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La tunique de Nessus, 8 avril 2017

23 juin 2017

Uri Avnery Le 08 avril 2017

La tunique de Nessus

DANS QUELQUES semaines, Israël célébrera le 50e anniversaire de la Guerre des Six Jours.

Des millions de mots, creux pour la plupart, seront déversés. Comme d’habitude.

Mais l’événement mérite mieux. C’est un drame unique dans l’histoire de l’humanité. Seul un écrivain biblique pourrait lui rendre justice. William Shakespeare aurait pu s’y atteler.

Je suppose que la plupart des lecteurs n’étaient pas encore de ce monde à l’époque, et certainement pas encore capables de comprendre ce qui se passait.

CELA DÉMARRA le Jour de l’Indépendance, en 1967, la célébration annuelle de la fondation officielle de l’État d’Israël. Ce n’en était que le 19e anniversaire.

Le Premier ministre, Levy Eshkol, se tenait à la tribune pour assister à un défilé des forces armées. Eshkol était aussi éloigné du cérémonial militaire que l’on puisse l’imaginer. Il était un civil jusqu’au bout des ongles, dirigeant d’un groupe d’anciens du parti travailliste au pouvoir qui en avaient expulsé à grand bruit quatre ans auparavant l’autoritaire David Ben-Gourion.

En plein milieu des cérémonies, quelqu’un remit à Eshkol un papier, Eshkol y jeta un coup d’œil et poursuivit comme si rien ne s’était passé.

C’était un message bref : L’armée égyptienne est en train de s’engager dans la péninsule du Sinaï.

LA PREMIÈRE réaction publique fut l’incrédulité. Quoi ? L’armée égyptienne ? Tout le monde savait que l’armée égyptienne était très occupée dans le lointain Yémen. Là-bas, une guerre civile faisait rage, et les Égyptiens y étaient intervenus, sans grand succès.

Mais les jours suivants confirmèrent l’incroyable : Gamal Abd-al-Nasser, le président égyptien, était vraiment en train d’envoyer des troupes dans le désert du Sinaï. C’était une claire provocation d’Israël.

La péninsule du Sinaï appartient à l’Égypte. En 1956, Israël l’avait occupée, avec la complicité de deux empires coloniaux sur le déclin, la France et la Grande Bretagne. Ben-Gourion, alors Premier ministre, avait déclaré le ‟Troisième empire Israélien” (à la suite de David et des Hasmonéens plus de deux mille ans plus tôt), mais il avait dû se retirer à regret.

Le président des États-Unis Dwight Eisenhower et le président soviétique Nikolai Boulganine avaient tous deux adressé des ultimatums, et Israël n’avait pas d’autre choix que d’obéir. Israël rendit donc tout ce qu’il avait conquis, mais obtint deux prix de consolation : le Sinaï était démilitarisé. Des troupes des Nations unies y occupaient des positions clés. Par ailleurs, les Égyptiens devaient ouvrir le Détroit de Tiran, la sortie du Golfe d’Aqaba, dont dépendaient les exportations (limitées) d’Israël vers l’Est.

Qu’est-ce qui avait conduit Nasser, grand orateur mais homme d’État mesuré, à se lancer dans une nouvelle aventure ?

CELA AVAIT DÉBUTÉ en Syrie, concurrent de l’Égypte pour le leadership du monde arabe. Les guérilleros de Yasser Arafat faisaient des incursions en Israël depuis la frontière syrienne et le chef d’état-major israélien avait déclaré que l’armée israélienne marcherait sur Damas si ces tracasseries ne s’arrêtaient pas.

Nasser vit là une occasion de réaffirmer son leadership sur le monde arabe. Il avertit Israël de laisser la Syrie tranquille, et à l’appui de son message il envoya son armée dans le Sinaï. De plus il demanda aux troupes des Nations unies de quitter plusieurs de leurs positions.

Cela irrita le Secrétaire général des Nations unies, le Birman U Thant, qui n’était pas un dirigeant très avisé non plus. Il répondit que si Nasser insistait, toutes les troupes de l’ONU partiraient. Comme Nasser ne pouvait pas reculer sans perdre la face, toutes les troupes des Nations Unies quittèrent les lieux.

Un climat de panique balaya Israël. Toutes les réserves de l’armée furent rappelées. Les hommes disparurent des rues, toute la population masculine d’Israël était concentrée sur la frontière égyptienne, inactive et de plus en plus impatiente de jour en jour.

Comme si par dessein, la peur en Israël empirait de jour en jour. Le civil Eshkol n’inspirait aucune confiance en chef militaire. Pour aggraver la situation, quelque chose de bizarre se produisit. Afin d’apaiser la panique, Eshkol décida de s’adresser à la nation. Il prononça à la radio (pas encore à la télé) un discours qu’il avait écrit. Avant de le lire il le remit à son principal conseiller qui fit quelques corrections de détail, mais à un endroit cet homme oublia de rayer le mot corrigé.

Quand Eshkol arriva à ce mot, il hésita. Quelle version était la bonne ? C’était comme si le Premier ministre (qui était aussi le ministre de la Défense) bégayait au moment où le sort de la nation était en jeu.

MAIS ÉTAIT-CE LE CAS ? Tandis que la panique augmentait partout autour de moi, je déambulai comme un époux à des obsèques. Même ma femme pensa que j’étais devenu un peu fou.

