À l'iReMMO

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

La visite, 27 mai 2017

24 juin 2017

Uri Avnery Le 27 mai 2017 La visite

DIEU MERCI pour Oren Hazan.

Sans lui cette visite aurait été extrêmement terne.

Les ministres étaient alignés sous un soleil brûlant au pied de la passerelle de l’avion pour recevoir le président Donald Trump.

Il faisait très chaud, sans la moindre ombre, les costumes sombres étaient obligatoires pour les hommes. Horrible.

Beaucoup de ministres du gouvernement ne voulaient pas y aller. Le Premier ministre avait dû les contraindre avec de sévères menaces.

Mais voilà qu’au moment où Trump descendait de l’avion présidentiel, il y eut un alignement interminable de gens pour le recevoir. Non seulement tous les ministres alignés, mais aussi un grand nombre d’infiltrés. Il était trop tard pour les renvoyer.

Le plus important d’entre eux était Oren Hazan. Simple nouveau membre de la Knesset, avec un talent bien connu pour la vulgarité, il s’était introduit dans la file des ministres. Quand le président Trump s’approcha de sa main tendue, Hazan sortit son téléphone et se mit à prendre des photos de lui avec le président qui, surpris, coopéra avec gêne.

En quelques secondes, la photo fit le tour du monde et apparut sur de nombreux sites. Elle semble avoir produit peu d’effet en Amérique-même, mais Hazan était fier. Elle renforçait encore plus son image que la récente affaire de justice – dont il ressortait qu’il n’y avait pas de preuve qu’il fournissait des prostituées aux clients de son casino en Bulgarie – avait donnée.

C’était comme si quelqu’un apparissait pour prouver mon affirmation de la semaine dernière que la Knesset actuelle était pleine de ‟racaille parlementaire”. Oren Hazan en est le parfait exemple.

IL Y AVAIT deux Donald Trump cette semaine. L’un visitait le Moyen Orient, fêté partout. L’autre était à Washington, où il était malmené de tous côtés, accusé d’incompétence et même menacé d’impeachment à terme.

À l’opposé de l’arrière-plan de ses ennuis domestiques, les Nuits Arabes de Trump furent fantastiques.

Sa première étape fut l’Arabie Saoudite. Le royaume du désert montra son meilleur visage. La famille royale, comportant quelques centaines de princes (les princesses ne comptent pas) ressemblait à la réalisation de tous les rêves secrets de Trump. Il était reçu comme un don d’Allah. Même Melania, discrète et silencieuse comme d’habitude, avait été autorisée à être là (et cela dans un royaume où les femmes n’ont pas le droit de conduire une voiture.)

Comme d’habitude chez les potentats orientaux, des cadeaux furent échangés. Le cadeau pour Trump fut un marché de 110 milliards d’armements qui fournira des emplois à quantité de travailleurs américains, ainsi que des investissements dans des entreprises américaines.

Après ce bref séjour, comportant une rencontre avec un groupe important de dirigeants arabes, Trump repartit avec un formidable enthousiasme pour tout ce qui est arabe.

Après un vol de deux heures, il fut dans un monde totalement différent : Israël.

L’ARABIE SAOUDITE et Israël n’ont pas de frontière commune. Bien qu’à un endroit – au niveau du Golfe d’Aqaba – seuls quelques kilomètres de territoire jordanien les séparent, les deux États pourraient tout aussi bien se trouver sur des planètes différentes.

Contrairement à la romance du royaume du désert, où l’on apprécie les faucons de chasse, où on admire les chevaux et où l’on garde les femmes derrières des portes closes, Israël est un lieu très prosaïque. Trump a vite compris dans quelle mesure il était prosaïque.

Avant la cérémonie à l’aéroport, le Premier ministre Benjamin Nétanyahou eut fort à faire pour convaincre les membres de son gouvernement de venir à l’aéroport. C’était un jour extrêmement chaud, l’aéroport Ben Gourion est un lieu particulièrement torride, et d’avoir à porter un costume sombre est un cauchemar pour les Israéliens.

Mais pour finir, l’honneur d’être là l’avait emporté. Non seulement tous les membres du gouvernement furent là mais aussi un nombre important de parlementaires ordinaires (dans les deux sens du terme) et de leurs semblables s’étaient introduits dans la file d’accueil qui a dû paraître interminable à l’hôte distingué. Hazan n’était qu’un parmi tant d’autres, bien que le plus haut en couleur.

Ils ne voulurent pas simplement échanger une poignée de mains. Chacun d’eux avait quelque chose de très important à communiquer. Alors, le pauvre Donald dut écouter poliment chacun débiter son message historique, principalement sur le caractère sacré de Jérusalem éternelle.

