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And Patrick Habis

L’islam, la République et le monde

Alain Gresh, L’islam, la République et le monde, Fayard, 2004, 441 p., 20 €

Alain Gresh ne met pas de majuscule au i de islam, mais il en met une au R de République. Son livre, engagé et sensible, se présente d’abord comme un sottisier recensant les perles des déclencheurs et manipulateurs des peurs « occidentales » à l’égard de l’islam. Il règle leur compte à Brigitte Bardot, à Oriana Fallaci, à Michel Houellebecq, à Jeanne-Hélène Kaltenbach et Michèle Tribalat, à Jean-Claude Barreau et à Jean-Pierre Péroncel-Hugoz [1] , sans compter bien sûr Bernard Lewis et son épigone médiatique Samuel Huntington (celui du « clash des civilisations ») et sans oublier l’ineffable BHL, si vertement mis à mal dans un livre récent [2] . Gresh étudie les origines de la peur montante devant l’islam. Il remet sainement les choses à leur place concernant les « musulmans de France ». Il réexamine la laïcité en s’appuyant sur une lecture bien à propos de l’histoire de France, notamment de sa phase coloniale. La fameuse question du voile est, in fine, le plat de résistance de l’ouvrage. Il épingle justement le travail partiel et partial de la commission ad hoc (« commission Stasi »), dont René Rémond et Jean Bauberot (un catholique, un protestant) furent des acteurs minoritaires critiques et impuissants.

On pourra discuter avec l’auteur sur tel ou tel point, mais on sera d’accord avec lui pour soutenir que la fameuse loi sur les « signes ostensibles » releva de fantasmes et de dérivations idéologiques par rapport à des réalités pesantes autrement essentielles : le rejet de l’État-providence, l’insécurisation sociale illustrée par l’image portée au pinacle du « tueur » capitaliste, l’aggravation des inégalités, corrélatives au plan mondial d’une mondialisation « libérale » débridée, dont l’impérialisme américain et la colonisation israélienne corollaire sont l’expression historique majeure actuelle. Pour faire bonne mesure, on pourra préciser que, si l’on en croit Germaine Tillion, les tabous endogamiques des sociétés méditerranéennes et proche-orientales patriarcales remontent peut-être bien au néolithique, soit bien avant Paul de Tarse et, a fortiori, bien avant l’islam, même si telles estampilles religieuses purent après-coup les légitimer. On pourra de même ajouter que la stigmatisation du voile, pour les décideurs français de l’heure, fut en quelque sorte un probable moyen inconscient de se raccrocher, par un détour national, aux fantasmes de l’impérialisme transnational.

On sera d’accord aussi avec les réflexions dialectiques de Gresh sur l’ambivalence dudit voile : il y a, malgré, ou grâce à celui-ci, des avancées significatives des femmes dans le monde musulman, à commencer par l’Iran des mollahs. Et en Europe, aussi, même s’il est bien encore signe de supériorité masculine et de ségrégation sexuelle, il est un moyen de s’accrocher à une identité en voie de perdition, d’acheter une parole, de se poser à la face de la société d’insertion, et aussi face à des milieux aux normes originelles codifiées par l’empreinte du vieux patriarcat [3].

De même, dans le bref –et assez banal- digest proposé au lecteur au chapitre 2 (« De l’islam et des musulmans »), on regrettera le recours au parapluie de Tarik Ramadan, maintes fois cité dans le livre. Certes, rien n’interdit de dialoguer avec lui, comme on peut bien dialoguer avec tant d’autres sans exclusive, mais sans oublier cette évidence : des intellectuels comme lui ont derrière eux des siècles de casuistique qui renvoient irrésistiblement à la célèbre philippique du Pascal des Provinciales, « soyez béni, Monsieur, qui justifiez ainsi les gens ». Est-il besoin de préciser que, pour un esprit libertaire, le « moratoire » par lui proposé pour suspendre la lapidation des femmes ne suffit pas plus que ne suffirait un moratoire demandé par un démocrate américain pour suspendre aux Etats-Unis les exécutions capitales ? La seule position concevable est dans les deux cas l’exigence de l’abolition. Et Tarik Ramadan a bien pu donner de son grand-père Hassan al-Banna (le fondateur, en 1928, à Ismailiyya, de la confrérie des Frères musulmans) l’image bénigne d’un doux social-musulman, pour qui veut se donner la peine d’examiner les textes, signalons que le programme des FM des années 30 était plus proche de maints prurits fascisants que des inclinations d’allure démo-chrétiennes pouvant avantageusement parler à des Européens dont il a voulu le créditer. Et Tarik Ramadan, dans le livre d’Alain Gresh, a droit au titre de « philosophe » (le BHL, lui aussi, a eu une formation de philosophe, et la philosophie est sa raison sociale et marchande) ; mais le digest sur l’islam du chapitre 2 ne dit pas un mot de la mu‘tazila – ce courant du kalam [4] à tendances rationalistes qui connut son apogée dans la première moitié du IXè siècle sous le khâlifat d’Al Ma’mûn, le fondateur de la célèbre Bayt ul-hikma (la Maison de la sagesse/raison).

