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L’embuscade de Palestro. Algérie 1956


Raphaëlle Branche, L’embuscade de Palestro. Algérie 1956 Paris, Armand Colin, 2010, 256 p.

Le décor planté de l’embuscade se situe dans ces gorges de l’oued Isser qui relient la Mitidja au flanc méridional du Djurdjura, et, au-delà, à une autre trouée, celle des Portes de Fer, puis aux Hautes Plaines qui s’étendent à l’est de Bordj Bou Arreridj : en contrebas du djebel Bouzezga, près du village d’Oued Djerrah, « base arrière du front ». Mais l’embuscade du 18 mai 1956 qui a fauché la section commandée par le souslieutenant Hervé Artur a gardé le nom du village de colonisation de Palestro (aujourd’hui Lakhdaria), au sud des gorges. Et via Beni Mansour, où se situe la gare de correspondance ferroviaire entre la ligne Alger-Constantine et celle qui rejoint Bejaïa – nom familier pour les voyageurs habitués à l’aller-retour Constantine-Alger. Nous sommes là à une frontière linguistique berbère-arabe, où le français s’est relativement acclimaté : une zone frontière, et, pour Raphaëlle Branche (RB), un véritable front qui marque encore, trois à quatre ans plus tard, des anciens soldats comme l’historien Antoine Prost [1] ou l’avocat Ugo Iannucci [2] ; et il a inspiré des oeuvres de fiction.

1956 est l’année de l’extension du « pourrissement ». Entre autres, l’embuscade de Sakamody, environ trois mois avant Palestro, a déjà fait huit morts civils. C’est l’année de l’appel au contingent et aux rappelés – rappelé, le lieutenant Artur l’a été trois semaines avant Palestro. Ces recrues françaises ont été gratifiées de quatre jours d’instruction, elles connaissent mal le terrain, leurs moyens de transmission radio sont défectueux ; et des canaux hiérarchiques se télescopent -le canal régimentaire (le 9e RIC), et celui territorial (le sous-secteur de Palestro). Le jour après l’embuscade, c’est la grève des lycéens et des étudiants algériens. Ce printemps 1956 voit l’échec des négociations secrètes amorcées en avril entre le gouvernement Mollet et Mohammed Khider par l’entremise du socialiste oranais Joseph Begarra [3]. Le spectacle des cadavres des soldats français tombés dans l’embuscade de Palestro aiguise l’esprit de représailles : il n’y eut pas moins de 44 Algériens abattus sommairement dans l’après-midi qui suivit leur découverte (p. 181). Puis c’est « le tour de vis répressif », c’est la condamnation à mort de l’aspirant déserteur communiste algérois Henri Maillot, puis sa mort au combat dans l’Ouarsenis le 5 juin aux côtés du militant communiste originaire de Biskra Maurice Laban. Le 19 juin, ce sont les deux premières exécutions – de l’Oranais du 1er novembre Ahmed Zabana, et d’Abdelkader Ferradj, goumier déserteur, maquisard présenté comme un criminel chargé du sang des victimes de Sakamody. 1956, c’est aussi, quelques semaines après Palestro, le premier numéro d’El-Moudjahid ; et, passés trois mois et deux jours, c’est l’historique congrès de la Soummam – mais jusqu’à la Soummam, voire par la suite, du moins dans les Aurès et le Sud, le local l’emporte parfois encore bien souvent sur le national. En 1957, Palestro est élevés au rang de sous-préfecture, à un moment où les colons abandonnent une telle zone à risques : les gorges de Palestro ne seront jamais une zone tranquille jusqu’à la fin de la guerre. Et que dire des années 90 du XXe siècle ? : la région étudiée par RB est un haut lieu des GIA (Groupes Islamiques Armés), puis du Groupe salafiste pour la Prédication et le Combat (GSPC). L’événement de 1956 s’insère dans ce temps moyen, voire un temps plus long, sept à huit siècles après avoir été le théâtre d’affrontements entre dawla hammadide et Banû Hilâl, puis entre Hammadides et Almohades, entre Hafçides et Zayânides…, et un demi-siècle avant l’attentatsuicide contre la caserne de Lakhdaria de juillet 2007, et, l’année suivante, l’embuscade d’Uzbin, en Afghanistan, qui fit dix morts dans les rangs du 8e RPIMa, l’ex-8e RPC de la guerre de 1954-1962 [4]. Pour l’avant, comme pour l’après-indépendance de l’Algérie, RB invite le lecteur à réfléchir à un temps synthétique, au-delà des péripéties, mais qui se construit sur ces péripéties.

Le livre est fondé sur des archives diverses, méthodiquement choisies et consultées, sur la presse, sur des récits de témoinspasseurs de mémoire, d’enquêtes dans les villes d’où étaient originaires les soldats ; il est redevable à un cercle d’humains amis ou devenus des amis, historiens ou autres, à une bibliographie où abondent des travaux récents, souvent en anglais, ainsi qu’à la Maison française d’Oxford où l’auteure a écrit son livre.

