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Le Liban, de problèmes en crise

Ghassan El Ezzi:

Depuis son indépendance le Pays du Cèdre va de problèmes en crises politiques qui dégénèrent parfois en guerres civiles comme ce fut le cas en 1958 et entre 1975 et 1990. Deux sources de son malheur semblent demeurer inépuisables : une géopolitique complexe qui a fait de lui une arène de gladiateurs régionaux et internationaux, et un système politique confessionnel hypothéquant toute velléité de créer un Etat de droit moderne et démocratique.

Parce qu’il est utile de la rappeler et qu’elle révèle les pesanteurs de la vie politique libanaise, un retour sur l’histoire récente s’impose en ouverture de ce dossier.

La fin de la guerre froide et la signature de l’Accord de Taëf qui coïncident en ce mois de novembre 1989 semblent porteurs d’espoirs. Le vent d’optimisme qui souffle sur le Proche-Orient encore plus après la signature des Accords d’Oslo, en septembre 1993, amène le Premier ministre Rafik Hariri à déclencher un gigantesque chantier de reconstruction du pays bien que sous tutelle syrienne et en état de guerre avec Israël qui fait tout, par les menaces incessantes et les bombardements des infrastructures, pour entraver cette reconstruction, sans compter qu’il continue d’occuper le Sud-Liban. Malgré tout, le retrait de l’armée israélienne (enlever Tsahal) intervient en mai 2000, à l’exception des fermes de Chebaa et des hameaux de Kfarchouba. Ce départ sous la pression du Hezbollah, engagé dans une guerre asymétrique avec ladite hyperpuissante armée, est vu comme une victoire de la résistance qui s’érige dès lors au rang d’acteur le plus influent du pays.

Désormais, une profonde fracture s’exprime dans la société libanaise  : certains refusent le maintien de l’armement du Hezbollah, les Israéliens étant partis, ainsi que la tutelle syrienne. D’autres, en revanche, considèrent que la résistance reste nécessaire pour libérer Chebaa et pour protéger le Liban des agressions israéliennes répétitives depuis un demi-siècle.

Mais comme souvent au Liban, cette ligne de clivage va être renforcée par des interventions extérieures de l’Iran, la Syrie, la France et les Etats-Unis notamment. Ces derniers, après avoir exprimé un profond différend au moment du déclenchement de la guerre en Irak, s’accordent pour faire adopter, le 2 septembre 2004, par le Conseil de Sécurité, la Résolution 1559, demandant le retrait des forces syriennes du Liban et le désarmement des milices, autrement dit le Hezbollah.

Cette offensive diplomatique est le détonateur d’une nouvelle détérioration de la situation politique au Liban qui atteint un paroxysme avec l’assassinat de M.Hariri le 14 février 2005, considéré comme un 11 septembre libanais. Dans un concert d’unanimité, la Syrie est alors désignée comme coupable et ne peut ainsi plus justifier sa présence au Pays des Cèdres comme facteur de stabilité géopolitique.

Cette pression étrangère s’ajoute au rejet d’une partie désormais importante et déterminée de la société libanaise qui n’hésite pas à descendre massivement dans la rue en février 2005. De son côté, le camp prosyrien organise, le 8 mars 2005, une manifestation d’un million de personnes pour soutenir et remercier la Syrie. En réponse à cela, les « souverainistes » en organisent une autre le 14 mars, qui réunit aussi plus d’un million de personnes.

Ces deux dates constituent les éponymes des deux grands courants qui divisent désormais la société libanaise, l’un, celui du 14 mars, étant soutenu par l’Occident et l’Arabie saoudite, l’autre, celui du 8 mars, comptant essentiellement sur la Syrie et l’Iran.

