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L’Islamisme au Maghreb

Saluant la sortie de l’ouvrage de Paul Balta et de Claudine Rulleau, « Islam et islamisme. Gare aux amalgames [1]  », la revue Confluences Méditerranée, dont les deux auteurs sont membres du comité de rédaction, a décidé d’en publier ici quelques bonnes feuilles.

Le rôle des frères musulmans d’Egypte

Pour suivre l’évolution de l’islamisme au Maghreb, il faut remonter à la création de l’Association des Frères musulmans en Égypte. Hassan El Banna (1906-1949), fils d’un élève du fondamentaliste Mohamed Abdô (1849-1905), a été un adepte du salafisme, de l’arabe salaf (ancêtre, prédécesseur), mouvement sunnite revendiquant le retour à l’islam des origines. Nommé instituteur à Ismaïlia, sur le canal de Suez, il fonde, en mars 1928, l’Association des FM [2], Jam’iyyat alIikhwân al-muslimin, radicale bénéficiant secrètement du soutien moral et financier de l’Arabie saoudite.

Événements ayant contribué à son apparition : la « Déclaration Balfour » (1917) promettant « la création d’un Foyer national juif en Palestine » ; la montée en puissance de l’Europe après la guerre 1914-1918 ; la création en 1920, à Genève, de la Société des Nations, (remplacée, en 1945, par l’ONU, à New York) ; l’abolition du califat, en 1924, par Mustafa Kemal Atatürk qui proclame la laïcité en Turquie.

El Banna prend le titre de « Mourched al‘âm », Guide général. Créé en 1930, le journal des FM proclame : « Allah est notre but. Le messager est notre guide. Le Coran est notre loi. Le Jihad (guerre sainte) est notre moyen, le martyre notre espérance ». Chaque candidat doit prononcer un serment d’allégeance : « Je m’engage envers Dieu, le Très-Haut, le Très Grand, à adhérer fermement au message des Frères musulmans, à accomplir pour lui le jihad, à avoir entière confiance en son chef et à lui obéir totalement (…) ».

De 2 000 militants au premier congrès en 1933, ils passent en 1938 à environ 2 millions répartis en 300 cellules. Les FM se dotent d’une structure militaire clandestine, appelée « Organisation secrète », commandée par Saleh Achmaoui. Impliqué dans des tentatives de prise du pouvoir au Yémen, en Syrie, au Soudan, en Égypte, il lutte contre la domination occidentale, le sionisme, les régimes au pouvoir. L’organisation étend son influence de façon fulgurante dans plusieurs pays du Proche-Orient et du Maghreb.

Sayyid Qotb lance le Jihad

Le 6 décembre 1948, elle est dissoute par le Premier ministre, Fahmi el Nokrachi, assassiné trois semaines plus tard par un militant. El Banna est éliminé le 12 février 1949 dans un attentat organisé par la police. Sayyid Qotb [3] (1906-1966) s’impose alors comme successeur. Poète, essayiste, critique littéraire, militant des FM depuis 1951, il devient le principal théoricien de l’islamisme. Appelant à renverser le régime de Nasser, il est jeté en prison en 1954, y passe plusieurs années et se radicalise. Auteur de plus de vingt livres, dont Signes de piste (1964), il devient la référence des extrémistes islamistes.

Son objectif : créer un État islamique. Comme El Banna, il affirme : « La bannière de l’islam doit couvrir le genre humain et chaque musulman a pour mission d’éduquer le monde selon les principes de l’Islam ». Il forge la notion de « l’État Impie », parce qu’il n’applique pas la Charia et recommande le jihad contre ces États, musulmans ou non. Pour lui, l’islam apporte une solution complète à tous les problèmes, politiques, économiques, sociaux. Il est pendu le 29 août 1966. L’organisation Al Qaida [4], la Base, fondée par Oussama Ben Laden, en 1988, est devenue l’internationale islamiste [5].

Mouvements islamistes maghrébins

Formés dans les années 1950-1960, ils se sont beaucoup développés vingt ans plus tard [6]. Leurs membres sont allés se former et combattre en Afghanistan où une guerre de dix ans a opposé moudjahidine et forces soviétiques. Puis ils rentrent chez eux ou se rendent en Europe ou en Irak, selon les besoins de « la cause ». Des négociations en 2006 entre compagnons de Ben Laden et ces mouvements aboutissent à la formation de « Al Qaida au Maghreb », quatrième branche armée après celles d’Afghanistan, d’Irak et d’Arabie saoudite. Elle rassemble le Groupe islamique combattant en Libye (GICL), le Groupe salafiste pour la prédication et le combat (GSPC) algérien, le Groupe islamique combattant en Tunisie (GICT), le Groupe islamique combattant du Maroc (GICM) et divers groupuscules.

