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La revanche des yézidis

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
16 décembre 2015
Le 13 novembre 2015, les forces kurdo-yézidis ont repris la ville de Sindjar aux troupes de l’État islamique coupant ainsi l’axe de ravitaillement vers leur capitale irakienne de Mossoul. Mais qui sont donc ces « diables » de Yézidis. En effet, les fanatiques de l’État islamique, appelés désormais pour des facilités diplomatiques contestables « daesh », les massacrent car ils seraient des adorateurs du diable !

Le 13 novembre 2015, les forces kurdo-yézidis ont repris la ville de Sindjar aux troupes de l’État islamique coupant ainsi l’axe de ravitaillement vers leur capitale irakienne de Mossoul. Mais qui sont donc ces « diables » de Yézidis. En effet, les fanatiques de l’État islamique, appelés désormais pour des facilités diplomatiques contestables « daesh », les massacrent car ils seraient des adorateurs du diable !

Les Kurdes sont la minorité la plus importante du monde qui n’a pas d’État et qui n’est pas reconnue. Ce peuple de plus de 30 millions de personnes est réparti entre la Turquie, l’Irak, la Syrie, l’Iran, le Caucase et la diaspora. Au traité de Sèvres en 1920, les Puissances avaient reconnu l’indépendance de l’Arménie et une large autonomie au Kurdistan.

Les Kurdes sont multiples dans leur diversité géographique, politique, linguistique et religieuse. Pour Kendal Nézan, directeur de l’Institut kurde de Paris : « Chez les Kurdes, le ciment de l’identité n’est pas la religion, mais la langue et la culture ». En effet, chez les Kurdes la majorité est sunnite, une grosse minorité est alévie (islam modéré qui ne voile pas les femmes et n’a pas de mosquées, lié au courant soufiste). Il existe aussi des petites minorités religieuses : Yézidis, Assyro-chaldéens, Syriaques-catholiques et Shabaks. Ces derniers sont des Yézidis très proches des Chiites.

Le yézidisme de l’antiquité à la résistance

Le yézidisme est une forme du zoroastrisme, religion de la Perse antique, avec certains emprunts au mazdéisme, comme le sacrifice du taureau. Au XII° siècle, sous influence d’un prêcheur musulman, les Yézidis ajoutent à leur religion des éléments du soufisme. Il s’agit donc d’une religion syncrétique tolérante. Ils adorent le dieu soleil « Xwede » et vénèrent un panthéon d’anges dont le plus important est l’oiseau paon appelé Malek Taous. Ce dernier est le chef de sept autres anges : Azraïl, Dardaïl, Israïl, Machaïl, Anzazil, Chemnaïl et Nouraïl. Ils vénèrent également le feu, croient au bien et au mal, au paradis et à l’enfer. Ils ne sont pas prosélytes. Pour les sunnites intégristes, Malek Taous n’est autre que le diable et les Yézidis doivent donc être massacrés ou convertis de force.

A noter qu’avant l’arrivée de l’Islam au Kurdistan, la majorité des Kurdes étaient Yézidis. Aujourd’hui, les Yézidis seraient 600.000 dans le nord de l’Irak, 100.000 en Turquie dans la région d’Urfa, 100.000 en Iran, 200.000 en Transcaucasie, dont 70.000 en Arménie où ils sont regroupés au sein de l’Association nationale des Yézidis d’Arménie et de leur chef sprituel, le cheikh Arsan. Ils sont essentiellement agriculteurs et petits artisans. En diaspora, ils seraient 50.000 en Allemagne et 20.000 en Suède. Durant le génocide arménien de 1915, ils ont recueilli nombre d’Arméniens et de Syriaques persécutés. Certains ont même rejoint les troupes des Fédaïs (partisans) arméniens du général Antranik qui combattaient contre l’armée ottomane et ses supplétifs kurdes. Lorsque l’empire russe est entré dans le Caucase un certain nombre de Yézidis ont rejoint la Transcaucasie (Arménie, Géorgie) se mettant sous la protection de la Russie. Avec le génocide de 1915-1916, ils ont majoritairement quitté l’Anatolie orientale pour rejoindre le nord de l’Irak. En effet, après les Arméniens, les Assyro-chaldéens et les Grecs, ils ont compris que leur tour allait arriver. Ce n’est donc pas un hasard si une brigade de Yézidis d’Arménie a rejoint les milices arméniennes du haut Karabagh lors de la guerre arméno-azéri de la fin des années 80, début des années 90. En avril 2015, les Yézidis d’Arménie ont inauguré un mémorial célébrant l’amitié arméno-yézidie dans un village au pied du Mont Ararat où est figurée une croix chrétienne, agrémentée du soleil et de l’oiseau paon, ainsi que les restes d’un combattant yézidi ayant participé à la défense de Van en 1915.

