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Le Mythe de l’islamisation : essai sur une obsession collective

Raphaël Liogier, Le Mythe de l’islamisation : essai sur une obsession collective, Éditions du Seuil, 2012, 213 p.

Le titre de l’ouvrage dit parfaitement ce que celui-ci contient, aspect d’autant plus appréciable qu’il annonce, dès l’abord, la couleur : une thèse, certains diraient un parti-pris mais qu’importe, visant à démonter, en règle, de façon aussi rigoureuse que perspicace, l’image de musulmans qui se seraient ligués pour s’emparer de l’Europe en y enracinant l’hydre islamiste. Pour le sociologue, qui situe l’usage de plus en plus courant du mot « islamisation  » au milieu des années 2000, il ne fait aucun doute que l’islamisation tient à la fois du « mythe », de par son fonds irrationnel construit certes sur des éléments du réel, mais complètement escamotés et mythifiés. Ce récit relèverait à cet égard davantage de « l’obession collective », de par ses relents paranoïdes, en ce que ses tenants voient en les musulmans, l’entretien d’une intentionnalité, d’une intention unifiée résolue de s’emparer de l’Europe et de ses symboles, pour leur substituer ceux d’un islam conquérant et totalitaire. L’image péjorative ou dévaluative du musulman inintégrable ou inassimilable, dans les années 2000, aurait remplacé, tout à fait insidieusement, celle de l’immigré, habituellement stigmatisé sous la dénomination xénophobe « bougnoule », elle, usitée au moins depuis les années 1960.

Raphaël Liogier, qui sait concilier pédagogie de l’explication et rigueur d’analyse, parvient parfaitement à invalider tous les présupposés, arguments ou arguties des tenants de l’islamisation, dont les rangs couvriraient un spectre allant de la gauche extrême à l’extrême droite, faisant voler en éclats les traditionnels clivages politiques ; au fond l’islamisation ressouderait les segments d’une société dont le lien social serait distendu. Le sociologue montre, au passage, comment les islamistes, partisans, eux, de l’islamisation, et ceux qui luttent contre ces derniers, seraient en fait les meilleurs alliés (objectifs) versant, chacun à sa manière, dans un essentialisme des plus absolus. Pour asseoir sa démonstration consistant en l’inanité du postulat de l’islamisation et de ses supposés ressorts, le sociologue s’attache à interroger et à déconstruire, consubstantiellement, d’une part, la prétendue « bombe démographique », inhérente au natalisme singulier attribué aux musulmans (« jihâd nataliste »), et, d’autre part, la supposée « invasion intentionnelle », avec son pendant migratoire. En effet, chiffres incontestables à l’appui, R. Liogier met en évidence que « le Maghreb dans son ensemble, qui est, avec la Turquie, au coeur de l’angoisse européenne d’islamisation par un débordement de population, a connu la plus forte baisse du taux de fécondité au monde, en dehors de la Chine et de l’Iran » (p. 63), et que le taux d’accroissement migratoire en Europe, depuis près de trente ans, « est stable » (p. 69). Or, la « forte et durable baisse de la fécondité », en terre d’islam notamment, symptomatise et/ou est la conséquence de « l’accès à la culture d’une majorité de la population (…) le développement de l’individualisme, d’habitudes de vie plus modernes, plus autonomes, plus ouvertes sur le monde extérieur et à l’exogamie » (p. 58-59) ; ce qui annhile, par là même, l’idée selon laquelle il y aurait un projet collectif et majoritaire, comme un seul homme, d’islamisation de l’Europe ou de l’Occident, au sens large. Enfin, en complèment de cet argument central qui brise en même temps l’essentialisme et le culturalisme, Raphaël Liogier met en exergue l’hétérogénéité de l’ethos musulman, en termes de représentation du monde et de pratiques religieuses et sociales, que l’inorganisation actuelle du culte islamique français, les conflits et débats internes interminables des musulmans, achèvent de confirmer…Car, en effet, pour nourrir ou cultiver l’intention d’islamiser l’Europe, encore faudrait-il faire bloc et faire converger au maximum de telles représentations et pratiques religieuses au nom d’une conception identique de l’islam et des traditions consacrées, ce dont, da façon réaliste, les musulmans sont loin de réaliser !

Pour autant, le chercheur n’est pas angélique, contrairement à ce que certains sites ou leaders d’opinion français le laissent entendre. En effet, si l’islamité n’est en rien « une variable déterminante de la délinquance », comme il l’écrit avec assurance, le sociologue ne méconnait pas l’existence bel et bien du radicalisme islamique qui peut se développer dans les quartiers paupérisés des grands ensembles urbains socialement relégués. En revanche, là où l’on pourrait légèrement différer des conclusions que tire Raphaël Liogier de la ferveur religieuse des adolescents et adolescentes musulmans, et de la corrélation qu’il observe entre celle-ci et la « réussite scolaire » (p. 128-129), il convient de rappeler peut-être tout de même que le salafisme, lequel est un puritanisme et une exacerbation de la fibre identitaire, conduit parfois des individus à se couper du reste de la société et à fuir la mixité, reprochant au reste de la communauté nationale, dans sa diversité, son absence de pureté morale. On ne peut donc pas nier le jeu rhétorique auquel se livrent quelquefois les acteurs de l’islam de France en adoptant des postures de rupture ou de séparatisme avec le reste de la société à laquelle ils disent ne pas vouloir se mélanger, sous peine de dénaturer leur foi.

Cet ouvrage, cependant, aura assurément des vertus curatives pour qui sait dépasser le stade des vagues impressions qui, à défaut, sont susceptibles d’accréditer l’hypothèse de l’islamisation, confondant, à cet égard, une certaine visibilité musulmane dans l’espace public avec l’intention subversive, et ô combien fantasmatique, d’une conquête des musulmans en ordre de bataille ! Raphaël Liogier nous invite ainsi à penser contre les évidences, contre le ouï-dire, qui sabordent le vivre-ensemble, au lieu de le renforcer. Loin de la polémique, le sociologue a choisi une démarche de connaissance franche et informée qui tranche assez radicalement avec le sensualisme d’une certaine médiasphère, prompte à relayer, nolens volens, les sirènes de l’islamisation.