Les élections législatives qui suivent le retrait syrien du Liban en avril 2005 amènent finalement les forces antisyriennes du 14 mars au pouvoir. Mais leur tache n’est pas des plus aisées, notamment du fait de la guerre de l’été 2006 entre le Hezbollah et Israël qui détruit massivement les infrastructures libanaises. Elle ne l’est pas non plus car le système politique confessionnel dit « consensuel » prévoit la participation de l’opposition au gouvernement et une majorité de deux tiers des ministres pour la prise de certaines décisions majeures. Le départ des ministres d’opposition à l’automne 2006 n’activera pas pour autant le processus décisionnel dans un contexte où celle-ci se montrera menaçante, y compris en pratiquant un sit-in permanent au centre-ville de Beyrouth jusqu’en 2008. Le gouvernement vivra donc de problèmes en crise jusqu’à son départ forcé en mai 2008 à la suite d’une crise politique à tout le moins violente.

Le coup de force du Hezbollah

Tout commence, début mai 2008, lorsque le gouvernement libanais présidé par Fouad Siniora déclare illégal le réseau de télécommunication militaire du Hezbollah, jugeant qu’il menace la sécurité de l’Etat. Il décide aussi le limogeage du responsable du secteur sécurité de l’aéroport de Beyrouth soupçonné de complicité avec ce parti.

Pour l’opposition, cette décision fait partie d’un plan global visant à imposer par la force le désarmement du parti de Dieu. Aussi la réplique de celui-ci ne se fait-elle pas attendre. Elle est d’abord déclamatoire, le Hezbollah déclarant que cette mesure attente à sa survie, puisqu’il prétend que son réseau de télécommunication a été à l’origine de sa victoire contre l’offensive israélienne de l’été 2006. Dans ces conditions, vouloir démanteler ce réseau signifie ni plus ni moins le désarmer devant une éventuelle nouvelle attaque israélienne.

Le 7 mai, à la surprise de tous les Libanais, les forces armées de l’opposition, notamment le mouvement chiite Amal et le Hezbollah, s’emparent, manu militari, de Beyrouth-Ouest après trois jours d’accrochages avec quelques militants sunnites pro-Hariri. Les leaders sunnite Saad Hariri et druze Walid Joumblat sont assiégés dans leurs résidences et le Premier ministre Siniora avec plusieurs de ses ministres se trouve de fait assigné dans son bureau du centre de la capitale sous la protection de l’armée. De son côté, l’armée libanaise reste neutre avant de prendre position dans les quartiers abandonnés par les groupes pro-gouvernementaux. De fait, les militants du Hezbollah, ayant montré leur détermination mais ne voulant pas s’opposer à l’armée régulière qu’ils disent respecter, lui cèdent les positions qu’ils viennent de conquérir.

Il semble que les forces gouvernementales aient ressenti avec beaucoup d’amertume l’absence de réaction de l’Administration Bush qui n’a eu de cesse de faire l’éloge de « la démocratie libanaise émergente » et de « la révolution du Cèdre ». Et ceci aura des répercussions par la suite, avec la volte-face du leader druze Joumblatt qui prendra au cours de l’été 2009 ses distances vis-à-vis de Washington et, ce faisant, fera un pas vers ses ennemis d’hier, la Syrie et l’Iran.

Doha : un nouveau départ ?

Ce retour de la tension en mai 2008 montre à quel point le spectre de la guerre civile n’est jamais loin au Liban mais, cette fois-ci, le différend violent oppose non pas les chrétiens et les musulmans mais les sunnites et les chiites, sur fond de réactivation généralisée de la fitna (tensions irakiennes et irano-saoudiennes).

Grâce aux bons offices d’un comité ministériel arabe présidé par le Qatar et soutenu par la France et la Syrie, des pourparlers intensifs s’ouvrent à Doha entre la majorité et l’opposition. Ils durent une semaine avant d’aboutir, le 21 mai 2008, à un accord d’étape visant à régler cette crise politique qui dure depuis 18 mois.

Cet accord en trois volets principaux stipule l’élection « immédiate d’un président de la République », étant entendu que celui-ci n’est autre que le candidat présenté comme consensuel, le général Michel Sleimane, commandant en chef de l’armée. Rappelons que la présidence de la République est vacante depuis le départ, en novembre 2007, d’Emile Lahoud. Rappelons aussi que la séance du Parlement chargé d’élire son successeur a été reportée à dix-neuf reprises depuis septembre 2007.