Prise et liberation du Sindjar

Quand l’EI lance son offensive sur Mossoul en juin 2014, aboutissant à sa prise, à la débâcle de l’armée irakienne et à la proclamation du califat, ses combattants occupent le 4 août la ville Balad Sindjar, l’antique Singara, alors peuplée de 310.000 habitants. En effet, cette dernière est placée sur la route 44 qui relie les positions syriennes et irakiennes de l’EI et permet le ravitaillement de Mossoul. 600 hommes yézidis ont été massacrés et 5.300 femmes et enfants transformés en esclaves (sexuels pour les femmes et domestiques pour les enfants, avec des tarifs de vente très précis. Les adolescentes sont les plus chères). 35.000 personnes ont alors fui dans le djebel du Sindjar, sans eau, sans nourriture. Il s’agit d’une petite montagne de 100 kilomètres de long, 20-30 de large, culminant à 1.498 mètres. Un corridor reste cependant ouvert, permettant à 25.000 personnes de quitter le piège macabre qui se referme jour après jour. Le 26 septembre EI coupe le corridor et encercle totalement le djebel où 10.000 civils s’entassent dans le plus grand dénuement. Le 20 décembre 2014, des miliciens kurdes syriens du YPG (Unités de protection du peuple) et kurdes turcs du PKK (Parti des travailleurs du Kurdistan) réussissent à rejoindre le djebel pour y organiser la défense de la citadelle assiégée. L’Histoire se répète. En juillet 1915, des milliers d’Arméniens du sandjak d’Alexandrette s’étaient réfugiés dans la montagne du Musa Dagh et avaient tenu cinquante trois jours avant d’être évacués par la flotte de guerre française en Méditerranée. Cette épopée avait été popularisée par le livre de l’écrivain autrichien Franz Werfel, « Les 40 jours du Musa Dagh », publié en 1933 à Vienne et traduit en plusieurs langues depuis.

Au début de l’offensive EI en juin 2014 dans la région, les combattants du YPG et du PKK avaient organisé les Yézidis en fondant l’YBS (Unités de résistance du Sindjar). Arrivant dans le djebel en décembre, les YPG-PKK organisent et entraînent les YBS. A noter que comme dans les rangs des combattants YPG-PKK, les YBS ont des brigades de femmes. Les combattantes YPG-PKK donnant des conférences chez les Yézidis, leur expliquant qu’il s’agit d’un mouvement de libération nationale, mais aussi sociale et sociétale, pour l’égalité homme-femme. Chez les Kurdes, le message passe d’autant mieux que les combattants de l’EI ont une peur bleue des combattantes kurdes, car s’ils sont tués, ils n’iront pas au paradis ! Mais quand une de ces combattantes blessées risque d’être prisonnière, elle préfère se suicider car sinon elle est violée, torturée et assassinée.

Le sort des Yézidis commence à se faire entendre début 2015. Le pape François reçoit au Vatican le 8 janvier 2015 les deux leaders yézidis d’Irak : le représentant politique Tashin Saïd Ali Beg et le religieux, cheikh Kato. Après la victoire des Kurdes à Kobaní, le sauvetage du djebel Sindjar est d’actualité. Désormais le YBS compte près de 2.000 combattants et combattantes. Par ailleurs les YPG ont fondé le 10 juin 2015 la « Brigade Internationale bénévole », sur le mode des BI durant la guerre d’Espagne. La BIB compterait environ 400 hommes et femmes, essentiellement des Kurdes de la diaspora, mais aussi de nombreux anglo-saxons (Américains, Britanniques, Canadiens, Australiens), mais aussi des volontaires venus d’Albanie, d’Arménie, de Grèce, d’Allemagne, d’Espagne, des Pays-Bas (des hells-angels), trois Français et des Turcs de Turquie membres de partis marxistes-léninistes. Une femme d’origine sud-africaine noire a été tuée au front et une israélienne a pu entrer dans le djebel Sindjar.

Grâce à la multiplication des frappes aériennes à l’automne dernier, les Kurdes ont planifié la libération du djebel. Les unités du YPG, du PKK et du YBS rejointes par des peshmergas du Kurdistan irakien ont convergé de l’Est et de l’Ouest pour encercler les encerclants. Les Kurdes irakiens sont venus avec dans leurs bagages des armes lourdes en particulier des missiles Milan, missiles franco-allemands sol-sol filoguidés, tueurs de chars, à 95% de réussite de tirs aux buts.

En libérant Balad Sindjar et son djebel, les forces kurdes coalisées ont coupé la route 44 et la voie de ravitaillement de Mossoul. C’est leur deuxième grande victoire après le désenclavement de Kobaní. De quoi inquiéter les dirigeants de l’EI mais aussi et surtout de la Turquie du président Erdogan qui a commis une erreur stratégique en faisant abattre par son aviation un Sukoï de l’armée russe, provocant l’ire d’un président Poutine qui vient d’obtenir de la part de l’Arménie, l’utilisation de l’aéroport de Stépanakert dans le Haut Karabagh.