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And Patrick Habis

La crise de la société rurale en Egypte, la fin du fellah ?

Ayeb, Habib, La crise de la société rurale en Egypte, la fin du fellah ?, Karthala, 2010, 197 pages.


L’Egypte est un don du Nil, certes, mais que serait-elle sans ses paysans ? Ce sont bien eux qui depuis des millénaires façonnent ce paysage si particulier de la vallée du Nil. Ce sont aussi ces mêmes paysans qui contribuent à nourrir une population qui a connu une transition démographique brutale : de quelque 25 millions d’habitants au début des années 50, cette population est passée à plus de 80 millions aujourd’hui.

En dépit de leur contribution à l’histoire mais aussi au bien-être des hommes d’aujourd’hui, par les biens qu’ils produisent et les paysages qu’ils façonnent, les paysans égyptiens ne semblent pas avoir été logés au coeur des priorités politiques récentes. Ainsi, vivent-ils bien souvent aux marges d’une société qu’ils ont pourtant portée et qu’ils continuent à servir. Ce sont pourtant bien eux qui sont les premières victimes de la pauvreté hydraulique et alimentaire.

La pauvreté, quand elle affecte les campagnes, semble par trop discrète pour être prise en compte dans les politiques publiques. Toutefois, la révolte des assoiffés en 2007 a alerté sur le problème de l’accès à l’eau potable des populations. De même, la crise alimentaire de 2007-2008 a souligné le degré de dépendance alimentaire de l’Egypte, ce qui en creux est le signe d’un échec des politiques agricoles récentes. Sera-ce suffisant pour revoir les politiques de développement en cours ? Rien ne paraît moins sûr. Il semble évident en revanche que les politiques foncières et hydrauliques récentes ont contribué à diminuer l’accès des paysans à la terre et à l’eau. C’est la thèse fort passionnante d’Habib Ayeb, fin connaisseur de l’Egypte et auteur de l’ouvrage, pour qui les politiques mises en oeuvre depuis l’Infitah (libéralisation) jusqu’à nos jours ont tendu à déposséder une grande partie de la paysannerie égyptienne de ses ressources productives.

Particulièrement symptomatique de cette stratégie politique largement empreinte de libéralisme a été la contre-réforme agraire de 1992, qui a sonné l’heure de la « revanche des propriétaires ». En déplafonnant les loyers agricoles, nombre de fellahs se sont ainsi retrouvés dans l’incapacité de cultiver des terres dont le coût est ainsi devenu rédhibitoire sans compter que le système de transmission qui prévalait de fait entre générations de fermiers a été supprimé.

Imaginée pour mettre en oeuvre une mobilité foncière, cette politique a effectivement contribué à re-concentrer les terres. Or ni une politique sociale, ni encore moins une politique industrielle capable de fournir des exit-options pour les paysans sans terre n’ont été envisagées pour accompagner un tel processus. C’est désormais le problème de l’accès à la terre qui se repose en Egypte sans pour autant que la re-concentration foncière n’ait réellement apporté de réponses en termes de sécurité alimentaire, au contraire semblet- il. Et selon l’auteur, ce n’est pas la bonification de nouveaux espaces en plein désert qui semble apporter un début de réponse sur le plan de la sécurité alimentaire.

Si la terre est marquée au sceau de la dépossession pour une part non négligeable des paysans, il en est de même pour l’eau. Là aussi, selon l’auteur, le vent de réformes économiques envisageant une tarification déguisée ainsi que les évolutions techniques (le recours à la motopompe notamment), sans accompagnement économique correct, semblent disqualifier des pans entiers d’une paysannerie, qui, comme sur la question foncière, se trouve ainsi, pour l’accès à l’eau, frappée par un processus d’appropriation inégale. Plus que cela, comme l’affirme notamment Habib Ayeb : « en passant du système traditionnel des sakias à celui des motopompes, la communauté des irrigants est passée d’un système où les besoins déterminaient l’accès à l’eau (volume et temps d’accès) à un système où ce sont les moyens qui l’imposent et le limitent. »

Tout cela contribue à envoyer nombre de fellahs grossir les villes où, en l’absence d’opportunités économiques dans bien des cas, ils viennent découvrir l’insécurité alimentaire en plus de la pauvreté. Alors que les crises alimentaires sont appelées à se reproduire, et que rien de nouveau ne semble s’offrir à eux du point de vue économique et social, la fin des fellah semble ainsi sonner pour eux l’heure de la faim.

A tous ceux qu’intéressent les questions de développement, nous ne saurions que conseiller la lecture d’un livre où le souci de la précision et de l’analyse de l’auteur servent sa recherche de justice.