D’autre part, le texte stipule que le futur gouvernement d’union nationale qui sera formé après cette élection comptera 30 membres selon une répartition préétablie : la majorité y bénéficiera de 16 ministres, l’opposition de 11, les trois titulaires restants devant être nommés par le président de la République. De fait, cette composition revient à accorder à l’opposition la minorité de blocage (un tiers+1) qu’elle réclamait depuis dix-huit mois. La formule adoptée à Doha prévoit qu’aucun des deux protagonistes ne dispose du pouvoir d’imposer ou de bloquer une décision gouvernementale, l’arbitrage revenant au président de la République, par le biais des ministres qu’il aurait désignés.

Dans son troisième volet, ledit accord stipule que les élections législatives du printemps 2009 seront organisées sur la base d’une loi électorale remontant à 1960, assortie de certains amendements dans le découpage des circonscriptions de la ville de Beyrouth, qui représente 19 des 128 membres du Parlement.

En vertu de cette loi électorale, les circonscriptions électorales seront de petite dimension de manière à assurer une présumée meilleure représentation communautaire. Mais de fait, selon certains observateurs, cette loi est de nature à favoriser l’influence du confessionnalisme et des grandes familles et à empêcher toute possibilité de renouveau politique.

C’est essentiellement sur la configuration des circonscriptions de la capitale que le conflit entre les deux parties se cristallise à Doha, voire s’envenime jusqu’à toucher parfois le point de rupture.

Désireux de garantir les meilleures chances de faire élire le plus grand nombre de leurs futurs candidats, la majorité et l’opposition sur laquelle s’est greffé désormais le Courant Patriotique Libre de Michel Aoun se livrent alors au cours de cette réunion de Doha à une bataille de tracés dans la capitale qui, à l’image du pays, voit sa population répartie en zones à majorités confessionnelles et politiques claires.

Finalement, les parties trouvent un accord et l’opposition annonce la levée du sit-in observé par l’opposition depuis fin 2006 dans le centre-ville de Beyrouth [1]. En signe de protestation contre le gouvernement, l’opposition avait dressé, fin 2006, des tentes tout au long des routes menant au bâtiment abritant le gouvernement, transformant le centre de Beyrouth en une ville fantôme et provoquant la fermeture des commerces.

Le secrétaire général de la Ligue arabe, Amr Moussa, affirme qu’il n’y a « ni vainqueurs ni vaincus » dans cet accord et devient même emphatique en parlant d’une « journée historique » et d’un « document qui donnera un nouvel élan au Liban ». Remarquons ici que la même conviction avait été de mise lorsque, en 1990, les accords de Taëf mirent fin à la guerre civile libanaise.

De retour de Doha, le général Sleimane est élu Président de la République en présence d’ambassadeurs, de nombreux ministres des Affaires étrangères, et même du Premier ministre turc, venus à Beyrouth pour exprimer la bénédiction internationale sans laquelle, à l’évidence, la réunion de Doha n’aurait jamais eu lieu. Il était clair que les acteurs influents sur la scène libanaise (Syrie, Iran, Etats-Unis, France, Arabie Saoudite…) s’étaient accordés pour éviter une déflagration du Pays du Cèdre.

Retour vers les urnes

Le Parlement entérine donc à la hâte la loi électorale de 1960 basée sur le vote majoritaire et divisant le pays en 28 petites circonscriptions ayant chacune une couleur confessionnelle dominante. Comme nous l’avons évoqué précédemment, seul figure un changement, à savoir le nouveau découpage de la capitale en trois circonscriptions : Beyrouth III acquis au Courant du Futur du sunnite Saad Hariri, Beyrouth II, partagé entre Hariri et l’un des chefs de l’opposition, Nabih Berri, qui se sont alliés exceptionnellement ici afin d’éviter une confrontation entre sunnites et chiites, et enfin Beyrouth I, qui sera un champ de bataille électorale entre chrétiens de la majorité et ceux de l’opposition.

