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La grande conspiration, 10 mars 2018

18 mars 2018

Uri Avnery 10 mars 2018

La grande conspiration

À l’automne 1948, après quelque 8 mois de combat continu, je fus promu au rang élevé de caporal. Après avoir suivi une formation accélérée de chef de section, je fus autorisé à choisir mes nouveaux soldats – nouveaux immigrants de Pologne ou du Maroc.

(Tout le monde voulait des Bulgares, mais les Bulgares étaient déjà pris. Ils étaient connus pour être d’excellents combattants, disciplinés et courageux.)

Je choisis les Marocains. J’obtins aussi deux Tunisiens et cinq Turcs, en tout 15 hommes. Ils venaient tous d’arriver par bateau et aucun ne parlait hébreu. Alors comment leur expliquer qu’une grenade à main a une course haute et qu’elle tombe de façon presque verticale.

Heureusement l’un d’eux savait un peu d’hébreu et traduisit en français, l’un des Turcs comprenait un peu le français et traduisit en turc et ainsi nous avons avancé.

Ce ne fut pas facile. Il y eut des tas de problèmes psychologiques. Mais je décidai de m’adapter autant que possible. Par exemple : un jour on nous ordonna d’aller au bord de la mer et de remplir un camion de sable, afin d’agrandir notre camp avec de nouvelles tentes.

Lorsque nous sommes arrivés à la plage, aucun de mes soldats ne bougea. ‟Nous sommes venus ici pour nous battre, pas pour travailler !” m’expliqua leur porte-parole.

Je fus perplexe. Que faire ? La formation ne m’avait pas préparé à ce genre de situation. Alors j’eus une idée, je leur dis : ‟Vous avez tout à fait raison. Alors s’il vous plait asseyez-vous sous cet arbre et profitez de son ombre !”

Je pris une pelle et me mis à creuser. Je les entendis murmurer. Puis l’un d’eux se leva et prit une pelle. Puis un autre. À la fin nous étions tous à travailler joyeusement.

MALHEUREUSEMENT, NOUS fûmes une exception. La plupart des Ashkénazes (Juifs originaires d’Europe) qui étaient nés dans le pays, ou y avaient immigré des années auparavant, pensaient qu’ils avaient fait leur part et suffisamment souffert, et que maintenant c’était aux nouveaux immigrants orientaux de faire la leur. La différence culturelle était énorme, mais personne ne leur prêtait beaucoup d’attention.

Peu après cette scène, on nous donna un congés de quelques heures à Tel Aviv. Alors que je montai dans le camion je réalisai que certains de mes hommes n’y montaient pas. ‟Ça ne va pas ?” M’écriai-je. ‟Une permission à Tel Aviv c’est le paradis !”

‟Pas pour nous” répliquèrent-ils. ‟Les filles de Tel Aviv ne sortiront pas avec nous. Elles nous appellent des couteaux marocains.” Il y eut en effet quelques cas de Marocains au sang chaud qui se sentirent insultés et attaquèrent des gens au couteau.

Mon attitude envers ‟mes Marocains” fut payante. Quand je fus sérieusement blessé, quatre d’entre eux m’évacuèrent sous l’intense feu ennemi. Ils m’accordèrent 70 ans de vie de plus (pour le moment).

Quelques années plus tard, alors que j’étais déjà rédacteur en chef d’un magazine d’information, je publiai une série d’articles sous le titre ‟Ils enculent les Noirs”. Ils comportaient des révélations sur la discrimination contre les immigrants orientaux (surnommés ‟noirs” bien qu’ils soient bruns). Ils soulevèrent une tempête de colère à travers le pays. La suggestion même de discrimination fut niée avec véhémence.

À la fin des années 50, un incident mineur dans le quartier de Wadi Salib à Haïfa provoqua des troubles majeurs chez les Juifs orientaux. Toute la presse prit le parti de la police, mon magazine fut le seul à justifier les rebelles.

J’ÉVOQUE toute cette vieille histoire parce qu’elle est soudain devenue très actuelle.

Une série télévisée d’un cinéaste oriental provoque un orage en Israël. Elle a pour titre ‟Salah, voici la Terre d’Israël”, et prétend décrire ce qu’ont vécu ses grand-parents lorsqu’ils sont arrivés en Israël au début des années 50. Salah est un prénom arabe.

Ils voulaient s’installer à Jérusalem, le seul endroit du pays dont ils connaissaient le nom. Au lieu de cela ils furent expédiés dans un endroit éloigné dans le désert, débarqués des camions et abandonnés là pour végéter sous des tentes, sans travail sauf quelques jours par mois de ‟travail urgent” à creuser des trous pour planter des arbres.