En Libye : les islamistes contre Kadhafi

Vaste désert, sauf sur la côte (1 759 540 km2, plus de 6 millions d’habitants), le pays colonisé par l’Italie de 1911 à 1943, accède à l’indépendance en 1951. Le 1er septembre 1969, le roi Idris Ier Al Sanoussi est renversé par le colonel Moammar Kadhafi (né en 1942) qui instaure la République et pratique un nationalisme teinté de socialisme. En 1975, le petit Livre vert expose sa vision politique qu’il applique deux ans plus tard : la « Révolution du peuple » et la « Jamahiriya (l’État des masses) arabe libyenne populaire et socialiste ». Il crée des « comités révolutionnaires » et veut moderniser l’islam. (…) Les femmes, scolarisées, iront jusqu’à l’Université (60 % des effectifs en 2008) et ont le droit d’entrer dans l’armée.

Divers mouvements islamistes sont nés dans les années 1980 ; le plus structuré est le GICl. Kadhafi les accuse de trahir le Coran et l’islam et les réprime férocement. Pour avoir organisé des attentats anti-occidentaux, la Libye est mise au ban des nations. (…) Se sentant menacé par le GICL, Kadhafi modifie sa politique en 2005. Il se rapproche des États-Unis et de l’UE pour bénéficier de leur soutien dans la lutte contre le terrorisme. Le GICL, devenu membre d’Al Qaïda au Maghreb islamique, AQMI [7], maintient ses objectifs : instaurer un régime islamique. Affaiblis par l’arrestation de plusieurs de leurs chefs, les militants se réfugient dans les régions montagneuses du Tibesti ou rejoignent le GSPC algérien.

En Tunisie : islamisme contre modernité

Ce petit pays (164 000 km2, plus de 10 millions d’habitants), protectorat français depuis 1881, accède à l’indépendance le 20 mars 1956. Habib Bourguiba est le premier chef d’État d’un pays arabe et musulman à avoir promulgué un Code de la famille qui interdit la polygamie et la répudiation, institue le divorce et accroît les droits des femmes. Ses réformes tendant à la laïcisation de la société lui valent l’hostilité d’un courant islamiste.

En 1972, Farid Ghannouchi (né en 1941), professeur de philosophie, crée Al-Jamâa Al-Islamiyya, le Groupe islamique, inspiré des FM. Il devient en 1981 le Mouvement de la Tendance islamique, puis En Nahda (Renaissance). En 1987 plusieurs attentats islamistes entraînent la condamnation de Ghannouchi (gracié, il s’est exilé au Royaume-Uni). Le 7 novembre le président Bourguiba, âgé et malade, est destitué par son Premier ministre, le général Zine el-Abidine Ben Ali qui lutte sans merci contre les mouvements islamistes.

Durement touchés, ils se regroupent dans AQMI qui condamne le régime pour « apostasie ». Leur attentat le plus spectaculaire –mais non le seul- a eu lieu le 11 avril 2002 contre la synagogue de la Ghriba dans l’île de Djerba (21 morts : 5 Tunisiens, 14 Allemands, 2 Français). Objectif : frapper l’industrie touristique qui assure les plus forts revenus de l’État.

En Algérie : la décennie noire

En Algérie (2 400 000 km2, 33 millions d’habitants), l’islam traditionnel a été le principal noyau de la résistance à la colonisation française dès 1830. Mais la guerre d’indépendance (1954-1962) a été animée par le Front de Libération nationale (FLN), de tendance laïcisante. Le colonel Houari Boumediène (1932-1978), qui évince en 1965 le président Ben Bella, installe un régime autoritaire avec parti unique et entend moderniser l’islam. Des courants islamistes s’affirment sous la présidence de Chadli Bendjedid qui lui succède en 1979 et introduit la corruption dont il est le premier bénéficiaire.

