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And Patrick Habis

L’identité

R. Bistolfi

Une double interrogation sous-tend le petit livre dense d’Yves Plasseraud. A quelles conditions l’affirmation d’une identité collective doit-elle satisfaire pour demeurer compatible avec nos exigences démocratiques ? Mais inversement, quelle rénovation de notre modèle républicain pourrait permettre de mieux répondre à la montée de demandes identitaires multiformes ? A la différence de nombre d’auteurs dont le flou des concepts permet de faire passer en fraude conviction idéologique ou projet militant, Yves Plasseraud n’avance qu’en indiquant à chaque pas la définition qu’il donne aux termes utilisés. L’ouvrage situe d’abord le contexte nouveau, celui d’une mondialisation par le marché, au sein duquel les identités doivent être approchées. Celles-ci révèlent une très grande diversité : ici elle remet en cause un modèle fondé sur le métissage, là elle réagit face à un racisme d’exclusion teinté de bonne conscience universaliste ; ailleurs encore elle dérive en pathologie nationaliste ou religieuse... Une attention particulière est accordée au nationalisme comme « mal identitaire  ». Le contexte est déterminant : la globalisation et la construction européenne ébranlent les anciens cadres, et d’abord celui de l’Etat-Nation. L’opposition entre « identité étatique » et « identité ethnique » est souvent au coeur des interrogations. Est-on fondé à suspecter l’identité culturelle d’être dans tous les cas le moteur d’une balkanisation  ? Sont ici analysées les rigidités dangereuses du « nationalrépublicanisme  », mais aussi les impasses opposées du « néo-cosmopolitisme » et de l’« affirmation identitaire assassine ». Relèvent de celle-ci un certain régionalisme qui puise son inspiration dans l’ultra-droite, la Nouvelle Droite ethniste, les nationalismes d’Etat extrémistes, les dérives minoritaires lorsque le terrain de la lutte politique est prématurément abandonné pour privilégier la violence et même le terrorisme… Une fois identifiés les pièges de l’identité, l’accent va pouvoir être mis sur ses apports lorsqu’elle prend place dans une perception équilibrée du politique et du culturel. De la Bavière à la Bretagne, de multiples exemples sont donnés d’une harmonie conquise entre identité et insertion dans un ensemble étatique démocratique. En revanche, lorsque l’identité nationale est perçue comme négatrice de la diversité culturelle interne – la situation algérienne est, entre autres, ici évoquée –, elle s’épuise dans une quête impossible. Autrement dit, si la confiance identitaire peut être une vertu civique, pour s’épanouir pleinement elle suppose réunies diverses conditions : parmi elles, une meilleure reconnaissance de l’importance sociale des groupes minoritaires, une ouverture au plurilinguisme, une saine perception des avantages économiques liés à la reconnaissance d’un patrimoine culturel diversifié… Au terme du parcours, une tentative de réponse est donnée à cette interrogation centrale : « Comment créer des sociétés cohérentes à partir d’ensemble hétéroclites de groupes différents et souvent antagonistes ? » Même les Etats où a longtemps prévalu une démarche assimilationniste admettent désormais un certain multiculturalisme. La question est dès lors de savoir quelle transcription institutionnelle de cette reconnaissance peut intervenir. Les réponses, à adapter à chaque histoire nationale, apparaissent très diverses : la citoyenneté différenciée avec reconnaissance de droits culturels combinés avec ceux de la citoyenneté politique ; l’option fédéraliste ; la reconnaissance / protection par le Droit des identités minoritaires… L’auteur souligne en particulier l’actualité du fédéralisme culturel personnel, dont les austromarxistes avaient été les premiers théoriciens. En bref, une société multiculturelle n’est pas naturellement harmonieuse  : il faut construire le cadre - chaque fois différent - qui assurera une vie sociétale à la fois plus riche et pacifiée. A toutes les questions évoquées, dont l’actualité et la complexité ne sont pas à souligner, Yves Plasseraud apporte des réponses claires et nuancées. La lecture de son livre au style fluide et précis est chaudement recommandée, et d’abord à ceux qui, sur le pourtour de la Méditerranée, veulent surmonter le choc meurtrier des identités.