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La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?

Raphaëlle, Branche, La Guerre d’Algérie : une histoire apaisée ?, Paris, Seuil, Coll. Points histoire, 2005, 449 p.

Raphaëlle Branche, à qui l’on doit déjà une oeuvre fondamentale sur la torture [1] , étudie « le poids de la demande sociale » dans un contexte de surgissements mémoriels, de revendications et de commémorations pro domo de divers groupes de mémoires qui sollicitent l’histoire pour la faire se conformer à leurs attentes. Mais existent aussi des espérances idéologiques telles que le fantasme du mélange des mémoires à même d’asseoir un vivre ensemble apaisé. Un chapitre fouillé étudie les conditions judiciaires de ce contexte, des amnisties aux procès d’acteurs, rattrapés et interpellés par des victimes, et la manière souvent ambiguë selon laquelle les historiens viennent à y être impliqués. Sont aussi longuement étudiées les possibilités – ou les difficultés - d’accès aux archives. Les plus importantes d’entre elles restent les militaires, lesquelles ne renferment pas d’ailleurs que des documents proprement militaires. Sur ce point, en France, tant que les règles d’accès aux archives moyennant des dérogations, accordées de façon forcément inéquitable vu la procédure, n’auront pas été modifiées, les historiens ne pourront être satisfaits. Cela même si, en effet, des progrès ont été un temps enregistrés et que, souhaitons-le, d’autres sont à espérer. Ceci dit, sur ce point, les conditions de recherche restent à tout prendre bien meilleures en France qu’elles ne le sont outre-Méditerranée : raison pour laquelle tant de chercheurs algériens viennent s’alimenter en France, font des thèses en France, publient en France.

Raphaëlle Branche montre toutefois que l’archive classique, où s’entassent rapports et bilans écrits, ne constitue pas le seul « grenier à faits » (Lucien Febvre). Pour leurs bilans chiffrés, des démographes utilisent des données démographiques. Les mémoires se muent en documents historiques – devraient-elles être autre chose pour les historiens ; la convocation des témoins se généralise – cela non sans difficultés épistémologiques et méthodologiques.

Enfin l’auteure tente un bilan historiographique de la guerre. Résolument, depuis deux décennies, l’histoire, un temps éclipsée par la chaleur de l’événement, redevient la discipline phare. Et dès lors que l’urgence de l’engagement à chaud s’estompe, l’histoire tend à gagner en sérénité, chez les Français comme chez les Algériens. Sur ces derniers, pèse encore le poids de bien des mobilisations officielles de l’histoire, excitées symétriquement par telles injonctions électoralistes comme celle de l’article 4 de la loi française du 23 février 2005, enjoignant aux enseignants et aux chercheurs de souligner le côté positif de l’oeuvre coloniale française. Les historiens non-français et non-algériens – anglais, allemands, américains… – sont salutairement et intelligemment répertoriés dans le livre, eux qui sont si souvent absents des vues nombrilistes communément algéro-françaises de l’histoire.

Le dernier chapitre traite synthétiquement des « mots » consacrés de la guerre ; il s’interroge sur leur validité et leur devenir, côté français (guerre d’Algérie, bataille d’Alger, rebelles, fellaghas, harkis), comme côté algérien (guerre de libération, jihâd et mujâhid, révolution, voire cette paysannerie révolutionnaire sortie de l’imagination de l’idéologue Frantz Fanon).

In fine, une éclairante chronologie de l’écriture de l’histoire de la guerre (France et Algérie) de 1962 à 2005 et une substantielle orientation bibliographique rangée par ordre alphabétique des auteurs – d’aucuns auraient préféré une bibliographie thématique. Au total, un livre serein et mesuré d’une vraie historienne, qui soulève posément de vraies questions, même s’il ne peut bien sûr répondre à toutes, et même si on l’aurait aimé ici et là un peu plus incisif. Il devra en tout cas être lu par tous ceux qui veulent s’informer et réfléchir à la guerre franco-algérienne de 1954-1962.

Note

1. La Torture et l’Armée pendant la guerre d’Algérie (1954-1962), Paris, Gallimard, 2001, 474 p.