Le lecteur de Gresh ne saura rien non plus des ultra-rationalistes de l’islam, si nombreux et si vivaces au temps de l’islam classique [5] , rien par exemple sur le grand Abû l ‘Alâ l Ma‘rî (974-1057), le poète aveugle sceptique/agnostique, dont le Risâlat ul-ghufrân (l’Epître du pardon) est un splendide manifeste libre penseur. Bien sûr, Gresh parle sans grande sympathie d’Ibn Taymiyya – le théologien hanbalite syrien des XIIIè-XIVè siècles, qui sert de nos jours de paradigme à tant de fondamentalistes radicaux–, mais sans le relier à la clôture, au tournant du premier millénaire, de l’ijtihâd (l’effort interprétatif) sur lequel réfléchissent tant de vrais penseurs en pays d’islam, et qui n’est guère que fortuitement signalé.

Certes l’auteur mentionne, pour l’époque de la nahda (la renaissance), fin XIXèdébut XXè siècles), les trois figures-clés que sont Jamal al-din al-Afghani, Mohammed Abdouh et Rachid Ridha. Mais il ne dit ni que ces trois personnages furent très différents les uns des autres, ni que le dernier chronologiquement, Rachid Redha, tordit le bâton dans un sens nettement plus conservateur que Mohammed Abdouh, son maître initial du groupe fondateur du Manâr. Signalons aussi que l’histoire égyptienne des idées dénomme ce courant la salafiyya (en référence aux supposés dignes ancêtres – aslâf - de l’islam). Il aurait été bon de le signaler pour indiquer la polysémie du terme, si en vogue aujourd’hui, de salafiyy. Il est dommage, aussi, que Gresh n’ait pas cru devoir signaler que, parmi les figures contemporaines de Hassan al-Banna, dans les années 20 en Égypte, plusieurs penseurs durent renier leur oeuvre et faire amende honorable [6]  : il n’y eut pas de Galilées qu’en terre chrétienne.

Plus près de nous, il y eut d’autres écrivains, d’autres philosophes, dont Gresh ne souffle mot : son lecteur ne connaîtra pas les charges libertaires d’un Kateb Yacine en Algérie, il ignorera le Laïcité ou islamisme de l’Égyptien Fouad Zakariya – pourtant traduit en français [7]–, dont l’auteur a dû se réfugier dans l’exil. Il ne saura rien du meurtre au Caire, voici douze ans, de son compatriote Farrag Fodda. Le très éclairé journal Le Monde n’avait alors consacré à ce crime contre l’intelligence émancipée qu’un article sans rapport avec la stature intellectuelle du philosophe assassiné. A ignorer et à taire la pensée libre, si vivante pourtant en pays d’islam, ne risque-t-on pas d’aider à accréditer l’idée que l’islam est bien, indécrottablement, d’essence obscurantiste – ce que dénonce si justement Alain Gresh par ailleurs ?

Bien sûr, il existe des excès, aussi, du côté de ceux qui se réclament des Lumières. Le récent livre de Hamadi Redissi, L’Exception islamique [8], est un pamphlet excessif, partiellement injuste, et presque aussi anhistoriquement essentialiste que les obscurantistes qu’il combat. De méchantes langues le diront même manipulé par le RCD (le parti officiel de la dictature de Ben Ali). Il n’empêche  : ce livre est hurlement de ras-le-bol d’un esprit libre, révulsé par les ennoiements stériles dans le religieux bas de gamme qu’il constate dans les sociétés dites musulmanes. Il faut le dire, n’en déplaise aux bonnes âmes. Pas plus que celle du judaïsme ou du christianisme, l’histoire de l’islam ne fut jamais un long fleuve tranquille.

