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La paix du monde. Une utopie réaliste

Bernard Ravenel

Partant du postulat fondamental selon lequel la guerre n’est pas "inscrite dans les gènes de l’humanité", l’auteur entend reprendre à la racine l’incontournable et plus que jamais dramatique débat sur la guerre et la paix, à un moment où l’Europe avec la guerre contre la Serbie vient de connaître sa première guerre depuis 1945. Non sans audace, Jean Cot s’en prend au mythe Clausewitz, le grand théoricien de la guerre considérée comme "consubstantielle à la politique" en rejoignant Raymond Aron - et d’autres - pour considérer le général prussien et son livre De la guerre comme un “dangereux". Car "la guerre inter ou intraétatique n’est pas une fatalité mais un mode aberrant de résolution de tensions existantes et inévitables"… Puis s’appuyant sur Mars ou la guerre jugée d’Alain, il en retient une idée cruciale : "Si la masse des citoyens n’exerce pas une pression continue et fortement orientée contre la préparation à la guerre et contre l’idée même de la guerre, la guerre s’organisera d’elle-même" (Alain, Mars ou la guerre jugée, "Propos 28 : De la frivolité", Gallimard, Paris, 1995, p.108), anticipant ainsi le rôle central de la société civile internationale pour imposer la paix… Mais pour dépasser l’impossible dialogue entre ces deux courants de pensée sur la guerre, le général Cot choisit Emmanuel Kant et sa paix perpétuelle comme "utopie réaliste". "Nous devons agir comme si cette chose [la paix] existait, qui peut-être n’existe pas, en oeuvrant à sa fondation", a écrit le philosophe allemand à la fin du XVIIIe siècle (Emmanuel Kant, Métaphysique des moeurs. Doctrine du droit, GF Flammarion, Paris). Et l’auteur reprend à son compte une conception de la paix par le droit. On regrettera seulement qu’il n’ait pas analysé l’évolution de la culture de paix intégrant depuis Hiroshima le facteur nucléaire… À partir de ces prémisses, l’auteur aborde les problèmes concrets posés pour l’avenir de la paix en Europe et dans le monde. Sa critique de la politique américaine post-guerre froide est percutante. Le bilan de l’intervention américaine en Irak est sans appel. Celui de la politique des États-Unis en ex- Yougoslavie ne l’est pas moins. Il juge ainsi la guerre pour le Kosovo : "Certes, les Albanais kosovars sont rentrés d’exil, mais le résultat politique global est exactement à l’inverse du but politique initialement affiché : le fossé entre Kosovars albanais et Serbes est définitif, alors qu’il pouvait encore être comblé avant la guerre de l’OTAN. Il n’y aura pas "d’autonomie substantielle" du Kosovo, mais bien une indépendance dont on mesure encore mal les conséquences. Le spectre d’une Grande Albanie se rapproche et le risque correspondant d’une déflagration sans commune mesure avec celles qu’on a enregistrées dans les Balkans depuis 1991". De cet ensemble l’auteur tire logiquement deux conclusions. La première porte sur l’OTAN refondée à l’occasion de cette guerre en avril 1999 : “La réflexion devrait pourtant s’imposer à nous sur l’utilité d’une Alliance qui ne répond plus à nos intérêts et s’éloigne aussi délibérément des principes de la charte de l’ONU". La seconde porte sur le rapport États- Unis/ONU : "Les États-Unis ne veulent pas d’une ONU qui pourrait entraver en quoi que ce soit leur liberté d’action". À ce moment, la réflexion se porte tout naturellement sur l’avenir de l’ONU et sur la force du droit. "Comment l’ONU pourrait- elle être plus efficace que aujourd’hui pour établir la paix dans le monde ?" Ayant déjà réfléchi sur la question à travers deux rapports établis pour le ministère de la Défense, l’auteur aborde plusieurs aspects de la nécessaire réforme des Nations unies en posant d’abord la question de la composition et du rôle du Conseil de sécurité, remettant même en cause le sacro-saint droit de veto… Surtout il propose de doter les Nations unies d’une autonomie militaire à partir de la mise en place d’un "Comité militaire consultatif" qui se substituerait au mort-né "Comité des chefs d’état-major" prévu par la Charte, projet auquel s’opposent les États-Unis. Mais à côté de ce renforcement militaire, l’auteur évoque - mais insuffisamment - la nécessaire dimension politique que doit être la démocratisation citoyenne de l’ONU. Mais la conclusion est nette : "Il faut que l’ONU vive parce qu’elle est la chance de la paix par le droit". Ce livre paraît d’autant plus opportun qu’à l’occasion du Millénium de l’ONU, Kofi Annan, sponsorisé en son temps comme secrétaire général par les États- Unis, s’incline devant la logique du monde unipolaire en invitant explicitement les États-Unis à prendre résolument en main la direction des opérations militaires pour "sauver le monde". Ce faisant, Kofi Annan ne prend pas en compte le résultat tragique d’une décennie de guerres "humanitaires" faites pour "arrêter la guerre" et guidées par les États-Unis, mais qui ont contribué en même temps à annuler précisément le rôle des Nations unies. Que dit ou propose Kofi Annan pour faire avancer l’idée d’une force d’interposition ONU pour protéger les Palestiniens ? Plutôt que de jouer au "petit soldat" et d’aider à la relégitimation de la guerre, Kofi Annan devrait plutôt se préoccuper des principes mêmes de l’Organisation qu’il représente et s’inspirer des leçons du vrai soldat qu’est le général Cot… Face à cette démission, Jean Cot considère que l’Europe unie a un rôle déterminant à jouer pour changer le cours - américain et guerrier - des choses. Mais cela suppose une interrogation sur la notion et la spécificité de la politique de sécurité de l’Europe de demain… Rien aujourd’hui ne laisse augurer en Europe une évolution favorable aux objectifs proclamés dans le livre, tant pour ce qui concerne le rapport à l’OTAN que - et c’est lié - le rapport à l’ONU… Finalement, l’auteur invoque ainsi l’esprit de Fernand Braudel : "Par quel jugement définitif de l’histoire le Bassin méditerranéen cesserait-il d’être Mare Nostrum pour devenir américain ?"