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L’islamisme algérien, vingt ans après

Séverine Labat:
18 novembre 2008
Vingt ans après l’irruption de l’islamisme et des islamistes dans l’espace public algérien, à la faveur de ce qui est désigné - sous réserves d’éclairages plus informés – comme les « émeutes d’octobre », quelle lecture peut-on faire aujourd’hui de la séquence islamiste des années 1988-2008 ? Faut-il tenir que l’hypothèse d’une alternative islamiste au régime autoritaire en place depuis l’été 1962 est définitivement révolue ? La récurrence de la violence terroriste - qui interpelle aussi la politique dite de « réconciliation nationale et de paix » conduite par le régime -, renvoie-t-elle finalement à la nature et aux visées mêmes de l’islamisme algérien ?

A à la veille de l’ouverture, les 28 et 29 avril 2008, du quatrième congrès du parti islamiste « Mouvement de la société pour la paix », MSP, membre de « l’Alliance Présidentielle », représenté au gouvernement et dans les deux Chambres, le quotidien algérien El Watan publiait une étude soulignant l’effritement continu, en termes électoraux du moins, de l’islamisme ayant fait le choix de la participation aux institutions. Lors de l’élection présidentielle de 1995 - sans doute la plus significative pour ce qui est de l’expression des opinions - Mahfoud Nahnah, leader du courant « Frère Musulman » algérien, avait rassemblé 2971974 voix. Aux dernières législatives de 2007, les électeurs donnaient 891051 voix aux trois partis islamistes en lice - MSP, Islah, Nahda –. Quelles que puissent être les réserves légitimes sur la sincérité des scrutins - elles étaient aussi recevables pour ceux qui avaient consacré l’hégémonie électorale du FIS au début des années quatre-vingt-dix -, le constat peut en effet s’établir d’une sensible perte de poids, en dix ans, de l’islamisme institutionnalisé.

Après le reflux de l’écume néo-populiste constatée durant la période d’existence légale du FIS (1989-1992), force est de constater que l’islamisme algérien, qui se proclamait le défenseur du « peuple algérien musulman » victime de « l’impiété » de ses dirigeants, était en réalité l’expression des intérêts des classes moyennes urbaines en formation alliée à la bourgeoisie pieuse, à la jeunesse déshéritée et aux intellectuels déclassés, ne trouvant guère de traduction politique à leur poids démographique grandissant et engagés par là-même dans une compétition avec le régime pour l’attribution et la répartition des fruits de la rente. Aussi, au-delà de l’illusion populiste qui pouvait laisser entrevoir dans le FIS l’expression d’un mouvement largement populaire porteur d’un projet révolutionnaire de prise de pouvoir, y compris dans sa phase violente, l’islamisme algérien a-t-il échoué à mobiliser l’ensemble des secteurs marginalisés de la société en une longue marche balayant les structures politico-sociales du système algérien.

La dissolution du FIS, par voie de justice, en février 1992, constitue un virage décisif dans la brève histoire du Front Islamique du Salut, dans la mesure où elle aura précipité le parti islamiste dans la violence directe en le privant d’un légalisme formel par ailleurs constamment contesté à l’intérieur même de ses rangs.

Il importe de faire la part de la répression - au-delà des liquidations liées aux querelles idéologiques ou de leadership au sein des groupes terroristes - dans ce processus et, tous chiffres égaux par ailleurs, il est n’est pas possible de ne pas prendre en compte le fait que contrairement aux projections récurrentes, l’événement dont doit répondre l’Histoire est moins l’effondrement d’un régime corrompu et incapable, que celui d’une solution de remplacement : le régime FIS dont les signes de puissance avaient saturé un temps l’espace public algérien.

Souligner - comme s’accordent généralement à le faire les analystes de cette période - à quel point le régime autoritaire était affaibli, délégitimé et surtout impuissant à reconstruire un consensus quant à la conduite à tenir face à la dégradation de la situation politique puis de la situation sécuritaire, renvoie au moins une partie des questions à la nature du FIS et de ses attaches avec la société. Même si les résultats chiffrés des deux consultations électorales auxquelles avait pris part le FIS - celle des municipales de juin 1990 et celles des législatives de décembre 1991- sont contestées par les adversaires et une partie des analystes et relèvent d’une suspicion de fraude, la dimension massive de la mobilisation d’au moins une partie de l’électorat algérien est peu discutable. Elle n’en marque que plus nettement une forme de déconnection entre le parti - et ses choix au plus profond de la crise - et ces secteurs de l’électorat.