Au vrai, ce que Gresh signale rapidement et qui aurait mérité d’être mieux souligné, ce sont généralement des pouvoirs autoritaires bien en phase avec le marché et l’impérialisme mondiaux qui se sont légitimés par le fondamentalisme. Ces pouvoirs méprisent tellement le peuple, d’ailleurs, qu’ils ne peuvent imaginer en lui qu’un conservatoire d’obscurantisme, apte à seulement digérer les breuvages intolérants qu’ils lui distillent. On sait que Boumediène édifia des « usines clés en mains » sophistiquées avec la technologie haut de gamme dispendieuse fournie en partenariat par le capitalisme mondial, qui se révélèrent vite être des gouffres improductifs. On sait aussi que le même Boumediène ne cessa dans le même temps de pérorer sur la solidarité avec le Tiers-Monde, Frantz Fanon à l’appui. On ignore davantage que c’est sous sa dictature qu’ont été créés les instituts islamiques réactionnaires qui ont embrumé tant de jeunes esprits. C’est la même Algérie militarisée qui a fait appel aux sous-produits d’Al-Azhar, dont le cheykh Al-Ghazali est le plus triste exemple : il y a quinze ans, lors de la mort de Kateb Yacine, sans doute le plus grand écrivain algérien, il s’insurgea dans le très officiel journal Al Cha‘b contre le fait que l’Algérie, terre d’islam, avait osé accueillir dans ses flancs la dépouille d’un kâfir (infidèle). C’est sous Chadli, il y a vingt ans, que le même pouvoir a fait édicter le Code de la famille, machiste et liberticide. Et, en Algérie comme dans tant de pays du monde islamo-arabe, l’école n’est pas précisément un lieu d’ouverture et d’émancipation. Les citoyens dignes de ce nom s’y construisent plus dans le rejet que dans le sillage du message scolaire. Pour nous en tenir, toujours, à l’Algérie, pourquoi les gens que ce pays compte parmi les plus prestigieux de ses penseurs ont-ils été obligés dans les dernières décennies de se réfugier dans l’exil – en France le plus souvent – et cela souvent bien avant la vague dite « islamiste », dont on commence maintenant à se rendre compte à quel point elle a été générée et manipulée par cette dictature originale qu’est l’Algérie – un régime militaire à fusibles civils ?

Pour revenir à la France, la violence portée par le capitalisme mondial ne donnet- elle pas aussi forme pour une part à ce qu’une presse normée dénomme « la violence des banlieues ? ». Entre le marteau et l’enclume, vivent tant bien que mal ces humains que Gresh dénomme sainement les « issus de la colonisation » sous les déferlements multiformes qui les assaillent, et parmi eux ces jeunes filles en quête de repères et tous ces « jeunes » dont l’antisémitisme, plus que la trace du pourtant bien réel antijudaïsme musulman, est surtout l’ombre portée par l’oppression colonialiste israélienne. Mais il ne faut pas oublier non plus le racisme agressif du pouvoir et de la société israéliens, et les ombres qu’il porte aussi. Dans une ville du grand Lyon que l’auteur de ces lignes croit un peu connaître – Villeurbanne –, sont-ce les tchadors, les qamîç, les barbes taillées à « l’islamiste » qui sont les plus visibles ou les plus provocants ou bien sont-ce les kipas, les chapeaux et habits noirs, voire les papillotes qui y prolifèrent peutêtre plus encore ?

Au vrai, n’y a-t-il pas aujourd’hui alimentation mutuelle d’obscurantismes symétriques ? A la violence simpliste du messianisme évangéliste américain empêtré dans le sionisme chrétien, semble répondre un messianisme symétrique de facture dite musulmane. Ils ont pour point commun l’appel au reflux dans le religieux débile, le refus du libre examen et de l’introspection collective, le recours à la violence et finalement la haine foncière du politique. A titre hypothétique, c’est ce que permet peut-être de conclure la sympathique thèse ad probandum d’Alain Gresh.

NOTES :

1. Celui-ci, qui fut l’ami du poète algérien assassiné Jean Sénac, devrait tout de même être relativement distingué de celles-là et de ceux-là.

2. LINDGAARD Jade, DE LA PORTE Xavier, Le B.A. BA du BHL. Enquête sur le plus grand intellectuel français, Paris, La Découverte, 2004, 2689 p.

3. On regrettera quelques oublis regrettables dans la documentation : sur la question du voile en islam, il est difficile de se priver des avis d’une islamologue aussi ferme et indépendante que Jacqueline Chabbi, qui est ignorée.

4. Théologie.

5. Cf. Ali Sfaxi, « Sur le rationalisme radical dans la pensée arabo-islamique », Sou’al, n°1, décembre 1981, pp. 55-77.

6. Pour ne citer que les plus prestigieux, le grand écrivain et historien positiviste Taha Husayn, le sociologue durkheimien et analyste critique de la situation de la femme en pays d’islam Mansour Fahmy, et l’authentique théologien d’Al Azhar Ali Abd al-Râziq, théoricien d’une approche séculière de l’islam, furent obligés de faire leur autocritique dans les années qui précédèrent la naissance des Frères musulmans. Ali Abd al-Râziq ne dut finalement son salut qu’à la protection de son frère Mustafa, haut placé, mais au prix de son silence : son oeuvre maîtresse, Al-islâm wa uçûl ul-hukm (L’islam et les fondements du pouvoir, Paris, La Découverte/Cedej, 1994), ne put être continuée. Et, devant le poids de la norme obscurantiste, le parti nationaliste Wafd, alors à son apogée, et pourtant supra-confessionnel, ne put ou ne voulut intervenir.

7. Paris, La Découverte, 1990.

8. Paris, Seuil, 2004.