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La disparition de Marc Blondel

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
1er mars 2014
Le 16 mars dernier, Marc Blondel s’est éteint à l’âge de 75 ans. Connu pour ses coups de gueule et son franc parler, il a su « révolutionner » Force Ouvrière en en faisant à nouveau un syndicat revendicatif et sortant la Confédération de la longue torpeur ultra-réformiste de l’époque Bergeron. Blondel a redonné sous sa présidence de 1989 à 2004 une réelle fierté aux militants de base qui n’étaient plus traités, à tort ou à raison, de syndicalistes jaunes, alliés du patronat. Son successeur Jean Claude Mailly déclarait avec raison : « Force Ouvrière sans Blondel n’aurait pas été Force Ouvrière ».

Mais Blondel avait d’autres facettes peu connues : militant infatigable contre la guerre d’Algérie, ami et proche des leaders syndicaux maghrébins. Il était aussi libre-penseur, défenseur de la laïcité, Franc-maçon et un passionné de tauromachie.

Originaire du Nord (Hénin-Liétard), petit-fils de mineurs, son grand-père paternel et son père étaient militants de la SFIO. Ce dernier a rejoint le mouvement de résistance « Libération Nord ». Arrêté, il a été déporté et, ayant survécu, il est rentré en France en 1945 pour décéder onze ans plus tard. En 1955, le jeune Marc obtient son bac et s’inscrit en fac de droit. Membre des « Faucons rouges », l’organisation des Jeunesses socialistes de la SFIO, il rejoint le syndicat étudiant UNEF. Pour financer ses études, il fait nombre de petits boulots dont le tri de nuit à la poste. C’est là qu’il rencontre des militants postiers de la CGT-FO et adhère à la confédération en 1956 ou 1958, selon les sources. Engagé à l’UNEF, à FO et aux Jeunesses socialistes, il s’engage contre la guerre d’Algérie. C’est alors la rupture avec la SFIO qui a une attitude des plus équivoques sur l’indépendance algérienne.

En 1958, le jeune Marc Blondel rejoint le Parti socialiste autonome [1], une scission de la SFIO en désaccord avec Guy Mollet sur la guerre d’Algérie et le soutien du retour au pouvoir du général de Gaulle. Blondel milite alors pour l’indépendance de l’Algérie. Ce militantisme lui permettra d’avoir et de garder de nombreux contacts avec les syndicalistes du Maghreb.

Au Maroc son grand ami était Mahjoub Ben Seddik, mort en 2010 à l’âge de 90 ans. En 1938, ce dernier, cheminot sera le grand leader de la grève des cheminots marocains sous le mandat français. Il est proche du parti indépendantiste Istiqlal et de son aile gauche avec Ben Barka. A l’indépendance en 1955, Ben Seddik obtient du roi Mohamed V la liberté syndicale et devient le secrétaire général de la centrale unique : l’UMT (Union marocaine des travailleurs) ; poste qu’il gardera jusqu’en 2010. Ben Seddik essaie, tant bien que mal, de sauvegarder l’indépendance syndicale face au pouvoir. En 1967, il rompt avec Hassan II, ce qui lui vaut dix-huit mois de prison. Mais dans les années 80, le paysage syndical marocain explose avec l’apparition de quatre centrales et de plusieurs syndicats indépendants catégoriels. Aujourd’hui l’UMT a perdu beaucoup de son influence.

Marc Blondel avait aussi gardé de solides amitiés avec les leaders de l’UGTA (Union générale des travailleurs algériens) et l’UGTT (Union générale des travailleurs tunisiens), toutes deux centrales syndicales uniques. Il existait de petits syndicats indépendants catégoriels en Algérie et en Tunisie depuis les années 90. Avec la « révolte de jasmin », le paysage syndical tunisien s’est beaucoup ouvert et l’UGTT a perdu son leadership. Le Secrétaire général de FO les soutenait dans leur volonté de s’émanciper, non sans difficultés, des pouvoirs autoritaires, voire dictatoriaux.

Une passion syndicale

En 1961, Marc Blondel devient permanent à FO en tant que secrétaire de l’Union syndicale des employés de la région parisienne. Année où il entre au Grand Orient de France, dans la Respectable Loge « L’avant-garde maçonnique », sous l’influence de Fred Zeller (1912-2003), un ancien trotskyste, artiste peintre proche des surréalistes. Ce dernier sera Grand Maître du GODF de 1971 à 1973. Là, Blondel va étoffer sa pensée laïque, républicaine et de libre-penseur.