Le ministre de l’Intérieur avait un message urgent pour Trump : il venait d’y avoir une attaque terroriste à Tel Aviv. Il apparut plus tard que c’était un banal accident de la circulation. Bon, un ministre de la police ne peut pas toujours être bien informé.

(À mon humble avis : pour des jours aussi caniculaires, s’il vous plait installez une tente climatisée à l’aéroport.)

UN MOT à propos des dames.

Je suppose que dans son contrat de mariage Melania Trump s’engagea à être agréable et silencieuse dans ce genre d’occasions. C’est-à-dire : sois belle et tais-toi.

Donc elle est réservée, svelte, sculpturale, profil aux caméras

Sarah Nétanyahou est tout le contraire. Elle n’est pas du tout aussi élégante que Melania et elle ne sait certainement pas se taire. Au contraire, elle n’arrête pas de parler. Elle semble avoir un désir compulsif d’être le centre de l’attention dans tous les contextes.

Quand un micro a réussi à capter un brin de son petit discours, il était sur la peinture des murs de la résidence officielle en vue de cette visite. Niveau pas très élevé.

Je ne pense pas qu’il soit judicieux pour Sarah’le de se tenir près d’une reine de beauté internationale, comme Melania. (C’est une simple remarque.)

TOUT CELA me rappela un livre que j’ai lu il y a des années. Le premier agent de district colonial britannique à Jérusalem, il y a presque cent ans avait écrit ses mémoires.

Les Britanniques étaient entrés en Palestine et avaient aussitôt publié la déclaration Balfour qui promettait aux Juifs un foyer national dans le pays. Même si la Déclaration fut un prétexte pour s’accaparer la Palestine au profit de l’empire britannique, les Britanniques s’étaient vraiment épris de ce pays. Ils avaient aussi été très amicaux envers les Juifs.

Pas pour longtemps. Les fonctionnaires coloniaux étaient arrivés, avaient rencontré des Juifs et des Arabes et étaient tombés amoureux des Arabes. Accueillir des invités, vieille tradition séculaire, fait partie de la culture arabe. Les Britanniques aimèrent l’aristocratie arabe.

Ils avaient été beaucoup moins attirés par les fonctionnaires sionistes, principalement d’Europe de l’Est, qui ne cessaient de demander et de se plaindre. Ils parlaient trop. Ils discutaient sur tout. Pas de beaux chevaux. Pas de faucons. Pas de bonnes manières.

À la fin du mandat britannique, très peu d’administrateurs britanniques étaient vraiment amis de Juifs.

En ce qui concerne le contenu politique de la visite de Trump, ce fut un concours de mensonges. Trump est un bon menteur. Mais sans pouvoir rivaliser avec Nétanyahou.

Trump parla interminablement de la paix. Étant très ignorant des problèmes, il peut même avoir voulu dire son attachement à la paix. Au moins posa-t-il le mot sur la table, après que les Israéliens de presque tous les bords l’eurent supprimé de leur vocabulaire. Les Israéliens, même adeptes de la paix, préfèrent maintenant parler de ‟séparation” (ce qui, pour moi, est contraire à l’esprit de paix.)

Nétanyahou aime la paix, mais il y a des choses qu’il aime davantage – l’annexion par exemple. Et les colonies.

Dans l’un de ses discours, une phrase se cachait que, semble-t-il, personne n’a remarquée sauf moi. Il a dit que la ‟sécurité” dans le pays – ce qui veut dire le droit de recourir à la force armée de la Méditerranée au Jourdain – serait de façon exclusive entre les mains d’Israël. Cela, en termes simples, signifie une occupation éternelle, réduisant l’entité palestinienne à une sorte de Bantoustan.

Trump n’a pas semblé s’en rendre compte. Comment aurait-on pu s’attendre à ce qu’il s’en rende compte ?

LA PAIX n’est pas qu’un mot. C’est une situation politique. C’est aussi quelquefois un état d’esprit.

Trump est venu en Israël avec l’impression que les princes saoudiens lui avaient proposé un marché – Israël allait libérer la Palestine, les Arabes sunnites et les Israéliens allaient devenir une famille heureuse, ils allaient combattre ensemble contre ce mauvais vieil Iran chiite. Merveilleux.

Seulement Nétanyahou n’imagine pas de libérer la Palestine. Il se fout en réalité du lointain Iran. Il veut conserver son emprise sur Jérusalem Est, sur la Cisjordanie et, indirectement, sur la bande de Gaza.

Alors Trump est rentré chez lui, heureux et satisfait. Et dans quelques jours tout cela sera oublié.

Et nous devrons résoudre nous-même nos problèmes.

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 27 mai 2017 – Traduit de l’anglais « The Visitation » : FL/SW]