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L’oeuf de Colomb, 19 août 2017

12 septembre 2017

Uri Avnery 19 août 2017

L’œuf de Colomb

Je ne sais pas quand la roue fut inventée ni qui l’inventa.

Cependant, je ne doute pas qu’elle a été inventée encore et encore par beaucoup d’inventeurs heureux partageant la gloire.

Cela est aussi vrai pour la Confédération israélo-palestinienne. Périodiquement elle apparaît au public comme une idée tout à fait nouvelle, avec un nouveau groupe d’inventeurs qui la présentent avec fierté.

Ceci montre simplement que vous ne pouvez pas supprimer une bonne idée. Elle ne cesse de réapparaître. Au cours des dernières semaines elle est apparue dans plusieurs articles, présentée par de nouveaux auteurs.

À chaque fois que cela se produit, je lèverais mon chapeau si j’en avais un. Comme c’était l’usage chez les Européens lorsqu’ils rencontraient une dame ou une vieille connaissance.

EN FAIT, le Plan de partage des Nations unies adopté par l’Assemblée générale le 29 novembre 1947 (résolution 181) proposait déjà une forme de confédération, sans toutefois utiliser le mot. Il disait que les deux nouveaux États qu’il créait – l’un arabe, l’autre juif, avec Jérusalem comme unité séparée – seraient réunis dans une ‟union économique”.

Quelques jours plus tard, la ‟guerre de 1948” éclata. Ce fut une guerre amère et cruelle, et lorsqu’elle prit fin au début de 1949, il ne restait plus rien de la résolution des Nations unies. Il y eut encore quelques tentatives de négociation, mais elles tournèrent court.

La guerre avait créé des ‟faits sur le terrain” – Israël contrôlait des territoires beaucoup plus vastes que ceux qui lui avaient été alloués. La Jordanie et l’Égypte avaient mis la main sur ce qui restait. La Palestine avait cessé d’exister, le nom même en avait été effacé de la carte, avec la moitié des Palestiniens chassés de leurs maisons.

Immédiatement après la guerre, j’ai tenté de constituer un groupe de jeunes juifs, musulmans et druzes pour promouvoir la création d’un État palestinien à côté du nouvel État d’Israël. Cette initiative ne conduisit à rien. En 1954, quand des Palestiniens de Cisjordanie se révoltèrent contre leurs maîtres jordaniens, je lançai un appel au gouvernement israélien pour qu’il soutienne la création d’un État palestinien. Cet appel fut ignoré.

C’est trois ans plus tard que l’idée d’une fédération israélo-palestinienne prit sérieusement forme pour la première fois. L’attaque israélienne de 1956 contre l’Égypte, en collusion avec la France et le Royaume Uni, souleva le dégoût de beaucoup d’Israéliens. En pleine guerre, je reçus un appel téléphonique de Nathan Yellin-Mor. Il proposa que nous fassions quelque chose.

Yellin-Mor avait été le leader politique du Lehi (alias Groupe Stern) la plus extrémiste des trois organisations clandestines qui luttaient contre le pouvoir britannique. J’étais propriétaire et rédacteur en chef d’un magazine d’information populaire.

Nous avons mis en place un groupe appelé Action sémitique. En premier lieu, nous avons décidé de rédiger un document. Pas un de ces programmes politiques peu convaincants que l’on publie un jour et qui sont oubliés le lendemain, mais un projet sérieux de réorganisation totale de l’État d’Israël. Cela nous prit plus d’un an.

Nous étions quelque 20 personnes, la plupart compétentes dans leur domaine, et nous nous rencontrions une fois par semaine pour délibérer. Nous nous sommes réparti les sujets. Le sujet de la paix avec les Arabes m’incomba.

LA BASE du nouveau credo était que nous, Israéliens, étions une nation nouvelle – pas en dehors du peuple juif mais un élément de ce peuple, tout comme l’Australie était une nation nouvelle au sein de la communauté anglo-saxonne. Une nation nouvelle créée par sa situation géopolitique, son climat, sa culture et ses traditions.

(Cette idée-même n’était pas tout à fait nouvelle. Au début des années 40, une poignée de poètes et d’écrivains, surnommés les Cananéites, avaient proposé quelque chose du même genre, mais ils déniaient toute connexion avec le peuple juif mondial et ils contestaient aussi l’existence de la nation arabe ou de nations arabes.)

À nos yeux, la nouvelle nation ‟hébraÏque” était un élément de la ‟région sémitique” et de ce fait une alliée naturelle des nations arabes. (Nous refusions catégoriquement de l’appeler ‟Moyen Orient”, expression eurocentrique, impérialiste).

En une douzaine de paragraphes détaillés nous avons présenté la structure d’une fédération qui serait constituée des deux États souverains d’Israël et de Palestine et qui serait chargée de leurs intérêts communs, économiques et autres. Les citoyens de chacun des deux États accéderaient librement à l’autre mais ne seraient pas autorisés à s’y établir.