Tout semble alors s’être passé comme si s’était institué un malentendu décisif entre le FIS et certains secteurs de la société algérienne quant à l’inscription du FIS dans le processus de démocratisation du champ politique algérien. D’une certaine manière - et la modernité de ses modes de communication, hors des prêches dans les mosquées, y était pour beaucoup -, le paradoxe du FIS était d’être apparu comme un acteur politique innovant, et de toutes les oppositions au régime, celui qui pouvait le plus élargir les espaces d’expression démocratique.

Une enquête objective sur les électeurs effectifs du FIS indiquera à tout le moins une réelle diversité idéologique de ceux qui lui avaient apporté leurs voix. La question se pose de savoir jusqu’à quel point l’investissement dans le formalisme partisan et ses projections démocratiques relevait du pur leurre, ou bien s’il a pu constituer des lignes de fracture au sein même du Front. Somme toute il s’agit de savoir si l’urne avait ou pas été instituée comme un code religieusement licite d’établissement de la « Dawla islamiya » (Etat islamique).

Toujours est-il que l’option de la violence a pu disqualifier la voie politique sans parvenir pour autant à éviter un échec stratégique de l’islamisme armé qui a conforté et rigidifié, pour le moins, les assises militaires du régime autoritaire intéressé aujourd’hui à la mise en amnésie de cette crise en dépit de l’apparition de nouvelles formes de terrorisme islamiste du GSPC/El Qaïda au Maghreb Islamique.

Les survivants des directions du FIS, formellement interdits d’exercice politique, recyclés le plus souvent dans les affaires, demeurent dans les allées du régime auquel ils ne manquent pas de faire allégeance quand ils sont autorisés ou instruits à communiquer, à l’exemple de Madani Mezrag, ancien chef de l’AIS (bras armé du FIS) qui avait fait campagne en faveur de la « charte de la réconciliation et de paix » initiée par le pouvoir en 2005. Il est remarquable que tout semble se passer, du moins dans l’espace public, comme si l’amnésie devait constituer la meilleure réponse politique aux questions posées autant par la montée en puissance du FIS que par son délitement final.

Le statut de l’Islam avait tôt fait d’être pris en compte par la Constitution algérienne qui posait, dès sa première mouture de 1963, l’obligation pour l’Etat de le protéger en qualité de « religion d’Etat » sans pour autant ignorer la liberté de culte. Cette position a été, depuis, confirmée et renforcée par les diverses Constitutions mises en place et de plus en plus au détriment de la liberté de culte. En la matière, ce sont les usages qui informent sur les orientations du régime et il est utile d’examiner quels enseignements celui-ci a tiré de la séquence insurrectionnelle et plus particulièrement de sa relation à la donne religieuse.

Les partis religieux – formellement anticonstitutionnels - sont toujours agréés et participent au champ politique institutionnel. Plus, le Mouvement de la Société pour la Paix (MSP) est représenté aux chambres et participe au gouvernement au sein de « L’Alliance présidentielle » qui rassemble les soutiens au « programme du président de la République », en l’espèce le FLN et le RND,« Rassemblement national démocratique », émanation de l’administration.

Trois années après son adoption et alors que les délais fixés pour d’éventuelles redditions sont forclos, la politique de réconciliation nationale vise toujours la réintégration des hommes encore en armes. En atteste la gestion opaque des cas de deux figures emblématiques du terrorisme islamiste, celles de « Abderrezak El Para », arrêté mais non jugé, et surtout celle de Hassen Hattab, fondateur du GSPC, qui s’est rendu sans avoir eu, pour l’heure, à répondre d’une multitude d’attentats et d’assassinats.

Au total, le FIS aura été le vecteur d’une crise qui ne se résume pas à l’éventualité d’une hypothèse islamiste, mais bien à l’incapacité du régime à accompagner les transformations de la société algérienne. La question est donc de savoir si la parenthèse de la violence islamiste pourrait ou non ouvrir une autre phase de violence, tant le régime ne semble avoir tiré aucun enseignement de cette crise, tant du point de vue économique et institutionnel, que du point de vue de la nécessaire association des acteurs sociaux à la gestion du champ politique. Plus, la seule dynamique à mettre actuellement au compte du régime réside dans la reproduction des conditions de la rupture violente des années 1990. Reste à savoir quel sera le nouveau code d’éventuelles violences à venir : un terrorisme islamiste réactivé faisant intervenir de nouveaux acteurs enfantés par le délitement du lien national et par l’enfermement de type autistique du régime en place ?