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La nouvelle vague, 17 juin 2017

29 juin 2017

Uri Avnery Le 17 juin 2017

La nouvelle vague

LORSQUE j’étais jeune il y avait une plaisanterie : ‟Il n’y en a pas deux comme toi – et c’est une bonne chose !”

La plaisanterie s’applique aujourd’hui à Donald Trump. Il est unique. Et c’est heureux, vraiment.

Mais est-il unique ? Comme phénomène mondial, au moins dans le monde occidental, est-il sans parallèle ?

Comme personnalité, Trump est vraiment unique. Il est extrêmement difficile d’imaginer qu’un autre pays occidental élise quelqu’un comme lui à la magistrature suprême. Mais hormis sa personnalité particulière, Trump est-il unique ?

AVANT LES ÉLECTIONS AUX ÉTATS-UNIS, quelque chose s’est produit en Grande Bretagne. Le vote du Brexit.

Le peuple britannique, l’un des plus raisonnables de la Terre, a voté démocratiquement pour quitter l’Union européenne.

Ce ne fut pas une décision raisonnable. Pour être franc, ce fut stupide.

L’Union européenne est l’une des plus grandes inventions de l’humanité. Après des siècles d’état de guerre, y compris deux guerres mondiales, avec des millions et des millions de victimes, le bon sens l’a finalement emporté, l’Europe est devenue une. Tout d’abord au plan économique, puis, lentement, dans les mentalités et au plan politique.

L’Angleterre, et plus tard la Grande Bretagne, fut impliquée dans nombre de ces guerres. En tant que grande puissance navale et empire mondial, elle tira profit de ces guerres. Sa politique traditionnelle consistait à pousser au conflit et à soutenir le plus faible contre le plus fort.

Ces jours appartiennent hélas au passé. L’Empire (avec la Palestine) n’est plus qu’un souvenir. La Grande Bretagne est maintenant une puissance moyenne, comme l’Allemagne et la France. Elle ne peut pas rester seule. Mais elle a décidé de rester seule.

Pourquoi, nom d’un chien ? Personne ne le sait de façon certaine. Il s’agissait probablement d’un moment de mauvaise humeur. De dépit. La nostalgie des bons vieux jours où Britannia régnait sur les mers et faisait de Jérusalem une terre verte et agréable d’Angleterre. (Rien de très vert et agréable en ce qui concerne la Jérusalem réelle.)

Beaucoup semblent croire que s’il y avait eu un second tour, les Britanniques se seraient repris. Mais les Britanniques ne croient pas aux seconds tours.

EN TOUT CAS, le vote ‟Brexit” a été considéré comme un tournant serré vers la droite. Et tout de suite après il y a eu le vote américain pour Trump.

Trump est un homme de droite. Un homme de droite très à droite. Entre lui et le mur de droite il n’y a rien sauf, peut-être son Vice. (Vice dans les deux sens du terme.)

Pris ensemble, les votes britannique et américain semblaient présager une vague mondiale de victoires de la droite. Dans beaucoup de pays, des gens de droite et de vrais fascistes bandaient leurs muscles, assurés du succès. Marine Le Pen sentait venir la victoire, et ses équivalents dans beaucoup de pays, de la Hollande à la Hongrie, nourrissaient les mêmes espoirs.

L’histoire a déjà connu de telles vagues politiques. Il y a eu la vague politique lancée par Benito Mussolini après la Première Guerre mondiale, qui prit les vieux faisceaux romains pour en faire un terme international. Il y a eu la vague communiste après la Seconde Guerre mondiale qui s’empara de plus de la moitié du Globe, de Berlin à Shangaï.

Et c’était maintenant la grande vague de droite qui était sur le point de submerger le monde.

Et alors quelque chose de totalement différent s’est produit.

RIEN NE PARAISSAIT aussi stable que le système politique de la France, avec ses vieux partis établis, conduits par une classe de vieux politicards expérimentés.

Et là – surprise – un quidam apparaît, un non-politique pratiquement inconnu qui d’un revers de main balaie tout l’échiquier. Socialistes, fascistes et tous ceux qui se situent entre eux sont balayés.

L’homme nouveau, c’est Emmanuel Macron. (Emmanuel est un bon nom hébreu qui signifie ‟Dieu avec nous”.) Il est très jeune pour un président (39 ans), très beau, très inexpérimenté à l’exception d’une brève fonction de ministre de l’économie. C’est aussi un fervent soutien de l’Union européenne.

