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And Patrick Habis

La nostra Africa

Angelo Del Boca, Vicenza, Neri Pozza Editore, 2003, 431 p., 19,50

Ce récent livre d’Angelo Del Boca, ancien résistant, journaliste (notamment en Algérie pendant la guerre de 1954- 1962), voyageur, et grand historien du colonialisme italien, se présente comme une belle anthologie recueillant 53 textes de décideurs, militaires, missionnaires, scientifiques et explorateurs italiens des XIXe et XXe siècles, rangés par ordre chronologique des conquêtes. L’anthologie proprement dite est précédée, en guise de présentation, par une introduction de 38 pages qui est, à elle seule, une pénétrante synthèse sur l’aventure italienne en Afrique. Dommage que ce texte ne soit pas assorti d’une carte et qu’il manque au livre un index des noms propres. Ce sera à peu près la seule critique que cette recension fera à un livre qui, audelà de l’aventure coloniale, est un plus ample rappel de la fascination qu’exerça l’Afrique orientale sur les Italiens : ce n’est ni un livre de nostalgie coloniale ni une entreprise de justification. Au contraire : Del Boca est de ceux qui ne craignirent pas d’asséner à l’establishment italien des vérités qui n’étaient pas bonnes à dire quand la norme officielle disait, voulait croire et faire croire que le colonialisme italien était « diverso » : différent, plus humain, davantage à l’écoute des civilisations d’Outre-Méditerranée. S’il y eut bien l’université fasciste de Rhodes et d’autres institutions allant dans le même sens, ce fut à vrai dire surtout dans un objectif de propagande. Del Boca le sait bien, qui fut, jusqu’à tout récemment, l’objet de la vindicte des chantres de l’Afrique italienne pour avoir montré, preuves à l’appui, le fonctionnement des camps de concentration en Libye et mis en évidence sans aucun doute possible, dans un livre magnifique (I gas di Mussolini) l’utilisation systématique des gaz par les civilisateurs italiens durant la sanglante conquête de l’Ethiopie en 1935. Le colonialisme italien fut à la fois fort différent et fort semblable aux autres colonialismes. Semblable parce qu’il fut mis en mouvement par cette soif de savoir qui caractérisa en Europe le XIXe siècle, et qui fut si souvent corrélée à la soif de pouvoir. Maîtres d’oeuvre, la revue L’Esploratore, fondée par Manfredo Camperio et la société de géographie italienne, sans compter l’appui apporté par les milieux du jeune capitalisme italien – la société maritime Rubattino, la firme Ansaldo, et plus largement des cercles lombards, piémontais et gênois : les auteurs des textes présentés sont pour plus des trois quarts nés entre Rome et les Alpes ; 13% seulement viennent de la moitié méridionale de l’Italie, Rome comprise, le restant étant né à l’étranger ou sans lieu de naissance indiqué. Comme dans les autres cas de colonialisme, la volonté de connaissance scientifique fut souvent – pas toujours – intriquée avec des préoccupations stratégiques et politiques préparant l’imperium. Comme en France ou en Grande- Bretagne, il y eut certes des scientifiques et des explorateurs intègres et respectueux du droit des gens. Mais pour ceux-là (Ruffillo Perini et Rosalia Pinavia en Erythrée, Ugo Ferrandi l’antiesclavagiste en Somalie, Carlo Piaggia, le dénonciateur de la brutale avidité coloniale en Éthiopie), combien de gens pour qui la force crue et sans complexes était un mode de gestion de leur quotidien africain, comme Ettore Formento en Ethiopie ou, plus connu, Vittorio Bottego en Somalie, et tant d’autres, certes dans la phase conquérante impulsée par le fascisme, mais aussi bien avant le fascisme. Le colonialisme italien fut spécifique en cela, d’abord, qu’il fut un tard-venu. Comme l’allemand, il ne fut mis en branle que bien après la constitution de l’Etat-nation, et, comme l’allemand, il se contenta des miettes qu’avaient laissées la Grande-Bretagne et la France après le découpage des gros morceaux du gâteau africain. Il fut aussi davantage qu’ailleurs – qu’en France en tout cas – impliqué dans le nationalisme : alors que, en France, la droite maurrassienne bouda, voire dénonça l’entreprise coloniale, une figure de proue du nationalisme italien comme Enrico Corradini fut au premier rang des instigateurs de la conquête de la Tripolitaine en 