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And Patrick Habis

La duplicité de l’histoire. Le Béhémot

Guy Dhoquois, Editions l’Harmattan, Paris, 2000, 370 p., 190 Fr

Cette étude interdisciplinaire n’est qu’histoire, mais selon l’auteur rien n’échappe à l’histoire. Spécialiste de la réflexion sur l’histoire, fasciné par les fondements, il insiste sur les mythes, le monothéisme juif, la pensée grecque, en dehors d’incursions dans l’Iran, l’Inde, la Chine classiques. Il voit les mythes se prolonger dans la tragédie jusqu’à Shakespeare, particulièrement invoqué, et Goethe. Il voit la synthèse chrétienne entre judaïsme et christianisme se développer philosophiquement jusqu’à Hegel, non sans difficultés. Il met en valeur la diversité des pensées, principalement dans les Lumières, fondamentales, dont il attribue la paternité à l’Angleterre. Marx est partiellement le couronnement, essentiellement pour sa théorie des modes de production. L’ouvrage se termine sur les aliénations, la liberté et les libertés, le Doute, sous diverses formes, concept clé. Ce qui frappe d’abord le lecteur , c’est le foisonnement, à l’image d’ une immense brocante ou de l’ancien musée du Caire. Ensuite, c’est le style qui le séduit. Il s’attend à l’habituel ennui suscité si souvent par la littérature grise et il se retrouve porté par la passion de l’auteur -car ce n’est pas la moindre qualité de ce livre que cette présence presque physique de Guy Dhoquois se débattant avec l’Histoire en être pensant et en pédagogue. Le lecteur cultivé se fraye plus ou moins facilement un chemin entre la multiplicité des références. Le lecteur plus spécialisé se sent un peu frustré par l’immensité de ses carences, mais s’en accommode et devrait s’en enrichir. Et puis, il y a le fond : pour le comprendre il faut se débarrasser de tout préjugé sur la philosophie ou la sociologie de l’histoire, sur l’impossibilité de la théorie de l’Histoire, sur le mélange des genres. L’hypothèse qui sous-tend l’ouvrage est fondamentale : Tout est Histoire et le coeur de l’Histoire est la duplicité, système de contradictions à l’infini. Si l’on n’intègre pas cette duplicité dans une réflexion sur l’Histoire, il y a fort à parier que l’humanité ne retombe encore et toujours dans ses vieux démons, l’appel au despote, au Léviathan. Le Léviathan peut prendre toutes les formes, y compris celle de la toute-puissance de la marchandise. Mais –contradiction toujours– condamner de manière simpliste cette toute-puissance, c’est risquer de se cantonner dans un sectarisme quelconque. Face au Léviathan, « le Béhémot divise pour assumer le meilleur des contradictions nées de la Duplicité de l’Histoire. L’effet Béhémot est la tolérance, reconnaissance de notre multiplicité, droit à la différence » Pour montrer cette Duplicité inhérente à l’Histoire, l’auteur , sans ignorer les faits ni sous-estimer l’importance historique des grandes religions, sans exclusives, choisit de privilégier la pensée historique et, au sein de cette pensée, les fondateurs : les mythes, l’Ancien Testament, les Grecs, philosophes et tragiques, mais aussi le dualisme iranien, le monisme indien, le yin et le yang chinois . Le maître incontesté de la duplicité, Shakespeare, tient une place centrale dans l’analyse. Le théâtre est dialogique par définition et peut ainsi laisser à la duplicité toute sa place : « Shakespeare n’invite pas à aller au bout de la fusion et de l’effusion. Sa vision n’est pas désespérante si elle touche parfois au désespoir. Il convient de se résigner à la Duplicité pour pouvoir lui résister. Le moins mauvais est un bonheur instable, plein de soucis, de tracas, de crises, avec ses moments de plaisir et de joie ». Certains spécialistes seront agacés par ces sortes de résumés sur Les Lumières anglaises et françaises, la philosophie allemande ou spinoziste, les pensées illustres parfois réduites à une phrase. Il s’agirait d’une mauvaise querelle : le but de l’auteur est de nous conduire sans relâche vers la traque des contradictions. Il faut suivre ce fil d’Ariane parce qu’il est une sorte de diamant dans notre univers bourré de certitudes et de catégories fermées. Les pages sur Marx sont lumineuses . Elles le resituent dans son historicité, insistent sur ses apports insubmersibles (le matérialisme historique), soulignent les échecs du marxisme-léninisme sans en rendre responsables Marx et Engels : « L’heureux messianisme de Marx et d’Engels s’est transformé en religion séculière. Beaucoup de militants se sont sacrifiés au nom d’un prolétariat imaginaire, au profit d’un despotisme réel. Les contradictions inévitables au sein du prolétariat, au sein du peuple ont été oubliées ou diabolisées. Il n’y a pas eu de dépassement hégélien des contradictions. Les morts du Goulag le sont pour rien ». On peut être fatigué par toute cette Duplicité. A quoi me sert-elle si je veux militer pour telle ou telle cause ? Le militant ne doit jamais oublier ses doutes face à tel ou tel sectarisme . D’ailleurs, l’auteur lui répond : « Dans le doute, agis » Ce livre n’apporte pas de réponses parce qu’il invite à toutes les questions. Tout au plus suggère-t-il « que l’idéologie marxiste exigerait des personnes intelligentes en groupe. Mais le groupe c’est la bêtise, quand ce n’est pas la mort ». La bêtise pourrait être ce narcissisme qui nous empêche de chercher à comprendre tout ce qui ne rentre pas dans nos catégories que l’on voudrait pures ! Laissons la conclusion à l’auteur : « Je n’ai pas la force de métamorphoser en symphonie notre cacophonie. Je propose une rhapsodie dont les thèmes disparaissent et parfois renaissent, dont les pièces sont rattachées lâchement, mais au travers desquelles bourdonne sourdement la basse, la Duplicité de l’Histoire. L’Histoire me fait rêver, je ne veux pas rêver sur l’Histoire ».