Deux points méritent d’être soulignés ici : d’une part, les leaders qui ont signé à Doha l’accord adoptant la loi électorale 1960 sont presque unanimes à dénigrer cette même loi la qualifiant d’obsolète et peu conforme à la nouvelle sociologie politique du pays. D’autre part, étant donné les couleurs politico-confessionnelles des circonscriptions, il est alors aisé de connaître, bien avant les élections, les résultats de quelque 100 futurs députés sur les 128 qui forment le Parlement ; ceci signifie que la majorité écrasante des parlementaires est pratiquement nommée par les leaders politico-confessionnels du pays, et non pas vraiment élue.

Malgré les critiques du ministre de l’Intérieur et de l’écrasante majorité des analystes et éditorialistes libanais, les deux camps acceptent de fait la loi électorale. La campagne des élections de juin 2009 est entamée activement par l’un et l’autre camp, souvent avec espèces sonnantes et trébuchantes. Des quantités d’argent sont en effet versées par les deux camps pour faire venir notamment les électeurs de la diaspora [2]. Que dire en outre des ingérences étrangères ? A cet égard, notons à titre d’exemple l’hyperactivisme de l’ambassadrice américaine à Beyrouth et la visite du vice-président américain Joe Biden, en mai, précédée par celle de Mme Clinton le 27 avril, pour soutenir le mouvement du 14 mars. Les leaders israéliens, quant à eux, n’ont de cesse d’alerter les Libanais sur les dangers que pourrait revêtir la victoire électorale de l’opposition libanaise dominée par le Hezbollah. Quant au soutien de la Syrie et de l’Iran au mouvement dit du 8 mars, il ne se fait pas discret, le président iranien Ahmadinejad déclarant même que la prochaine victoire électorale de l’opposition libanaise changera toute la donne régionale en faveur des forces de la résistance à l’impérialisme.

Dans les circonscriptions à majorité sunnite ou chiite, il n’y a pas de véritable campagne car l’électorat chiite est aligné sur l’alliance Hezbollahmouvement Amal (opposition prosyrienne) tandis que le Courant du Futur est supposé capter l’électorat des circonscriptions sunnites.

C’est surtout dans les circonscriptions à majorité chrétienne que la bataille fait rage et c’est ce vote qui va faire la différence. En effet, pour la première fois depuis 1972, les chrétiens choisissent leurs représentants sans être tributaires de l’influence de l’électorat musulman. Un choix cornélien s’offre à eux : suivre le général Aoun qui était un fervent antisyrien avant de conclure une alliance avec le Hezbollah en février 2006, ou bien refuser ce que ses opposants considèrent comme une dangereuse valse avec le diable.

Mais il y a plus que cela. Dans les discours comme dans les esprits, les vieux démons de la sanglante guerre inter-chrétienne de 1990 (entre Michel Aoun et Samir Geagea) refont surface. Alors que Michel Aoun parie sur l’intégration du Parti de Dieu dans la démocratie et de sa puissante milice dans l’armée, ses vieux rivaux des Forces libanaises dirigées par Samir Geagea dénoncent une politique opportuniste visant l’accès à la présidence de la République. Pour eux, le parti chiite, dangereux Etat dans l’Etat et bras armé de l’Iran au Liban, n’a plus d’autre voie légitime possible que de rendre les armes.

Les observateurs sont nombreux à penser qu’une victoire de l’opposition s’annonce comme la plus probable des issues du scrutin. La victoire militaire et ensuite politique du Hezbollah contre ses adversaires libanais en mai 2008, après sa victoire face à l’offensive israélienne de juillet 2006, lui assure une crédibilité dans certaines couches de l’électorat. A cela s’ajoute la popularité de son allié Michel Aoun qui avait fait un excellent score lors des élections législatives précédentes.

