrier-paysan de Turquie) et les pro-cubains, le THKO (Armée de libération du peuple de Turquie), avec à sa tête Deniz Gezmis qui sera rapidement arrêté et condamné à mort. Eradiqué, le THKO, renaît de ses cendres en 1971 sous le nom de THKP-C (Parti-Front populaire de libération de la Turquie), sous la conduite de Mahir Cayan. Ce dernier est né le 14 août 1945 à Samsun sur les bords de la mer Noire orientale, dans le nord-est du pays. Après des études de droit à Istanbul puis de sciences politiques à Ankara, il entre au TIP en 1968, puis rejoint Devrimci Gençlik. Guevariste, il est pour la théorie des focos (création de zones libérées à la campagne). Le THKP-C place des bombes dans les entreprises turques travaillant pour les Américains et enlève l’ambassadeur israélien à Ankara. Le 30 mars 1972, Mahir Cayan est tué par l’armée avec ses camarades dans le petit village de Kizildere. Les maoïstes du THKP-C fondent alors fin 1972 le TKP-ML (Parti communiste de Turquie-Marxiste Léniniste), avec sa branche armée, le TIKKO (Armée ouvrière et paysanne de libération de la Turquie). Plusieurs années plus tard, les combattants du TIKKO collaboreront avec les Kurdes du PKK et les Arméniens de l’ASALA. Le TKP-ML est dirigé par Ibrahim Kypakkaya, un Alévi né en 1949 à Corum. Il entre à l’université de physique à Istanbul en 1965. Violemment anti kémaliste, il est arrêté dans une grotte le 30 janvier 1973 et meurt le 18 mai suivant, sous la torture.

Le THKP-C va donner naissance à deux grands mouvements d’extrême gauche : en 1976, Devrimci Yol (Voie Révolutionnaire) et en 1978, Devrimci Sol (gauche Révolutionnaire) Ces deux organisations vont connaître un réel succès auprès de la jeunesse, des étudiants et chez les ouvriers. Après le coup d’état du 12 septembre 1980, Dev Yol et Dev Sol sont sévèrement réprimés par l’armée. Nombre de militants s’enfuiront en Europe. Dev Sol est dirigée par Dursun Karatas, secondé par Bedri Yagan. Le premier est né le 25 mars 1952 à Elazig en pays kurde. Emprisonné de 1980 à 1989, il s’évade et rejoint l’Europe. En 1994, il fonde le DHKP-C (Parti-Front révolutionnaire de libération du peuple). Arrêté en 1994, à la frontière italo-française, il fera encore quatre ans de prison, avant de mourir le 11 août 2008 à Arnhem aux Pays-Bas. Son second est né en 1959 à Erzérum, lui aussi en pays kurde. Emprisonné après le coup d’état de 1980, il s’évade de la prison d’Istanbul le 25 octobre 1989. Il est mort le 6 mars 1993 à Istanbul. Mais rien ne va plus entre les deux hommes et Yagan kidnappe Karatas en septembre 1992. Le chef s’évade rapidement. Désormais, les deux factions vont régler leurs comptes à coups de fusils. C’est pour cela que Dursun Karatas fonde le DHKP-C qui en 1996 sera au sommet de sa puissance. Ce parti est très lié à la problématique minoritaire, car très tôt dans son programme, il demande : « la libération des peuples turc, kurde, arabe, laze, circassien, bosniaque, géorgien, abkhaze, grec, rrom, chaldéen, assyrien ».

Aux origines des Acilciler

A la fin des années 90, le DHPK-C subit trois scissions : Devrimci Savas (Guerre révolutionnaire), HDO (Avant-garde révolutionnaire du peuple) et Acilciler (Les Urgentistes).

Les Acilciler sont dirigés par Muhraç Ural, un arabe alaouite turquisé né en 1956 dans le Hatay. Dans sa jeunesse, il a milité au THKP-C, puis a rejoint Dev Sol en 1978. Il est arrêté préventivement quelques jours avant le coup d’état du 12 septembre 1980. Il s’évade un an plus tard de la prison d’Adana et rejoint la Syrie. Il obtient la nationalité syrienne et se marie avec une alaouite syrienne, membre du clan Assad. Dans les années 90, Damas lui offre un petit camp d’entraînement dans la Bekaa libanaise à côté des camps de Dev Sol et du PKK. Quand, en 2012, les combats se rapprochent du djebel alaouite, attaqué par l’ASL et en particulier ses milices turkmènes aidées et approvisionnées par la Turquie, Bachar al Assad décide de rendre la monnaie de sa pièce à Ankara. Si cette dernière instrumentalise les Turkmènes de Syrie, il fera de même avec les Alaouites du Hatay. Il finance, arme et forme la milice de Muhraç Ural, appelée « Moukaouama Souria » (Résistante syrienne), forte de 2.000 hommes.

Les Acilciler militent pour le retour du Hatay à la Syrie. Ils ont organisé une manifestation dans cette région le 1er septembre 2012, regroupant 2.000 personnes, en soutien au régime de Damas et déposé en février 2013 une bombe devant l’ambassade des Etats-Unis à Ankara, sans succès. Quant à la milice, elle est engagée dans la défense du djebel alaouite au nord de Lattaquié et se bat contre les milices turkmènes et les Arméniens de Kessab. Le 29 avril 2013, elle a participé aux batailles de Khirbet Soulas et du lac de Tickrine. A la tête de ses hommes, Ural se fait appeler « Al Kayyal » (la hyène).

La frontière du Hatay est devenue un lieu de confrontation entre les différents services de renseignement : CIA et MIT (les services turcs) côté turc, les différents services syriens de l’autre. Sachant que nombre d’armes passent à l’ASL venant de Turquie, les hommes de la CIA se sont installés à Kilis pour vérifier que ces dernières ne tombent pas dans les mains des salafistes de l’ASL et du Jahbal al Nosra. Les Turkmènes du Hatay, avec l’aide du MIT, surveillent les Alaouites turcs. Le MIT dépend désormais directement du Premier ministre, R.T. Erdogan. Il est dirigé par Hakan Fidan depuis le 28 mai 2010. En effet, les Alaouites turcs notent les dates et lieux de passage d’hommes et d’armes vers la Syrie et préviennent aussitôt Damas. D’où l’attentat à Reyhanli, mais aussi un message, six jours avant la visite officielle d’Erdogan à Washington. Cela n’arrange pas la situation de la Turquie puisque depuis fin mai, les preuves d’utilisation d’armes chimiques par Bachar est avérée et s’il doit y avoir une opération militaire de l’OTAN, la Turquie pourrait servir de base, au moment même où une partie de la population des grandes villes (Istanbul, Ankara, Izmir), manifeste contre l’islamisation du pays.