Selon le cinéaste, David Deri, c’était une gigantesque ‟conspiration” (son mot) des Ashkénazes de faire venir les Juifs orientaux, pour les jeter dans le désert et les y laisser, en proie à la faim et aux privations.

Deri n’invente rien. Il cite largement des procédures officielles secrètes dans lesquelles l’opération avait été longuement discutée et présentée comme une nécessité nationale pour occuper des zones vides (desquelles les Arabes avaient été expulsés auparavant).

Tous les faits sont exacts. Pourtant l’image globale est fausse. Deri n’a pas cherché à décrire objectivement ce chapitre de l’histoire. Il a produit une pièce de propagande.

PERMETTEZ-MOI de citer encore mes expériences personnelles.

Je suis né en Allemagne dans une famille riche. Quand les nazis prirent le pouvoir, en 1933, mon père décida immédiatement de quitter l’Allemagne pour aller en Palestine.

Personne ne nous accueillit avec des fleurs. On nous laissa nous débrouiller seuls. Nous apportions avec nous une grosse somme d’argent. Mon père n’était pas habitué aux usages commerciaux du pays à l’époque, et nous perdîmes tout notre argent en une année.

Mes parents, qui n’avaient jamais fait de travail manuel en Allemagne, se mirent à travailler dur 10 à 12 heures par jour. Je quittai l’école élémentaire après la 7e classe et travaillai à 14 ans, comme mon frère et mes sœurs. Aucun de nous ne se plaignit. Les événements d’Allemagne nous rappelaient tous les jours à quoi nous avions échappé.

Le sort des immigrants est rude, et l’a toujours été partout. Nous étions résolus à construire ‟notre” pays. On attendait des immigrants venant des pays de l’est et de l’ouest après la Seconde Guerre mondiale qu’ils fassent de même.

Bien plus tard, je devins ami d’un des principaux organisateurs de ‟l’intégration” des immigrants dans les années 50, Lova Eliav. Il me raconta comment les immigrants, orientaux et occidentaux, furent amenés à la région vide de Lakkish, et quand ils refusèrent de sortir du camion, on dit au chauffeur d’actionner le mécanisme et de littéralement verser les gens sur le sol. Il n’en avait pas honte – pour lui c’était pour la construction du pays.

Lova, d’ailleurs, était un des grands idéalistes du pays. À un âge avancé, lui-même alla dans le désert, près de la frontière égyptienne, vivre avec les jeunes pour lesquels il construisit un nouveau village loin de tout.

Deri découvrit que des espions de la police avaient infiltré des groupes ‟orientaux”. Cela me fit bien rire. C’était un secret de Polichinelle que pendant des années les services secrets avaient espionné tous les faits et gestes de mon comité de rédaction, spécialement les miens.

Le fait qu’au cours de ces années les communistes étaient traités bien plus mal, sans parler des citoyens arabes qui supportaient quotidiennement l’oppression sous ‟régime militaire” ne gêne pas Déri.

Dans l’ensemble, Deri n’a en fait rien falsifié ni inventé. Mais il prend tout hors du contexte. C’est comme si quelqu’un prenait une peinture de Michel-Ange et en ôtait une couleur – disons le rouge. C’est toujours au fond le même tableau, mais ce n’est pas le même.

DAVID DERI est né il y a 43 ans à Yeruham, un de ces villages créés par Lova Eliav et ses collègues au milieu de nulle part, au sud de Be’er Sheva.

Aujourd’hui Yeruham est toujours l’une des communes les plus pauvres. Mais elle a beaucoup progressé. Politiquement c’est évidemment un bastion Likoud.

Deri n’essaie pas de peindre un tableau ‟équilibré”. Au contraire il cherche tout à fait ouvertement à monter les Juifs orientaux contre les Ashkénazes.

Je ne connais pas ses positions politiques. Mais dans la réalité présente, le film sert la campagne de Benjamin Netanyahou contre ‟l’élite ashkénaze de gauche” imaginaire qui comprend les médias, les universités, la police et les tribunaux (et moi aussi, bien sûr).

Soit dit en passant, Deri lui-même est la meilleure preuve de comment en deux ou trois générations, ces pauvres Marocains qui furent jetés dans le désert forment une nouvelle élite.

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 10 mars 2018 – Traduit le l’anglais « The Great Conspiracy » pour Confluences Méditerranée » : FL/SW]