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L’urgence de la reconnaissance d’un Etat palestinien

Jean-Paul Chagnollaud: Professeur des universités et Directeur de l’iReMMO
6 juin 2011
Au moins les choses sont claires même pour ceux qui croyaient encore qu’il existait un « processus » de paix. Le discours de Benjamin Nétanyahou devant le Congrès américain le 24 mai 2011 a bien montré ce qu’on savait depuis longtemps : ce gouvernement comme tous ceux qui l’ont précédé depuis l’échec des négociations de Camp David et de Taba en 2000 ne veut pas négocier. Ces responsables prétendent vouloir faire « de douloureux compromis » mais, sur le fond, ils n’ont qu’une seule obsession, par ailleurs très ancienne, créer encore et encore des faits accomplis sur le terrain : prendre davantage de terres tout particulièrement dans la vallée du Jourdain, construire encore et encore des colonies dans toute la Cisjordanie, exproprier encore et encore des maisons palestiniennes à Jérusalem-Est au profit de nouveaux habitants juifs israéliens.

Il ne se passe pas une semaine sans que de tels faits ne se produisent avec leur lots de souffrance et de frustration pour ceux qui les subissent et dont on ne parle pratiquement jamais ni France, ni en Europe, ni aux Etats-Unis alors que cela a beaucoup de résonance dans d’autres parties du monde à commencer, bien sûr, dans le monde arabe surtout en ces temps nouveaux de révolte. Sait-on par exemple que l’ampleur des confiscations de maisons palestiniennes à Jérusalem-Est est si importante que les Palestiniens ont dû mettre au point tout un dispositif d’accueil pour que les familles expulsées brutalement - le plus souvent la nuit- ne soient pas obligées de s’installer dans la rue ? Quoi de plus violent que ces expulsions totalement arbitraires qui bouleversent la vie de toute une famille déracinée du jour au lendemain ! Et il faut bien comprendre que ce ne sont pas des cas isolés mais bien la conséquence de la politique israélienne de judaïsation de Jérusalem-Est.

L’autre confirmation de ces derniers jours est que le système de décision de politique étrangère des Etats-Unis semble bloqué sur ce dossier pourtant crucial. Barack Obama a d’abord fait, le 20 mai, une déclaration assez engagée en affirmant, contrairement à son prédécesseur, qu’il était en faveur de la création d’un Etat palestinien dans les frontières de 1967 tout en précisant que cela devait s’accompagner de négociations pour tenir compte d’un certain nombre de paramètres (ce qui revenait à proposer des échanges de territoires entre la Palestine et Israël). S’il ne s’est guère avancé sur les autres aspects du conflit, il a souligné la nécessité de trouver des compromis sur Jérusalem et la question des réfugiés tout en insistant sur le fait que rien ne soit imposé aux parties.... Quatre jours plus tard, et après un entretien assez froid avec le président américain, Benjamin Netanyahu était ovationné à plusieurs reprises par le Congrès alors qu’il disait exactement le contraire : les frontières de 1967 sont indéfendables et Jérusalem est la capitale unifiée d’Israël. Ces deux séquences montrent l’étendue du fossé séparant sur ce sujet, le président et le Congrès même si, bien entendu, il existe aussi des contradictions au sein même de l’administration, de la Chambre des Représentants et du Sénat.

Et d’ailleurs les Israéliens et les Palestiniens l’ont bien compris puisqu’ils déploient leurs propres stratégies sans vraiment tenir compte des critiques de Washington. Benjamin Netanyahu récuse le discours d’Obama tandis que Mahmoud Abbas semble bien décidé à demander à l’ONU une reconnaissance de l’Etat palestinien malgré la menace de veto brandie par les Etats-Unis.

S’il ne veut pas perdre toute influence au Proche-Orient, le président Obama se doit donc de reprendre l’initiative non par des mots mais bien par des actes forts. S’il ne le fait pas maintenant ce sera sans doute encore plus difficile après sa réélection car d’ici là les démocrates pourraient perdre le Sénat alors qu’ils n’ont déjà plus la majorité à la Chambre des Représentants depuis 2010.

On peut, une fois encore, se dire que, dans de telles conditions, l’Union européenne devrait enfin jouer un rôle moteur d’autant qu’un engagement concret en faveur d’un règlement de ce conflit viendrait renforcer de manière décisive la crédibilité de ses tentatives de soutien au processus de démocratisation dans le monde arabe. Agir avec détermination pour faire avancer la démocratie dans le monde arabe ET la paix au Proche-Orient lui permettrait de revenir avec force dans toute cette région et de s’affirmer comme un véritable acteur des relations internationales avec lequel il faudrait désormais compter. Cette éventualité est malheureusement bien peu probable car les Européens continuent d’être divisés sur de nombreux sujets et paraissent bien incapables de se rassembler pour avancer ensemble sur ce dossier si complexe. Par contre, il n’est peut-être pas impossible que certains d’entre eux, à commencer par la France, prennent une initiative susceptible de faire bouger les lignes en procédant à une reconnaissance de l’Etat palestinien. Cette reconnaissance aurait d’autant plus de sens qu’elle est désormais demandée par les représentants de l’ensemble du peuple palestinien. Depuis la réconciliation entre le Hamas et le Fatah, les Palestiniens ont en effet retrouvé le chemin de leur unité nationale même si celle-ci est encore sans doute fragile. Et par ailleurs, c’est un point fondamental, les grandes institutions financières internationales comme le FMI et la Banque mondiale ont très officiellement déclaré que les fondements économiques et financiers d’un Etat palestinien étaient en place grâce à au travail que conduit depuis plusieurs années le Premier ministre Salam Fayyad.

En fait, jamais il n’y a eu dans le passé de telles convergences politiques en faveur de la création d’un Etat palestinien. Si de nouvelles négociations ne s’ouvrent pas dans les semaines à venir notamment par le biais de la conférence internationale que Paris cherche à organiser, il est très probable que l’Assemblée générale des Nations unies qui se réunit au mois de septembre reconnaisse, à une très large majorité, l’existence d’un Etat palestinien. Cette résolution devrait s’appuyer sur les textes déjà adoptés par les Nations unies et donc faire référence d’une manière ou d’une autre aux frontières d’avant 1967 incluant Jérusalem-Est. Une telle reconnaissance ne signifierait pas pour autant que l’Etat palestinien puisse devenir membre de l’ONU. Pour cela il faut, selon l’article 4 de la Charte, une décision de l’Assemblée générale qui statue sur une recommandation du Conseil de sécurité. Mais une reconnaissance par l’Assemblée générale serait certainement un tournant majeur dans l’affirmation des droits légitimes du peuple palestinien. Chacun devra alors prendre ses responsabilités au-delà des discours que les uns et les autres ont prononcé ces derniers mois.

En tout cas, ce statu quo d’un autre âge où une puissance occupante interdit à tout un peuple d’être maître de son destin ne peut plus demeurer encore longtemps alors que partout ailleurs dans la région de profondes mutations sont à l’oeuvre.