1911. Plus qu’ailleurs, peut-être, les défaites militaires en terrain colonial – Dogali en 1887, et surtout Adoua en 1896 – furent ressenties comme des désastres nationaux. Jamais la contemplation de ruines romaines en Afrique du Nord n’amena les Français à autant fantasmer sur le génie de Rome que celles de Leptis Magna. Et Mussolini, quant à lui, vit en l’explorateur baron Raimondo Franchetti le modèle du nouvel Italien, audacieux et sans complexes. L’implication nationaliste revêtit plus que nulle part ailleurs les atours de la fascination lyrique pour les terres lointaines. En témoigne l’extraordinaire campagne de presse (« je ne vis jamais plus merveilleuse terre au monde », du même Corradini parlant de la Tripolitaine) qui servit à acclimater dans l’opinion ce fantasme de « la nostra terra promessa » (notre terre promise), pour reprendre le titre d’un livre de Giuseppe Piazza paru en 1911. En témoignent aussi les délires ultérieurs sur l’Éthiopie, « nouvelle Californie ». C’est que, à l’instar de la société britannique qui exporta des millions d’hommes outre-mer, le pouvoir italien voulut faire servir les terres promises à la solution des questions sociales italiennes. Mais moins encore que chez les Britanniques, l’entreprise ne réussit vraiment : les Anglo-Saxons peuplèrent surtout une non-colonie – les Etats-Unis – et les Italiens s’expatrièrent mille fois plus en Amérique et en Europe qu’en colonies italiennes. Pourtant, le thème de la « nation prolétaire » fut rémanent, de Crispi à Mussolini, comme l’illustre ce titre révélateur de Giovanni Pascoli, au moment de la mise en branle de l’entreprise tripolitaine : La grande proletaria si e mossa (la grande prolétaire s’est mise en mouvement). Or, les terres conquises n’étaient pas des jardins d’Eden et elles n’accueillirent jamais, au total, plus de quelques milliers de colons agricoles. Dans le livre d’Angelo Del Boca, il n’est pas possible de résumer les extraits cités tant ils sont riches et variés. On retiendra tout au plus quelques thèmes : celui des voyages richement dotés de la duchesse d’Aoste, Elena di Francia, posant fusil à la main au flanc d’un zébu mort – sa « victime quotidienne » ; à l’inverse, celui des explorateurs isolés et sans moyens comme le Piémontais Augusto Franzoj. Ou encore l’image choc de l’hippopotame occis par Bottego, qui empêcha son escorte de mourir de faim. Il y a l’évocation, fréquente, de ces explorateurs retenus prisonniers, ou bien blessés ou tués dans leur voyage, et que des collègues partis sur leurs traces tentent de retrouver, et, s’il y a lieu, de ramener leurs dépouilles : Bottego fut tué, Chiarini fut tué, le baron Antinori fut blessé, Antonio Cecchi fut fait prisonnier en 1876 et il ne retrouva la liberté que grâce à l’expédition montée par Gustavo Bianchi en 1881 avec l’appui d’un chef éthiopien, le ras Adal. La rencontre entre Cecchi et Bianchi sur le fleuve Abbai fut à la hauteur, à l’italienne, de la rencontre Stanley-Livingstone et elle fit rêver des générations entières d’Italiens. On retiendra aussi les scènes de genre : l’érection de la tente dans le désert éthiopien (Guelfo Civinini), le joli tableau des femmes de Massaua (Giuseppe Sapeto), mais aussi l’évocation des mutations urbanistiques d’Addis Abeba sous Menelik (Lincoln de Castro), sans compter les picaresques traversées de l’Ethiopie par les camionneurs italiens (Tommaso Besozzi) ; ou, pour terminer, la triste condition des « insabbiati » (les ensablés), les Italiens demeurés précairement en Afrique ou ceux ayant rejoint la mère-patrie dans le dénuement (Angelo Del Boca). Mais, pour le présent, il faudrait y ajouter toutes ces descriptions des bandes armées en Somalie, de l’avant-dernier siècle jusqu’à l’évocation douloureuse des « baby killers » dans le récent « enfer de Mogadiscio », qui mâchent le qat pour tromper leur faim au sein de leurs bandes d’enfants assassins (Giovani Porzio). On n’en finirait pas d’énumérer tout ce qui, dans cette anthologie, donne à comprendre et à réfléchir. Voici un livre que devraient lire tous les gens désireux de connaître l’aventure européenne par-delà la Méditerranée. A commencer par les Français qui, entre autres, pour la phase coloniale de l’histoire, peinent à se dégager des engluements narcissistes de leur nombrilisme ordinaire.