Les observateurs sont nombreux à penser qu’une victoire de l’opposition s’annonce comme la plus probable issue du scrutin. Ainsi la crainte d’une victoire électorale écrasante du Hezbollah pousse le Patriarche maronite Sfeir à intervenir dans la campagne en exprimant son inquiétude quant à la perte par le Liban de son identité arabe. Au lendemain des élections, des observateurs estimeront que l’intervention du Patriarche a pesé dans les résultats.

De fait, dans une élection que la mission d’observation internationale dirigée par le président Carter jugera très satisfaisante, ce sont deux circonscriptions à majorité chrétienne, Beyrouth1 et Zahlé (capitale de la Bekaa), qui permettent la victoire inattendue du 14 mars.

Par-delà ce succès du 14 mars, c’est la démocratie libanaise qui semble avoir accompli un pas important. Le climat électoral parfois tendu n’a jamais basculé dans la violence politique à laquelle le Liban est habitué. D’autre part, à peine les résultats connus, les perdants acceptent l’issue du scrutin et promettent de jouer le jeu de la démocratie, attitude qui exprime en fait l’ambiance de réconciliation régionale notamment entre les Saoudiens alliés des Etats-Unis et les Syriens, alliés de l’Iran.

La permanence des pesanteurs

Mais de ceci, il ne faut pas conclure que la démocratie libanaise est apaisée encore moins guérie de ses pesanteurs, ce que confirment les tractations en vue de la formation du nouveau gouvernement.

Sans surprise, c’est le chef de la nouvelle majorité élue, Saad R.Hariri, qui est appelé comme chef du gouvernement à former. Très vite, il se trouve face aux revendications de l’opposition réclamant la formation d’ un gouvernement d’union nationale. Mais surtout le nouveau Premier ministre se heurte au changement de stratégie -un de plus – de l’un de ses alliés de poids, le druze Walid Joumblatt, qui crée la surprise en déclarant, le 2 août 2009, que l’implication de son parti dans le 14 mars ne pouvait plus continuer. Persuadé que son parti doit revenir à ses constantes historiques arabistes et de gauche après une autocritique de sa période d’idylle avec les néo-conservateurs américains de l’ère Bush, il déclare : A ceux qui se sont réjouis de la victoire (aux législatives), nous disons qu’il s’agit d’une réjouissance provisoire. [...] C’est une victoire qui n’a pas de sens et qui montre combien il est nécessaire d’en finir avec le système confessionnel […] Il est nécessaire de réécrire l’histoire de notre parti. Le PSP n’a pas de valeur s’il ne reste pas ancré à gauche. Il perd toute signification s’il abandonne son engagement en faveur de l’arabisme et son identification à la cause palestinienne. »

Et de poursuivre : « Nous nous sommes alliés au cours d’une phase déterminée, sous le slogan du 14 Mars, avec un groupe de partis et de personnalités, et cette alliance était objectivement rendue nécessaire par les circonstances qui dominaient le pays à cette période-là. Mais cela ne peut pas continuer. Nous devons réfléchir à une nouvelle configuration, d’abord à l’intérieur du parti et ensuite au niveau national. Il nous faut sortir de cet alignement sur la droite et retourner à nos constantes de gauche, arabistes, syndicalistes, paysannes, etc… Nous sommes allés vers l’inacceptable lorsque nous nous sommes rapprochés des néo-conservateurs pour protéger la révolution du Cèdre. Ce rapprochement est contre nature, c’est un point noir dans l’histoire de ce parti ; tous ces slogans de souveraineté, de liberté et d’indépendance n’ont plus de sens si on les vide de leur contenu arabe et de l’identification à la cause palestinienne et de l’établissement de relations privilégiées avec la Syrie, et, à travers elle, avec le monde arabe [3] ».

Cette volte-face de M.Joumblatt semble déouler de sa déception à l’égard des alliés américains qui n’avaient rien fait pour venir au secours des Forces du 14 mars en déroute face à l’offensive du Hezbollah en mai 2008. Mais, surtout, il semble croire que l’alliance avec l’Iran et la Syrie est plus avantageuse que celle avec les Etats-Unis qui sacrifierait leurs alliés libanais le cas échéant.

