Suivez nous!

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Le Kemp : une enfance intra-muros

Jean Ayanian, Editions Parenthèses, Marseille, 2001. 159 p.

Depuis le 11 septembre et les attentats aux Etats-Unis, le délit de sale gueule a repris du service. Les émigrés arméniens de l’entre-deux-guerres ont vécu cette discrimination dans la vallée du Rhône. L’histoire ne se répète pas toujours, mais souvent elle bégaie. C’est l’histoire d’une petite communauté déracinée, ayant traversé la Méditerranée au début du XXe siècle. En avril 1915, les dirigeants turcs décident d’organiser le premier génocide du siècle. Leurs cibles principales : les chrétiens de l’Empire. Leur cible privilégiée : les Arméniens, accusés d’être la cinquième colonne de l’Empire tsariste Comme tous les bourreaux étatiques, ils se croient intouchables, ne pouvant imaginer qu’un jour ils seraient jugés pour leurs crimes. Ils en profitent donc, sûrs de leur impunité. Plus de la moitié du peuple arménien d’Anatolie est massacré : 600 000, voire 800 000 morts, peut-être plus. Mais comme toujours dans ce genre de tragédie, on retrouve des survivants… par chance ou par résistance. L’auteur, Jean Ayanian, comme la plupart des Arméniens de la diaspora, est un enfant de la chance et/ou de la résistance. Ses grands-parents font partie des survivants. Du désert de la Mésopotamie, ils finissent par rejoindre les bords de la Méditerranée, puis l’Europe. Si certains s’installent en Grèce et en Italie, beaucoup arrivent à Marseille dans l’espoir de transiter par la France avant de partir pour le Nouveau Monde. Mais dans la cité phocéenne la misère règne et ces « basanés » ne sont pas toujours les bienvenus. Or, il se trouve que dans la ville rhodanienne de Vienne, non loin de Lyon, un industriel du textile cherche de la main-d’oeuvre qualifiée et docile. Les rescapés du génocide, s’ils militent pour la cause arménienne au sein des partis politiques traditionnels arméniens, sont particulièrement dociles vis-à-vis des autorités politiques et économiques françaises. Des dizaines de familles répondent à l’appel et s’installent en 1922 dans une ancienne usine d’armement désaffectée. Se crée alors une sorte de phalanstère arménien avec ses traditions, ses souvenirs. Les nouveaux arrivés appellent eux-mêmes leurs logements « le kemp », en référence à la prononciation américaine des camps d’orphelins arméniens du Liban-Syrie. La première partie de cet ouvrage, « Vienne, ou des étrangers dans la ville », est une étude historique de ce petit monde diasporique écrite par l’historienne Anahide Ter Minassian. La seconde partie est le témoignage de Jean Ayanian qui est né en 1932 au « kemp » et y a grandi. Cet ouvrage, remarquablement illustré, est donc une monographie d’un échantillon diasporique. Le « kemp » va connaître son heure de gloire dans les années 30. Mais pendant l’occupation nazie, certains de ses membres, participant à la résistance française, disparaîtront. Cependant c’est surtout l’ascension sociale qui va signer l’arrêt de mort de ce phalanstère. Après deux ou trois générations, les travailleurs arméniens s’enrichissent petit à petit. Ils quittent alors le « kemp » pour le centre-ville ou pour de plus grandes agglomérations. Enfin, la crise du textile mettra fin définitivement à cette étrange tranche de vie. Les femmes tiennent une place à part dans ce témoignage. En effet, elles ont toujours été les gardiennes sacrées de la mémoire : mémoire du foyer, des traditions familiales, de la cuisine orientale et, pour les plus vieilles, mémoire du génocide. Si, à Vienne et dans le reste de la diaspora arménienne en France et aux quatre coins du monde, la deuxième génération a voulu s’intégrer, quitte à perdre une partie de son identité, la troisième génération a repris le flambeau surtout pour obtenir avec un succès inégal la reconnaissance du premier génocide du XXe siècle.