À l'iReMMO

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

La marche folle, 21 juillet 2018

8 août 2018

ON PEUT voir les événements de Gaza de l’œil gauche ou de l’œil droit. On peut les condamner comme inhumains, cruels et erronés ou les justifier comme nécessaires et inévitables.

Mais il y a un adjectif qui ne fait pas question : ils sont stupides.

Si Barbara Tuchman était encore en vie, elle pourrait avoir la tentation d’ajouter un nouveau chapitre à son ouvrage d’avant-garde, ‟La marche folle de l’histoire”, un chapitre intitulé ‟Aveuglement à Gaza”.

LE DERNIER épisode de cette épopée a commencé il y a quelques mois, lorsque des militants indépendants de la bande de Gaza ont appelé à une marche vers la frontière israélienne, à laquelle le Hamas apporta son soutien. Elle s’appela ‟La grande marche du retour”, un mouvement symbolique pour plus d’un million d’habitants arabes qui avaient fui ou avaient été expulsés de leurs foyers situés sur un territoire devenu l’État d’Israël.

Les autorités israéliennes prétendirent prendre ceci au sérieux. On présenta un tableau effrayant à l’opinion publique israélienne. 1,8 million d’Arabes, hommes, femmes et enfants se lanceraient sur la barrière frontalière, la franchiraient en de nombreux endroits pour prendre d’assaut des villes et des villages d’Israël. Terrifiant.

Des tireurs d’élite israéliens furent positionnés le long de la frontière avec l’ordre de tirer sur toute personne ayant l’air d’un ‟meneur”. Au cours de plusieurs vendredis successifs (le jour saint hebdomadaire des musulmans) plus de 150 protestataires désarmés, dont beaucoup d’enfants, se firent tuer et des centaines et des centaines furent gravement blessés par des tirs d’armes à feu, sans compter les blessés par des gaz lacrymogènes.

L’argument israélien fut que les victimes s’étaient fait tirer dessus alors qu’elles ‟prenaient d’assaut les barrières frontalières”. En réalité, pas une seule tentative de ce genre ne fut prise en photo malgré les centaines de photographes positionnés de part et d’autre de la barrière.

Face à une protestation mondiale, l’armée changea ses ordres et maintenant ne tue plus que rarement des protestataires désarmés. Les Palestiniens aussi changèrent de tactique : la principale action consiste actuellement à lancer des cerfs-volants d’enfant avec une queue enflammée pour mettre en feu les champs israéliens proches de la Bande.

Comme le vent souffle presque toujours de l’ouest vers l’est, c’est un moyen facile de nuire à Israël. Les enfants peuvent le faire et ils le font. Maintenant, le ministre de l’Éducation demande que l’armée de l’air bombarde les enfants. Le chef d’état-major refuse, faisant valoir que cela est ‟contraire aux valeurs de l’armée israélienne”.

À présent, la moitié de nos journaux et de nos informations télévisées est consacrée à Gaza. Tout le monde semble admettre que tôt ou tard une véritable guerre y éclatera.

LA PRINCIPALE caractéristique de cette pratique est son extrême stupidité.

Toute action militaire doit avoir un objectif politique. Selon la formule célèbre du penseur militaire allemand Carl von Clausewitz : ‟La guerre est la poursuite de la politique par d’autres moyens.”

La Bande fait 41 km de long sur 6 à 12 km de large. C’est l’un des lieux les plus surpeuplés de la terre. Officiellement elle fait partie du très théorique État de Palestine, comme la Cisjordanie qui est sous occupation israélienne. La Bande est en fait gouvernée par le parti musulman radical Hamas.

Dans le passé, des masses de travailleurs palestiniens de Gaza passaient en Israël tous les jours. Mais, depuis que le Hamas a pris le pouvoir dans la Bande, le gouvernement israélien a imposé un blocus presque total sur terre et en mer. La dictature égyptienne, proche alliée d’Israël et ennemi mortel de l’islam radical, coopère avec Israël.

Alors que veut Israël ? La solution idéale serait de plonger toute la Bande dans la mer avec sa population. Faute de cela, que faire ?

La dernière chose souhaitée par Israël est d’annexer la Bande avec son énorme population, qu’il est impossible d’évacuer. De surcroît, Israël ne veut pas implanter des colonies dans la Bande (celles qui y étaient implantées en petit nombre avaient été retirées par Sharon, qui pensait qu’il ne valait pas la peine de les conserver et de les défendre).

La politique réelle suivie est de rendre la vie à Gaza si misérable que les Gazaouis eux-mêmes se soulèveront et chasseront les autorités du Hamas. Dans cette idée, la fourniture d’eau est réduite à deux heures par jour, de même pour l’électricité. L’emploi tourne autour de 50%, les salaires sont en-dessous du minimum. C’est un tableau de totale désolation.

