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And Patrick Habis

Le PJD à l’épreuve du pouvoir : les limites pratiques d’un exercice fortement contraint…

2 février 2013
« Je ne suis seulement qu’un 1er Ministre. Celui qui exerce la véritable responsabilité de l’État, sa conduite et sa pérennité devant Dieu et les gens, c’est sa Majesté le roi. »

Introduction

En acceptant de se rallier au Palais et de participer à un gouvernement de coalition sans s’être assuré de toutes les garanties constitutionnelles préalables à l’autonomie de l’action publique, le parti de la justice et du développement prend deux risques majeurs, que les développements récents confirment peu ou prou : d’une part, se discréditer aux yeux de segments importants de la société marocaine méfiante à l’égard de sa classe politique, en apparaissant, à tort ou à raison, comme la cheville ouvrière d’une monarchie autoritaire ou « exécutive », qui n’a toujours pas renoncé à intervenir massivement dans la vie politico-économique du pays ; et d’autre part, le parti islamiste court le risque, à l’interne, de susciter des tensions et des clivages, en raison d’échecs, y compris en matière de mesures symboliques telles que la prohibition de la publicité en faveur des jeux de hasard et de l’alcool. Ce sont alors et les salafistes politisés(à l’image du « Mouvement salafi marocain pour la réforme ») ou non, et le mouvement de feu cheikh Abdesalam Yacine qui pourraient profiter d’une potentielle fragilisation du PJD.

Un bref rappel des faits depuis décembre 2010

Après la révolution tunisienne et les révoltes sociales du monde arabe, entamées en décembre 2010 en Tunisie, la monarchie marocaine a craint que l’effet de souffle du printemps des peuples ne fasse des émules sur son propre territoire. Et que, à cette occasion, les fonts baptismaux du système politique et ses règles du jeu, construits patiemment depuis l’indépendance (1956), tantôt dans le consensus tantôt dans la violence d’État, ne vacillent, avec le risque pendant de menacer, le cas échéant, sinon la pérennité du régime, du moins l’ordre public. C’est ce qui a fondamentalement conduit, sur initiative unilatérale du roi et de ses plus proches conseillers, à l’annonce d’une réforme constitutionnelle, le 9 mars 2011, d’abord saluée par une majorité de partis politiques nationaux, au premier rang desquels le PJD, et, approuvée ensuite, par référendum, à près de 98% des voix, le 1er juillet de la même année.

Pourtant, loin de répondre aux attentes du mouvement social du 20 février [1] , qui souhaitait pour sa part un meilleur rééquilibrage des pouvoirs entre le roi, chef d’État non élu, qui concentre de nombreux pouvoirs en sa qualité de monarque, et les instances élues de la nation (parlement et gouvernement), la nouvelle constitution ratifiée à l’issue de cette consultation populaire, avec un taux de participation avantageux pour le régime (72%), a permis au Palais, d’un côté, de marginaliser le mouvement en question, et de l’autre, de relégitimer le roi, consacrant, fort opportunément, une option dite « réformiste ». D’ailleurs, en plus que d’être un succès à l’interne, cette réforme a été, de surcroît, largement saluée à l’étranger par un nombre important de chancelleries occidentales. Il est donc permis de dire que la monarchie est sorti renforcée d’un processus constitutionnel et consultatif à la fois habile et maîtrisé.

Les premiers pas du gouvernement Benkirane : des mesures symboliques avortées dans un exercice du pouvoir fortement contraint

Depuis janvier 2012, le gouvernement, sous la houlette du 1er ministre, Abdelillah Benkirane, est en train d’éprouver les contraintes systémiques et situationnelles, inhérentes à l’exercice du pouvoir, dans une conjoncture particulière (10% de la population active est au chômage, 64 000 en milieu urbain et 29 000 en milieu rural) [2] , et qui sont principalement de deux ordres : d’une part, une partie des fonctions régaliennes dévolue reste entre les mains du roi et de ses conseillers via, entre autres, la présence, au sein du gouvernement actuel, de personnalités connues pour leur très grande proximité avec le trône, leur fidélité sans failles au monarque, auxquelles, ainsi, des ministères éminemment stratégiques ont justement été confiés : Intérieur, Affaires religieuses, Économie, Agriculture Pêche et Défense. D’autre part, le PJD, lequel ne détient que 12 des 31 postes ministériels, est obligé de composer avec des ministres issus d’autres sensibilités idéologiques (libérale et socialiste) avec lesquels il faut négocier parfois âprement les mesures ou projets de loi, dans toutes sortes de rapports de force, pas forcément à son avantage.