Au congrès de la CGT-FO en 1966, il prône l’unité d’action à la base avec la CGT et la jeune CFDT, contre la ligne ultra-réformiste et caricaturalement anti-communiste d’André Bergeron. En 1981, il entre au Conseil d’administration du BIT (Bureau international du travail) où il soutient l’émergence des syndicats libres dans l’Europe de l’Est, en particulier Solidarnosc.

En 1989, à l’issue d’un congrès mouvementé, il est élu Secrétaire général avec 53,6% des voix contre le « bergeroniste » Jean Claude Pitous. Pour ce faire, il s’est allié avec les minorités trotskyste (tendance Lambert, OCI-AJS, devenu PCI, PT, POI) et anarcho-syndicaliste (tendance Hébert de l’UAS), mariage de la carpe et du lapin. A noter que les tendances Lambert et Hébert étaient minoritaires dans leurs propres camps politiques.

Blondel est réélu à la tête de la CGT-FO en 1992, 1996 et 2000. Il sera le fer de lance de la lutte contre le plan Juppé de réforme des retraites en 1995, aux côtés de la CGT et contre une CFDT de Nicole Notat « qui a couché avec le patronat », dixit Blondel. Il n’était pas favorable à un passage brutal aux 35 heures. En effet, il avait flairé le piège : mathématiquement, les entreprises auraient dû embaucher 1,5 million de personnes. La réalité se chiffra à 600.000 seulement. Et en échange, le patronat a imposé le gel des salaires et plus de flexibilité. Les salariés d’aujourd’hui paient encore ce marché de dupes. Après 2004, l’ancien Secrétaire général prend sa retraite à Oysonville dans l’Eure et Loir mais est toujours très occupé et actif. Il est le président de l’Association des amis de Léon Jouhaux (Secrétaire général de la CGT de 1909 à 1947, président de la CGT-FO de 1948 à 1954), de l’Association des amis de Fred Zeller et en 2007, il est élu président de la Fédération nationale des libres penseurs, puis président d’honneur en 2013, défendant pied à pied la laïcité, contre entre autre le port du voile islamique à l’école. Un de ses derniers combats fut la réhabilitation globale des 740 soldats français fusillés durant la Première Guerre mondiale.

Avec le printemps arabe et le rôle de plus en plus important des syndicats libres dans ces pays, il n’a de cesse de renouer avec ses anciens amis syndicalistes maghrébins, de les soutenir dans leur volonté d’indépendance par rapport aux pouvoirs étatiques, et de les inviter à Paris au sein de la CGT-FO.

Cet homme du nord connaissait et aimait la Méditerranée. Outre son engagement contre la guerre d’Algérie et son aide aux syndicalistes de la région, c’était un passionné de tauromachie. Il avait donné une interview à Confluences Méditerranée sur ce sujet [2]. Son arène favorite était celle de Vic-Fezensac dans le Gers, connue pour ses toros durs, encastés, difficiles à toréer, aux cornes intactes. Il aimait aller aussi à Béziers. Il avait de longues et vieilles amitiés avec André Viard, un Gersois, ancien toréro, devenu le représentant du syndicat des toréros français, se battant pour leurs droits (salaire, sécurité sociale…), puis élu président de l’Observatoire national des cultures taurines en 2008 qui a obtenu en 2012 une reconnaissance officielle de l’Etat français du droit aux corridas en terre taurine dans le sud de la France. Et de préciser dans une lettre à l’auteur : « Il y a des gens de bonne foi qui sont contre les corridas, mais il y a aussi des moralistes. Les corridas sont faites pour ceux qui aiment cela. Nous ne faisons pas de prosélytisme, par ailleurs les anti-corridas ne sont pas aussi nombreux qu’ils le disent ».

Par ailleurs, Marc Blondel a compris l’importance des archives et des documents dans l’histoire du mouvement syndical en général et de la CGT-FO en particulier. Durant ses mandats comme Secrétaire général, il n’eut de cesse d’organiser des colloques historiques, d’en publier les minutes et de pousser les militants locaux à récupérer le maximum d’archives. Le 6 avril 2013, il écrivait à l’auteur : « Les staliniens ont barboté les archives et de surcroît ils écrivent notre histoire. C’est la raison pour laquelle j’ai ouvert le centre de documentation Ventejol (bibliothèque et centre de documentation au rez-de-chaussée du siège de FO à Paris)… Je conseille aux militants actuels d’exploiter leurs archives ».

[1On retrouve au PSA : Edouard Depreux, Daniel Mayer, Alain Savary, Marceau Pivert, Pierre Bérégovoy, rejoint par Pierre Mendès France. Blondel refuse d’entrer au PSU en avril 1960.

[2Confluences Méditerranée, n°77, printemps 2011 : «  L’instrumentalisation des corridas : no pasaran », pp.209-2016.