Étant donné que tout ce qui atteint Gaza doit passer par Israël (ou l’Égypte), les fournitures sont souvent complètement interrompues durant des jours à titre de ‟punition”.

Hélas, l’histoire montre que de telles méthodes sont rarement efficaces. Elles ne font qu’accroître l’hostilité. Alors que peut-on faire ?

LA RÉPONSE est incroyablement simple : s’asseoir, parler et aboutir à un accord.

Oui, mais comment pouvez-vous vous asseoir à côté d’un ennemi juré, dont l’idéologie officielle exclut totalement un État juif ?

L’islam, qui (comme toute religion) a réponse à tout, reconnait quelque chose appelée une ‟Houdna” qui est un armistice de longue durée. Ceci peut continuer pendant des décennies et est (religieusement) respecté.

Il y a des années maintenant, le Hamas a presque ouvertement laissé entendre qu’il est disposé à une longue Houdna. L’Égypte s’est portée volontaire pour une médiation. Notre gouvernement a totalement ignoré la proposition. Une Houdna avec l’ennemi ? Hors de question ! À Dieu ne plaise ! Ce serait terriblement impopulaire politiquement !

Mais ce serait la chose censée à faire. Arrêter les actions hostiles de part et d’autre, disons pour 50 ans. Abolir le blocus. Construire un vrai port à Gaza ville. Permettre un libre échange sous une sorte d’inspection militaire. De même pour un aéroport. Permettre aux travailleurs de trouver un emploi en Israël, au lieu de faire venir des travailleurs de Chine et de Roumanie. Faire de Gaza une autre Singapour. Permettre la libre circulation entre Gaza et la Cisjordanie par un pont ou une autoroute exterritoriale. Aider à restaurer l’unité entre la bande de Gaza et la Cisjordanie.

POURQUOI PAS ? L’idée même est rejetée d’emblée par l’Israélien ordinaire.

Un accord avec le Hamas ? Impossible !!! Hamas veut détruire Israël. Tout le monde le sait.

Je l’entends souvent, et je suis toujours stupéfait de la sottise des gens qui le répètent.

Comment un groupe de quelques centaines de milliers de personnes pourrait-il ‟détruire” l’un des États les plus lourdement armés du monde, un État qui possède des bombes nucléaires et des sous-marins pour les lancer ? Comment ? Avec des cerfs-volants ?

Donald Trump comme Vladimir Poutine nous rendent hommage, les dictateurs fascistes et les présidents libéraux du monde nous rendent visite. Comment le Hamas peut-il représenter un danger mortel ?

Pourquoi le Hamas n’arrête-t-il pas les hostilités de lui-même ? Le Hamas a des concurrents, qui sont même plus radicaux. Il n’ose pas montrer le moindre signe de faiblesse.

IL Y A QUELQUES DÉCENNIES le monde arabe, à l’initiative de l’Arabie Saoudite avait fait à Israël une proposition de paix à plusieurs conditions, toutes recevables. Les gouvernements d’Israël successifs non seulement ne l’ont pas acceptée, ils l’ont complètement ignorée.

Il y avait une certaine logique à cela. Le gouvernement israélien veut annexer la Cisjordanie. Il veut en expulser la population arabe pour la remplacer par des colons juifs. Il mène cette politique lentement, prudemment, mais sans relâche.

C’est une politique cruelle, une politique détestable, bien qu’elle comporte une certaine logique. Si vous voulez atteindre ce but abominable, la méthode peut convenir. Mais elle ne s’applique pas à la bande de Gaza, que personne ne veut annexer. Là, ces méthodes sont pure folie.

CELA NE SIGNIFIE PAS que la politique d’ensemble israélienne à l’égard des Palestiniens soit plus sage. Elle ne l’est pas.

Benjamin Nétanyahou et ses ministres stupides triés sur le volet n’ont aucune politique. Du moins à ce qu’il semble. En fait ils en ont une non dite : l’annexion rampante de la Cisjordanie.

Elle se poursuit à marche plus forcée qu’avant. Les informations quotidiennes donnent l’impression que toute la machine gouvernementale se concentre maintenant sur ce projet.

Cela conduira directement à un État de style apartheid, où une large minorité juive dominera une majorité arabe.

Pour combien de temps ? Une génération ? Deux ? Trois ?

On dit qu’une personne intelligente sait se sortir d’un piège dans lequel une personne sage ne serait pas tombée.

Les gens stupides ne s’en sortent pas. Ils n’ont même pas conscience du piège.

Uri Avnery

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 21 juillet – « The March of Folly » pour Confluences Méditerranée : FL/SW »