Une bizarrerie, des fonctionnaires de parti se rassuraient. Cela ne va pas durer. C’est alors que sont arrivées les élections françaises des députés et la vague s’est transformée en tsunami. Un résultat presque sans précédent : déjà au premier tour le nouveau parti de Macron remportait une étonnante majorité, qui va surement croître au second tour.

TOUT LE MONDE DEVAIT repenser les choses. Macron était évidemment tout le contraire de la nouvelle vague de droite. Non seulement sur l’unité européenne, mais sur presque tout le reste. Homme du centre il est plus de gauche que de droite. Une personne modeste comparée à Trump. Un homme de progrès comparé à la May britannique.

Ah, Theresa May.

Qu’est-ce qui lui a pris ? Arrivée au pouvoir après le vote du Brexit, avec une majorité confortable, elle fut insatiable. Elle semblait vouloir prouver qu’elle pouvait à elle seule rassembler une majorité encore plus large. Ce genre de chose arrive aux politiques. Alors elle a appelé à de nouvelles élections.

Même moi, avec mon expérience limitée, j’aurais pu lui dire que c’était une erreur. Pour une raison ou pour une autre, les gens n’aiment pas les élections anticipées. C’est comme une malédiction. Vous convoquez, vous perdez.

May a perdu sa majorité. Il n’y avait pas de partenaire évident de coalition en vue. Elle est donc obligée de courtiser les gens de droite les plus désagréables : les protestants d’Irlande du Nord, comparés auxquels Trump est un homme de progrès : pas de droits pour les homosexuels, pas d’avortements, rien de rien. Pauvre May.

Qui fut le grand vainqueur ? La plus improbable des personnes improbables : Jeremy Corbyn, (encore un qui porte un prénom hébreu. Jérémie fut un grand prophète biblique.)

Corbyn est de ceux auxquels vous ne donnez pas de chances de gagner ; ultra-gauche, ultra en tout. Beaucoup de membres de son propre parti le détestent. Mais il gagna presque les élections. En tout cas il mit Theresa May dans l’impossibilité d’exercer réellement le pouvoir.

Le résultat de Corbyn me refait penser à quelque chose de très semblable survenu lors des élections des États-Unis au sein du parti démocrate. Tandis que la candidate officielle Hillary Clinton suscitait une large antipathie dans son propre parti, un candidat alternatif très improbable soulevait une vague d’admiration et d’enthousiasme : Bernie Sanders.

Pas le candidat le plus prometteur : 78 ans, sénateur depuis 10 ans. Pourtant on l’a fêté comme un nouveau, un homme de la moitié de son âge. S’il avait été le candidat de son parti, il ne fait guère de doute qu’il serait président aujourd’hui. (Même la pauvre Hillary a obtenu la majorité des suffrages populaires.)

ALORS, toutes ces victoires ou quasi-victoires ont-elles quelque chose en commun ? Sont-elles le couronnement d’une ‟vague” ?

À première vue non. Ce n’est pas la gauche qui a gagné (Trump, Brexit), ni non plus la droite (Macron, Corbyn, Sanders).

Il n’y a donc rien en commun ?

Oh si. C’est la rébellion contre les pouvoirs en place.

Tous ces gens qui gagnèrent, ou presque, avaient ceci en commun : ils écrasaient les partis en place. Trump a gagné malgré les Républicains, Sanders a combattu contre les caciques du Parti Démocrate, Corbyn contre les chefs du Parti Travailliste, Macron a combattu tous ceux qui étaient en place. Le vote du Brexit fut, avant tout, contre l’ensemble de l’establishment britannique.

Alors, est-ce la nouvelle vague ? Dehors les pouvoirs en place, quels qu’ils soient.

ET EN Israël ?

Nous n’en sommes pas encore là. Nous sommes toujours en retard. Le dernier mouvement national d’Europe. Le dernier nouvel État. Le dernier empire colonial. Mais nous finissons toujours par y arriver.

La moitié d’Israël, presque l’ensemble de la gauche et du centre, est cliniquement morte. Le parti travailliste, qui a tenu le pouvoir pendant 40 ans de façon presqu’exclusive, n’est plus qu’une ruine. La droite, divisée en quatre composantes concurrentes, tente d’imposer un programme proche du fascisme dans tous les aspects de la vie. J’espère juste que quelque chose surviendra avant leur succès final.

Nous avons besoin d’un dirigeant attachés à des valeurs comme Corbyn ou Sanders. D’une jeune personne idéaliste comme Macron. Quelqu’un qui écrasera tous les partis de la période d’occupation pour reprendre les choses depuis le début.

Pour reprendre le slogan de Macron : En marche, Israël !

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 17 juin 2017 – Traduit de l’anglais « The New Wave » : FL/SW ]