Nous envisagions que cette fédération ferait partie en temps voulu d’une confédération plus vaste de tous les pays de la région sémitique d’Asie et d’Afrique.

D’autres chapitres traitaient de la séparation totale entre État et religion, de la liberté d’immigration, des relations avec les communautés juives dans le monde et d’une économie sociale-démocratique.

Ce document, intitulé ‟Le manifeste hébraïque”, fut publié avant les dix ans de l’État d’Israël.

CHRISTOPHE COLOMB, l’homme qui ‟découvrit” l’Amérique, fut questionné sur la façon de faire tenir un œuf debout. Il tapa le bout de l’œuf sur la table et voilà – il tint debout.

Depuis lors, l’‟Œuf de Colomb” est devenu proverbial dans de nombreuses langues, dont l’hébreu. L’idée d’une fédération en Palestine est un tel œuf. Elle combine deux principes : qu’il y aurait un seul pays entre la Méditerranée et le Jourdain, et que les Israéliens comme les Palestiniens vivraient dans leur propre État indépendant.

‟Tout Eretz Israël” et ‟Toute la Palestine” sont des slogans de droite. La ‟solution à deux États” appartient à la gauche.

Dans ce débat ‟fédération” et ‟confédération” sont souvent employés indistinctement. Et en réalité personne ne connaît vraiment la différence.

On admet en général que, dans une fédération, l’autorité centrale a davantage de pouvoirs, alors que dans une « confédération » davantage de pouvoirs sont conférés aux unités qui la composent. Mais c’est une distinction floue.

La guerre civile américaine opposa la ‟confédération” sudiste qui voulait conserver les droits des États membres dans de nombreux domaines (y compris ceux où l’on employait des esclaves), et la fédération du Nord qui voulait réserver au gouvernement central la plupart des pouvoirs importants.

Le monde est plein de fédérations et de confédérations. Les États-Unis, la Fédération de Russie, la Confédération Suisse, le Royaume Uni, la Bundesrepublik Deutschland (traduction officielle : République Fédérale d’Allemagne) etc.

Il n’y en a pas deux d’entre elles qui se ressemblent complètement. Les États sont aussi différents les uns des autres que les êtres humains. Chaque État est le produit de sa géographie, du caractère particulier de sa population, de son histoire, de ses guerres, de ses amours et de ses haines.

Les membres d’une fédération n’ont pas besoin de s’aimer. La semaine dernière, de façon bizarre, la guerre civile américaine s’est de nouveau déclarée dans une ville du Sud, au pied de la statue d’un général sudiste. Les Bavarois n’ont guère d’amour pour les Prussiens du nord. Beaucoup d’Écossais aimeraient se libérer des Anglais sanguinaires, comme le voudraient aussi beaucoup de Québécois du Canada. Mais les intérêts communs sont forts, et très souvent ils prévalent.

Quand ce n’est pas un mariage d’amour, c’est au moins un mariage de raison.

Les avancées techniques et les exigences de l’économie moderne conduisent le monde à se rassembler en unités de plus en plus larges. La très décriée « mondialisation » est une nécessité mondiale. Les gens qui brandissent aujourd’hui le ‟Bonnie Blue Flag” (drapeau de l’éphémère République de Floride occidentale NDT) ou la Svastika sont ridicules.

Un jour des gens les prendront en pitié comme des gens s’apitoient aujourd’hui sur les luddites qui brisaient les machines au début de l’ère industrielle.

REVENONS À nous.

L’idée de fédération ou de confédération d’Israël/Palestine peut sembler simple, mais elle ne l’est pas. Il y a beaucoup d’obstacles.

Tout d’abord il y a le grand écart des niveaux de vie entre les deux populations. Cela nécessiterait une aide massive du monde riche en faveur des Palestiniens.

La haine historique entre les deux peuples, pas depuis 1967, pas depuis 1948, mais depuis le début en 1882, doit être surmontée. Ce n’est pas le rôle de politiques, mais d’écrivains et de poètes, d’historiens et de philosophes, de musiciens et de danseurs.

Cela semble une mission redoutable, mais je suis profondément convaincu que c’est plus facile qu’il n’y paraît. Dans les hôpitaux israéliens (docteurs et infirmières), dans les universités (professeurs et élèves), et, naturellement, dans les manifestations communes pour la paix, des ponts entre les deux peuples existent déjà.

Le fait même que l’idée de fédération ne cesse de ressurgir montre sa nécessité. Les groupes de militants qui la défendent aujourd’hui n’étaient pas nés lorsque nous étions les premiers à en proposer l’idée – même si leur message semble d’une fraîcheur nouvelle.

Puisse leur cause prospérer.

[Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 19 août 2017 – Traduit de l’anglais « The Egg of Colombus » : FL/SW]