Mais j’avais une bonne raison. Quelques mois avant le début de la crise, j’avais été invité à donner une conférence dans un kibboutz. Comme d’habitude, après mon intervention, je fus invité à prendre le café avec quelques-uns des anciens. Là, un des membres me dit confidentiellement qu’une semaine auparavant le commandant de l’armée du front nord avait aussi donné une conférence puis avait été invité à prendre le café et qu’il avait confié aux anciens : ‟Tous les soirs, avant d’aller au lit, je prie Dieu que Nasser envoie son armée dans le Sinaï. Là nous la détruirons.”

À l’époque j’étais l’éditeur d’un magazine à grand tirage, et j’étais aussi membre de la Knesset et président du parti qui m’y avait envoyé. J’écrivis un article intitulé ‟Nasser est tombé dans un piège” qui ne fit que renforcer l’impression que je marchais à côté de mes pompes.

Mais Nasser réalisa vite qu’il était tombé dans un piège. Il tenta désespérément de s’en sortir – mais de la mauvaise façon. Il formula des menaces glaçantes, déclara la fermeture du Détroit de Tiran (mais envoya aussi discrètement un collaborateur de confiance à Washington, priant le président de freiner Israël. Comme tous les dirigeants arabes de l’époque, il croyait sincèrement qu’Israël n’était qu’une marionnette américaine.

En fait, le détroit ne fut jamais fermé. Mais l’annonce rendait la guerre inévitable. Sous l’énorme pression de l’opinion publique, Eshkol dut abandonner le ministère de la Défense pour le remettre à Moshe Dayan. Plusieurs des généraux les plus estimés exigèrent de rencontrer Eshkol et menacèrent de démissionner si l’armée ne recevait pas immédiatement l’ordre d’attaquer. L’ordre fut donné.

LE DEUXIÈME JOUR de la guerre je fus convoqué à la Knesset. J’avais la grippe mais je me levai et partis en voiture à Jérusalem. Ma voiture blanche brillait comme une météorite parmi tous les tanks qui affluaient aussi vers Jérusalem, mais les soldats me laissèrent passer, m’inondant de commentaires humoristiques.

La Knesset était sous le feu de l’artillerie jordanienne. Nous votâmes en urgence le budget de guerre (Je votai pour et ne le regrette pas comme j’ai regretté deux autres votes, mais ceci est une autre affaire). Nous fûmes alors conduits en toute hâte aux abris.

Là, un ami de haut rang me murmura à l’oreille : ‟L’affaire est classée. Nous avons détruit l’armée de l’air égyptienne au sol.” Et c’est ce que nous avions fait. Le réel fondateur de l’armée de l’air israélienne, Ezer Weitzman, avait préparé ce jour depuis des années et avait créé une force spécialement formée pour ce seul travail.

La suite appartient à l’histoire. En six jours incroyables, l’armée israélienne anéantit facilement trois armées arabes, et des éléments de quelques autres, laissées sans couverture aérienne. Le pays était dans un délire de joie. C’était partout des chants de victoire et des fêtes de la victoire. Toute raison était envoyée au diable.

LE CINQUIÈME JOUR de la guerre, je publiai une ‟lettre ouverte” au Premier ministre, lui demandant d’ordonner un plébiscite immédiat chez les Palestiniens des territoires que nous venions de conquérir pour leur permettre de choisir entre le retour au Royaume de Jordanie, ou à l’Égypte dans le cas de Gaza, et l’annexion par Israël ou encore leur propre État national.

Quelques jours après la fin de la guerre, Eshkol m’invita à le rencontrer en privé et, après avoir entendu mes idées concernant un État palestinien à côté d’Israël, il me demanda gentiment : ‟Uri, quel genre de marchant êtes-vous ? Si l’on veut négocier une affaire, on commence par demander le maximum et offrir le minimum, pour évoluer lentement vers un compromis. Vous voulez que nous commencions par tout leur offrir ?”

Ainsi rien ne fut proposé aux Palestiniens. 50 ans plus tard nous en sommes encore à l’occupation. Israël a complètement changé, la droite méprisée exerce un pouvoir presqu’absolu, les colons sont chez eux en Cisjordanie, et Gaza a été transformée en ghetto fermé. Israël est devenu un État colonial d’apartheid.

SI J’ÉTAIS religieux, je décrirais les choses ainsi : il y a bien des années Dieu a envoyé son peuple élu, Israël, en exil de la Terre Sainte pour le punir de ses péchés. Il y a 130 ans, une partie du peuple d’Israël a décidé de revenir en Terre Sainte sans la permission de Dieu. Maintenant Dieu a une nouvelle fois puni le peuple d’Israël en lui accordant une victoire miraculeuse, et en transformant cette même victoire en une malédiction qui conduit au désastre.

À cette fin, Dieu a emprunté une idée à ses collègues grecs. Il a transformé les territoires occupés en Tunique de Nessus.

Nessus, le centaure, fut tué par le héros Hercule. Avant de mourir, Nessus recouvrit sa tunique de son sang contaminé, qui était un poison mortel. Quand Hercule s’en revêtit, elle adhéra à sa peau et il n’arriva plus à l’enlever. Quand il essaya elle le tua.

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 8 avril 2017 – Traduit de l’anglais « The Tunic of Nessus » : FL/SW]