En attendant, la constitution du nouveau gouvernement est fortement ralentie, ce qui renvoie une fois de plus au caractère peu opérationnel de la démocratie libanaise, mais également à la forte dépendance du Liban par rapport aux agendas des puissances régionales ou internationales qui semblent participer, une fois de plus, aux manoeuvres dilatoires des principaux acteurs politiques de la scène libanaise [4]. Dans les faits, celle-ci, malgré les processus électoraux, est appropriée par une inamovible oligarchie de six ou sept leaders confessionnels qui règnent sur le Liban, sous les beaux atours d’un régime qualifié de « consensuel ». Ce régime alterne ainsi entre les phases de «  consensus » où les leaders se partagent le gâteau du pouvoir et les phases de dissensus, souvent pour des raisons qui les dépassent, qui portent les germes d’un conflit et même d’« une guerre pour les autres » à savoir leurs « protecteurs » étrangers. C’est donc à un changement de système que le Liban doit se préparer activement.

En attendant, ce dossier s’intéresse particulièrement à la mécanique politique qui entrave tant les processus décisionnels en même temps qu’elle sert les intérêts d’une oligarchie bien installée dans ses prérogatives. Pendant ce temps, l’économie vacille et les pesanteurs politiques en sont pour l’essentiel responsables comme nous le verrons.

Il ne semble pas que les dernières élections infléchissent sur ce point la donne politique. L’un des acteurs de la scène politique, le Hezbollah, est maintenant bien établi dans le paysage politique libanais, en particulier depuis le virage qu’il a décidé de prendre en 1992 en entrant dans le jeu politique. Un article lui est donc consacré, de même qu’un autre aborde la question des fermes de Chebaa, question moins anecdotique qu’il n’y paraît puisque leur occupation par Israël fait encore figure d’argument essentiel pour le Hezbollah qui justifie ainsi le maintien de son arsenal.

Dans la série d’articles qui suivent, certains sont le fait d’universitaires engagés avec des sensibilités parfois très différentes. C’est parce que Confluences Méditerranée veut être aussi un espace de confrontation pacifique que nous les portons à l’attention du lecteur.

[1En signe de protestation contre le gouvernement, l’opposition avait dressé, fin 2006, des tentes tout au long des routes qui menaient au bâtiment abritant le gouvernement, transformant ainsi le centre de Beyrouth en une ville fantôme et provoquant la fermeture des commerces.

[2D’après une enquête du New York Times, ces versements de plus d’un milliard auraient représenté plus d’un milliard de dollars. 3. L’Orient-le jour,3 août 2009

[3L’Orient-le jour,3 août 2009

[4Le 10 septembre 2009 Saad Hariri annonce son désistement car après 72 jours de négociations avec l’opposition un accord accouchant d’une formation gouvernementale reste inaccessible malgré l’accord sur la forme politique de celui-cii : 10 ministres pour l’opposition, 5 pour le président de la République et 18 Méditerranée Numéro 70 ● Été 2009 Liban, de 15 pour la majorité (bien sûr les postes doivent être partagés à parts égales entre musulmans et chrétiens. La dispute concerne la distribution des portefeuilles mais reflète en fait un fort dissentiment entre les acteurs internationaux et régionaux qui sont influents sur la scène libanaise. Ainsi, à la sortie de ce numéro de Confluences, la formation du nouveau gouvernement libanais se fait toujours attendre alors que les élections législatives ont eu lieu le 7juin. Des observateurs réclament un nouvel Accord de Doha (version2) mais celui-ci n’est possible qu’en cas de détente régionale.

Vous pouvez vous procurer, en version numérique, cet article ou l’intégralité du Numéro 70 : Liban, de problèmes en crises, sur le site de Cairn.info à l’adresse suivante : http://www.cairn.info/revue-confluences-mediterranee-2009-3.htm