Le plan est tout, sauf ordinairement chronologique : les projecteurs sont braqués à tour de rôle sur les sociétés et les acteurs algériens et français, les faits sont évoqués à plusieurs reprises, mais sans répétition. C’est en fin de livre, au terme de l’argumentation, que le lecteur les saisit à leur juste impact : RB montre que bousculer la chronologie peut lui donner sens -elle termine en épilogue son livre par « Un récit ? » Tout en taxant le sous-lieutenant Artur d’imprudence, le secrétaire d’État Max Lejeune le couvre de lauriers et le président Coty rend hommage à la noblesse du combat des soldats français, à la mesure de leurs devanciers de la Première Guerre Mondiale.

Par le décompte méticuleux des morts, par les commentaires sur ces Algériens représentés en fervents de l’extermination et mis au pilori par Robert Lacoste, par le déchaînement des invectives contre « le fanatisme racial d’un peuple qui a oublié tout ce qu’il devait à notre pays » [5], par les titres à sensation sur l’atavisme de traitrise des « Arabes » et des « guides kabyles », sur l’exhibition des égorgés et des mutilés, par la focalisation médiatique sur Pierre Dumas, au visage abîmé, mais qui est « l’unique rescapé » de Palestro, on saisit autant la douleur des familles et les fixations de l’angoisse que l’atmosphère anxieuse et l’ébullition raciste du moment. RB rapporte la stigmatisation de l’ethnologue Soustelle des « mentalités prélogiques » qui relèvent d’un traitement sous « contrainte physique » – en français, torture (p. 88). Tout en reconnaissant des exceptions relatives à cette brutalité – Augustin Bernard, voire Augustin Berque [6], le père de Jacques – l’auteure voit à juste titre ces réflexions formatées à l’aune d’un « choc des civilisations », plusieurs lustres avant Hutington. L’argumentaire racialiste dit médical de l’« école algéroise de psychiatrie » d’Antoine Porot (1876-1965) sut en son temps discerner à propos la « brutalité sensuelle » et l’ « impulsivité criminelle » des Algériens, carencés primitifs sans lobe préfrontal !

Le texte est disert et lumineux, il fourmille de notations fines sur les pratiques sociales locales, sur le réseau des chefs locaux que l’ALN utilise mais sait ménager pour asseoir son autorité. Il l’est aussi sur l’organisation et les pratiques des maquis – organisation stricte, règlements empruntés à l’armée française, efficacité de terrain. Il l’est sur le soutien de la population algérienne, forêt de base arrière permettant de s’abriter et de s’approvisionner pour tenir, et mieux surgir au combat, mais dûment contrôlée et surveillée autant que faire se peut par une présence au jour le jour, par l’interdiction de transgresser les interdits, par la destruction des cartes d’identité françaises… Il l’est aussi sur les opérations de l’ALN -harcèlement de l’adversaire, récupération d’armes, conquête du terrain… –, et sur les acteurs – les colons, le sous-lieutenant Artur, le légendaire Ali Khodja et son adjoint Mustafa Lekh’al -le noir, le tigre noir. Il reste que l’emprise de l’appareil maquisard n’est pas encore telle qu’elle puisse empêcher violences et mutilations spontanées – on sait que le congrès de la Soummam (20 août 1956) stigmatisa de telles pratiques. Au vrai, avec le recrutement des harkis, les camps de regroupements, le « déracinement » et l’emprise des SAS, des flottements perdurèrent chez des Algériens entre armée française et ALN.

Ce qui frappe le lecteur c’est que l’événement de 1956 ne peut être disjoint de faits et d’un contexte antérieurs : la création à Beni Heni, de 1865 à 1869, du village colonial de Palestro [7], sa destruction et les massacres de colons du fait de l’insurrection de Mokrani- Bel Haddad au printemps 1871 – d’où un imposant monument commémoratif-, et la cruelle répression consécutive. Puis, avec les séquestres des terres des insurgés, le prélèvement d’un impôt de guerre et, à partir de la loi Warnier (1873), les dispositions légales et réglementaires favorisant la colonisation qui multiplient par six les terres des colons de Palestro, est menée à bien la construction d’un Palestro bis. À la fin du XIXe siècle, le pouvoir français, tempérant ses ardeurs coloniales, le développement de Palestro marqua le pas, et le nombre des colons diminua.

Le quatrième chapitre du livre (« Le vrai visage de la guerre ? ») sur l’histoire de la colonisation dans la région traite en métonymie de l’histoire de l’Algérie colonisée où plusieurs paramètres sont imbriqués, qui sont loin d’être seulement économiques. Remarquable cette partie sur « l’honneur des hommes », où l’identité collective est vue comme criminelle d’un côté, et comme libératrice de l’autre. Quoi d’étonnant, dans cette histoire tourmentée et violente, que chasser les colons ait pour les Algériens signifié le retour des choses à l’avant ?