En 1988, les émeutes de la vie chère suscitent la refonte de la Constitution et l’instauration du multipartisme. Une trentaine de partis sont reconnus dont le Front islamique du salut, fondé par Abbasi Madani (né en 1931) (…) qui participe aux élections législatives du 26 décembre 1991. Son succès au premier tour, inquiète l’armée qui réagit le 11 janvier 1992 : elle obtient la démission de Bendjedid, annule le second tour, dissout les assemblées communales et départementales dirigées par les élus du FIS, arrête ses députés. Se constituent alors dans la clandestinité l’Armée islamique du salut (AIS), dans la mouvance du FIS, et son un concurrent, le Groupe islamique armé (GIA), fondé par Djaafar el-Afghani, fort d’environ dix mille hommes dont beaucoup ont combattu en Afghanistan.

Voitures piégées, sabotages, bombes dans les lieux publics, attaques de domiciles privés, prises d’otages et viols de femmes, massacres collectifs caractérisent la guerre civile pendant la « décennie noire » (1991-2000), qui a fait, selon les estimations, entre 150 000 et 200 000 morts dont environ 90 % de civils, et un million de victimes. Ralliement du GSPC à Al Qaïda [8].

L’armée a quasiment démantelé ces réseaux. Toutefois, quelques groupes s’unifient au sein du GSPC. Abdelaziz Bouteflika (né en 1937) (…) élu président en 1999 est réélu en 2005. Sa Charte de réconciliation nationale, adoptée par référendum en septembre, entend restaurer la paix civile par « l’extinction des poursuites à l’encontre de tous les individus qui mettent fin à leur activité armée et remettent les armes en leur possession ». Elle ne s’applique pas aux individus impliqués dans des crimes de sang, des viols, etc. Six mille « repentis » environ se sont rendus.

Le GSPC (1 000 membres environ) lance alors le slogan des « Trois NON » : « à tout accord », « à toute trêve », « à toute réconciliation ». En 2006, il revendique 150 opérations et, le 11 septembre, annonce son ralliement à Ben Laden. Premier objectif d’AQMI : renversement du régime symbolisé par l’attentat du 11 avril 2007 contre le Palais du gouvernement à Alger. Objectif suivant : instaurer un califat régional regroupant les pays d’Afrique du Nord, artificiellement séparés par la colonisation, étape vers un califat unique.(…)

Au Maroc : 25 mouvements slamistes

(…) Le Maroc, indépendant depuis 1956, a plus de 30 millions d’habitants sur 710 000 km2 (avec le territoire au sud revendiqué par le Polisario, Front pour la Libération de la Saguia El-Hamra et du Rio de Oro). Le roi a le titre de « Commandeur des croyants » car descendant du prophète Mahomet par sa fille Fatima. Les islamistes ne peuvent le contester, mais l’accusent de « collaborer avec l’Occident ».

Hassan II succède à son père Mohamed V. Sous son règne, de 1961 à sa mort en 1999, la corruption sévit et les inégalités sociales se creusent. En 1998, le pays comptait 60 % d’analphabètes et était au 125e rang selon l’indice de développement de l’ONU. Comme ses voisins, il connut des émeutes contre la vie chère, en 1984, et des attentats visant surtout des sites touristiques.

Les disparités ont favorisé l’émergence d’environ vingt-cinq mouvements islamistes, des plus modérés aux plus violents. Parmi les premiers Addaâwa wa Tabligh (Prédication et communication), créé en 1975, a des objectifs purement religieux et se tient à l’écart de la politique. Parmi les autres, la Chabiba islamia (Jeunesse islamique), fondée en 1969, a une Aile Radicale Armée, le Jound Allah (Soldat de Dieu) qui prône la violence ; Al Moudjahidoun (les Combattants), clandestin comme les deux précédents, veut instaurer un État islamique au besoin par la force. Au début des années 2000, le GICM en appelle au martyre, crée des pépinières de kamikazes, organise nombre d’attentats puis rejoint AQMI.

Mohamed VI, succède à son père en 1999. Il engage des réformes dont la Moudawana, qui améliore le statut des femmes, et provoque la colère des fondamentalistes. La situation reste instable, même si les autorités, la police et la société civile se mobilisent. Des affiches proclament : « Les terroristes ruinent la réputation de l’islam », « Le terrorisme n’a pas de religion », « Les terroristes font de l’islam une cible facile aux yeux du monde et des musulmans. » Ici comme ailleurs, la population est lasse de leurs attaques dont elle est aussi victime et qui contribuent à renforcer le caractère policier des régimes.

Sahara occidental : multiples tensions

Ce territoire situé entre le Maroc et la Mauritanie représente plus de la moitié de la superficie du seul Maroc (266 769 km2). Cette colonie espagnole dont Madrid s’est retirée en 1976 a proclamé unilatéralement, le 27 février, son indépendance, contestée par Rabat, sous le nom de République arabe sahraouie démocratique.