Au fond, si l’on passe au crible de l’analyse critique le bilan intermédiaire des islamistes au pouvoir, ce qui ressort essentiellement de leur expérience d’à peine un peu plus d’un an, est moins l’instauration de nouvelles mesures législatives révolutionnaires, que la prise de décisions symboliques qui marquent, elles, assurément, une rupture avec les pratiques politiques passées. À travers cela, les islamistes cherchent, outre à crédibiliser leur action, à refonder le lien politique fortement distendu depuis des décennies, entre la population et sa classe dirigeante. Cette crédibilité affichée par les acteurs du PJD puiserait dans l’éthique produite par leur attachement individuel et collectif à la religion, et à ses implications pratiques, réelles ou supposées. En effet, dans La Charte de nomination des Ministres PJD [3] , édité le 17 décembre 2011, chacun de ceux-là est appelé, sur l’honneur, à signer plusieurs engagements moraux personnels, dans l’exercice de ses fonctions, parmi lesquels : la transparence, l’intégrité, la sincérité, la confiance, le rejet de toute forme de clientélisme ou d’usage, à des fins personnelles, d’avantages liés à la fonction, etc. Par ailleurs, le 1er ministre a renoncé, en guise d’exemple, à habiter son logement de fonction. À ce sujet, au mois de juillet 2012, ce dernier déclarait au journaliste d’Al-Jazîra qui l’interrogeait dans le cadre de l’émission bi lâ hudûd (sans frontières) : « Je ne vis pas dans la résidence gouvernementale mise à la disposition des Ministres, mais dans la maison que ma femme a héritée de son père, je dois le dire aux Marocains que je n’ai acquis aucun bénéfice jusqu’à présent, sauf ce qui est lié aux nécessités ou aux choses ordinaires ». Aussi, le gouvernement PJD joue sur deux atouts : la proximité avec les citoyens, en privilégiant le contact direct, au siège du mouvement ou via son site internet, qui est, de loin, le plus développé de tous les sites partisans marocains, avec, en outre, une présence très active sur Youtube et Facebook ; et sur l’exemplarité dans le comportement public, en évitant le caractère ostentatoire des avantages liés aux fonctions ministérielles.

Cependant, le gouvernement PJD est en fait pris entre le marteau et l’enclume : d’un côté, il cherche à rassurer la base sociale du mouvement, essentiellement de composition religieuse, et, au-delà, les salafistes, en essayant d’adopter des mesures politiques qui entrent en résonance avec son histoire, son identité construite sur la référence à l’islam et à ses valeurs, sans empiéter sur les domaines réservés de Mohammed VI, et, de l’autre, il tend à séculariser son discours en adoptant, qui plus est, des mesures potentiellement impopulaires (augmentation du prix de l’essence qui pèse sur le pouvoir d’achat de la classe moyenne, fin de la gratuité systématique lors de l’inscription à l’université, rejet de la proposition d’instaurer un impôt sur le fortune, etc.) pour gagner à lui une partie de la population, moins conservatrice et/ou plus libérale, au risque de mécontenter justement sa base. Le PJD a surtout peur de se banaliser et de devenir, dans la durée, un parti comme les autres. Or, récemment, la tentative de réforme de l’audiovisuel initiée par le ministre de la communication, Mustafa Al-Khalfi, qui cherchait notamment à faire interdire la publicité des jeux de hasard à la TV publique, a échoué, devant la levée de boucliers de patrons de chaîne, de certains membres du gouvernement et les réticences du roi lui-même.

Conclusion

C’est pourquoi, deux scénarios, absolument pas exclusifs l’un l’autre, peuvent se dessiner pour le PJD : d’une part, devant les échecs répétés à mener des réformes identitaires et/ou religieuses, il court le risque de dissensions internes et de conflits pouvant allant jusqu’à l’éclatement du parti, et d’autre part, l’adoption de mesures impopulaires, sous la pression de la conjoncture nationale et/ou mondiale, et parfois aussi, du roi en personne, peut laisser apparaître, au grand jour, les limites de l’autonomie politique réelle des islamistes dans l’exercice de leurs prérogatives et au fond, le jeu de dupes auquel ils se sont adonnés avec la monarchie.

Haoues Seniguer

Titulaire d’une licence, d’une maîtrise et d’un Diplôme d’Études Approfondies en Histoire de la philosophie et langages de l’université Grenoble II, d’un Master de science politique et docteur en science politique de l’université Lumière Lyon II, Institut d’Études Politiques de Lyon, Groupe de Recherches et d’Études sur la Méditerranée et le Moyen-Orient (GREMMO), UMR 5291, CNRS Lyon. Actuellement ATER de science politique à Sciences Po Lyon et chercheur associé au GREMMO

[1Il s’agit d’un mouvement social national qui cristallise l’opposition au régime marocain. Il est né le 20 février 2011, à l’initiative de jeunes blogueurs et d’autres acteurs de la société civile. Ses rangs se sont étoffés, au fur et à mesure, au point d’être constitué de toutes sortes d’agents sociaux parmi lesquels : des militants du PSU (Parti Socialiste Unifié), de la Voie démocratique (parti d’extrême gauche), de syndicalistes, d’islamistes et de non affiliés

[2« Hausse du chômage au Maroc accompagnée d’un recul du sous emploi », La Vie Éco, 3 mai 2012.

[3Charte disponible, en arabe, sur le site du parti à l’adresse suivante : www.pjd.ma