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And Patrick Habis

La torture et l’armée pendant la guerre d’Algérie

Gilbert Meynier

Raphaëlle Branche, Gallimard, Paris, 2001, 474 p., 268.

Parmi d’autre mérites de ce livre, il en est un qu’il convient de signaler d’emblée : la torture et les atrocités françaises n’y sont pas vues comme un effet de génération spontanée de la seule guerre de 1954-1962. Elles sont d’emblée inscrites dans la violence de la conquête coloniale et le racisme récurrent. Séculairement, de fait, la responsabilité collective fut sculptée au bas-relief du système colonial. Dans ce système, la suffisance narcissiste dictait sa loi et réglementait la discrimination et ses violences consécutives. Les « indigènes » y furent en permanence des suspects potentiels, les suspects des coupables en puissance et, en contexte d’affrontement paroxystique violent, des morts en sursis. Fondé surtout sur les archives de l’armée française et sur une vaste enquête orale, le livre de Raphaëlle Blanche traite surtout de la torture telle qu’elle est généralement entendue stricto sensu, mais aussi, plus largement, des multiples atrocités répertoriées en phase cruelle de la reconquête coloniale : les exécutions sommaires camouflées en « corvées de bois », les viols, les zones interdites, les regroupement forcés… La plupart de ces violences, illégales au regard de la loi française sur les règles de la guerre, furent à la fois prescrites ou couvertes au plus haut niveau, et camouflées, euphémisées ou reléguées dans des institutions comme les DOP (Dispositifs Opérationnels de Protection). Contrairement à ce qui put être allégué, elles ne ressortirent que rarement à la bavure ou à l’exception, même s’il y eut des hommes, auxquels se livre nuancé rend hommage, pour les condamner et tenter de les restreindre. Elles furent pratiquées dès le début de la guerre. Elles mûrirent pendant la grande répression d’Alger (« la bataille d’Alger »), qui servit de paradigme à la répression violente qui s’épanouit ensuite. 1958 et surtout 1959 furent des années de pouvoir militaire sans partage. Les bonnes volontés politiques et les prurits de justice furent impuissants à les limiter. A l’ère gaullienne, la volonté même de les circonscrire ne fut pas exempte d’effets pervers : si les statistiques officielles disent l’amoindrissement des atrocités, elles peuvent cacher des persistances, voire des aggravations. Et, in fine, les dénonciations furent surtout faites à usage d’un pouvoir politique voulant prendre barre sur l’armée, plus que selon une économie organisée des droits de l’homme. Et l’amnistie du 22 mars 1962 contribua à brouiller les cartes, en pérennisant les silences officiels et en opacifiant les responsabilités. Le livre de Raphaëlle Branche contient plusieurs moment forts et captivants : l’analyse des viols, les portraits de tortionnaires ordinaires, les lieux et les moments de la torture… Il y a certes quelques scories mineures. Ce que les Algériens appelaient le nizâm est toujours dénommé OPA, comme dans les rapports coloniaux. Si la conclusion est concluante, l’introduction est un peu flottante. Et il y a ici et là quelques autres flottements ; l’affirmation selon laquelle la cause des actes commis s’explique par la relation des individus avec l’autorité (p.98) n’est-elle pas un peu courte ? Toute agression ne renvoie-t-elle pas, dans les linéaments de l’inconscient, à des agressions subies et refoulées ? En l’occurrence n’y aurait-il pas, de manière complexe, des retours de pulsion qui concordent avec les impulsions de l’autorité  ? Ce n’est pas pour rien que le colonel Bigeard se donne pour le père de ses hommes… Par ailleurs, ici et là, le lecteur peine à percevoir avec toute la clarté désirable les liens existant entre les DOP et les CRA (Centres de Renseignement et d’Action). L’ouvrage de Raphaëlle Branche, exceptionnellement documenté, est foisonnant, parfois répétitif, comme si l’auteur était de temps à autre comme submergé par le déferlement analytique qu’il produit. Cependant, le plan est, dans l’ensemble, d’une rigueur impeccable, et des synthèses dont la finesse le dispute à la profondeur scandent heureusement le récit quand le rythme haletant de l’analyse et les précisions sur la technicité de la machinerie militaire/répressive menacent de lasser. Ce livre dense, dont la superbe conclusion ramène le lecteur aux combats contemporains et à l’actualité de la torture est l’ouvrage décisif que l’on attendait sur les « violences illégales » de la guerre de 1954-1962.