Dès 1975, la Cour internationale de justice de La Haye avait reconnu le droit du peuple sahraoui à l’autodétermination. Très peu peuplée (environ 300 000 habitants), le territoire (…) est toujours revendiqué par le roi qui se dit prêt à accorder l’autonomie à certaines régions.

Les spécialistes divergent sur l’évolution de la RASD. Pour les uns, le blocage de la situation, l’incapacité des politiques à trouver une solution d’avenir et l’arrivée de jeunes militants imprégnés d’intégrisme, pourraient faire basculer des groupes sahraouis vers le terrorisme islamiste. C’est ce qu’insinuent des amis du Maroc. Pour d’autres qui ont suivi le dernier congrès du Front Polisario, tenu démocratiquement en décembre 2007, les Sahraouis veulent l’indépendance, mais pratiquent toujours un islam modéré bien éloigné des agissements d’Al Qaïda.

En Mauritanie : apparition d’Al Quaida

Le nom officiel, République islamique de Mauritanie, n’a rien à voir avec l’Iran. Il a été choisi après l’indépendance, en 1960, pour se démarquer de la Mauritanie colonisée par la France. En grande partie désertique, ce vaste pays (1 030 700 km2) à la charnière du Maghreb et de l’Afrique noire, compte 3 millions d’habitants dont environ 30 % de Maures, 30 % de Noirs non arabophones et 30 % de haratine, anciens esclaves noirs arabisés.

Une révolution tranquille s’y est déroulée en 2006-2007 : la population a voté pour la démocratie après dix-huit ans (1960-1978) de régime autoritaire de Mokhtar Ould Daddah et trois décennies de dictatures militaires qui avaient éradiqué les tentatives islamistes. Les Mauritaniens pratiquent par tradition un islam tolérant. Le président Sidi Ould Cheikh Abdallahi a prêté serment le 19 avril 2007. Partisan d’une politique d’ouverture, il a accepté la création d’un parti politique islamique, le Rassemblement national pour la réforme et le développement (RNRD). Il est toutefois confronté à des difficultés économiques qui ont modifié la situation. L’Arabie saoudite lui apporte son aide financière, comme à ses prédécesseurs. Elle en a profité pour construire des mosquées dont le nombre est passé de 58, en 1989, à plus de 900, début 2008.

Des attentats ont été commis en liaison avec le GSPC algérien, car l’État a établi des relations diplomatiques avec Israël en 1999. En outre, AQMI recrute dans ses camps d’entraînement au Sahara de jeunes activistes [9]. Le 24 décembre 2007, ils ont tué quatre touristes français et grièvement blessé un autre, puis tué, le 27, trois soldats mauritaniens. Conséquence : pour la première fois de son histoire, le rallye Paris-Dakar a été annulé, le 4 janvier 2008, à la veille du départ de Lisbonne de sa 30e édition ; plus de 60 % du trajet étant prévu en Mauritanie, elle a été ainsi privée d’importantes rentrées d’argent. Il est évident que les confins désertiques des pays du nord de l’Afrique rendent malaisée la traque des terroristes : le Sahara à qui le connaît bien offre d’innombrables caches.

NOTES :

1. Edition Milan, Toulouse, 2008. 2. Carré Olivier, Seurat Michel, Les Frères musulmans (1928-1982), L’Harmattan, Paris, 2002. 3. Carré Olivier, Mystique et politique - Le Coran des islamistes, commentaire coranique de Sayyid Qutb (1906-1966), Le Cerf, Paris, 2004. 4. Kepel Gilles (sous la dir. de), Al-Qaida dans le texte, PUF, Paris, 2005. 5. Balta Paul, Rulleau Claudine, Islam et islamisme. Gare aux amalgames, Milan, Toulouse, 2008, 6. Burgat François, Islamiste au Maghreb, La voix du Sud, Karthala, Paris, 1988. 7. Guidère Mathieu, Al-Qaida à la conquête du Maghreb. Le terrorisme aux portes de l’Europe, Éditions du Rocher, Paris, 2007. 8. Balta Paul, L’islam, Collection « Idées reçues », Le Cavalier Bleu, Paris, 3ème édition, janvier 2009. 9. Gomez-Perez Muriel (sous la dir. de), L’islam politique au sud du Sahara. Identités, discours et enjeux, Karthala, Paris, 2005.