On ne fera sur un texte aussi clair, aussi démonstratif, aussi épuré, nourri de réflexions empruntées à des lectures variées, que bien peu de critiques. On souffre bien un peu de l’absence de bibliographie qui oblige le lecteur à se reporter aux notes regroupées en fin d’ouvrage. Sur le fond, la subordination n’est-elle que « symbolique », des maquisards à l’égard de la population rurale (p. 26) ? N’estelle pas aussi concrète et logistique ? Il est vrai que l’ALN paie les biens qu’elle consomme : pour la moitié orientale de l’Algérie, c’est le cas dans les wilâya(s) de l’Algérois (IV), de Kabylie (III) et du Constantinois (II) ; c’est moins vrai pour la wilâya I (Aurès), où le FLN n’a pas la maîtrise des hommes et du terrain avant 1960, moins vrai aussi pour la wilâya VI (Sud).

RB mentionne bien, à propos de « la guerre dans la guerre » (Mohammed Harbi) messalo-frontiste intra-algérienne, le carnage de Melouza qui eut lieu au nord-ouest du Hodna un peu plus d’un an après Palestro ; mais non celui de la dechra Tifraten, dans le douar Ihadjadjen, en basse Soummam, qui précéda l’embuscade de Palestro d’environ cinq semaines, et qui fut sans doute plus meurtrier (cf. « la nuit rouge ») que le massacre de Melouza. Ici et là, la densité du texte de RB est telle qu’on risque de se perdre dans le dédale des faits et des réflexions, et que des précisions de dates ou de localisation seraient parfois bienvenues. On comprend mal par ailleurs, parmi les nouveaux colons de la Palestro, qui sont ces « Tyroliens » qui s’appellent Bassetti ? : avec de tels patronymes, ils devaient être plus proches du terroir d’Alcide de Gasperi, le Trentin italophone – où, il est vrai, la frontière linguistique est toute proche- que du Sudtyrol -alias l’Alto Adige germanophone.

Ce livre invite le lecteur à la réflexion : les soldats français furent-ils bien « à peine des acteurs » (p. 167), et plutôt des victimes ? C’est ce que semblent indiquer les publications de lettres de soldats, les souvenirs de Pierre Dumas publiés dans L’Ancien d’Algérie, et aussi les campagnes menées par la FNACA pour défendre la mémoire de ces anciens et honorer leur mémoire, ou ces municipalités qui donnent à des rues le nom des victimes de l’événement symbole. En tout cas, que cela plaise ou non, la guerre fut bien perdue par la France sur le terrain, sinon des armes, du moins sur celui « des coeurs et des esprits de la population algérienne » (p. 166).

RB a mené à bien un travail qui est à la fois une observation de terrain et une synthèse historique riche de nuances qui ne se réduit pas à l’événement Palestro. Elle excelle à évoquer les doubles jeux d’un peuple en situation d’occupation ; elle sait se tenir à distance aussi bien du syndrome de nostalgérie coloniale que du politiquement correct ampoulé. Le livre est au surplus riche d’annexes – la liste des morts de l’embuscade, un lexique, trois cartes d’échelles différentes… On aura compris que l’auteur de ces lignes tient ce livre pour un vrai livre d’histoire.

NOTES :


1. Carnets d’Algérie, préface de Pierre Vidal-Naquet, Paris, Tallandier et Le Grand Livre du Mois, 2005, 196 p.
2. Soldat dans les gorges de Palestro : journal de guerre, Lyon, Aléas, 2001, 99 p. Me Iannucci, ancien bâtonnier de Lyon, a été de 2001 à 2009 le président de la Chaire Lyonnaise des Droits de l’Homme. Cette institution lyonnaise, qui regroupe la municipalité de Lyon, l’Ordre des Avocats, le Centre d’Histoire de la Résistance et de la Déportation, les universités, les grandes écoles, -y compris l’école nationale de police de Saint Cyr aux Monts d’Or- et des associations, a été fondée en 1990 sous le mandat du maire Michel Noir. En organisant par exemple des voyages à Cracovie et des visites au camp d’Auschwitz, elle a pour objectif d’éveiller, d’abord les jeunes, mais aussi l’ensemble des citoyens, aux tragédies des crimes contre l’humanité, et de les inviter à respecter la dignité de l’homme, à s’investir pour défendre les droits humains, à militer contre le racisme, contre l’antisémitisme, contre la peine de mort…
3. Cf. Claire Marynower, Joseph Begarra : un socialiste oranais dans la guerre d’Algérie, préface de Raphaëlle Branche Paris, L’Harmattan, 2008, 234 p.
4. Respectivement Régiment Parachutiste d’Infanterie de Marine et Régiment de Parachutistes Coloniaux.
5. La Nouvelle République, 13 mars 1957, cité p. 78.
6. Ayant commencé sa carrière en 1907 comme administrateur adjoint stagiaire de commune mixte, Augustin Berque (1884-1946) fut nommé en 1941 directeur des Affaires indigènes au Gouvernement Général de l’Algérie.
7. Son nom fut emprunté à la victoire piémontaise de 1859 contre les Autrichiens, près de Verceil, à la limite de la Lombardie et du Piémont.