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And Patrick Habis

L’Humanisme réinventé

Joseph Yacoub, L’Humanisme réinventé Cerf, 2012, 214 pages.

Dans un moment de crise, les discours d’exclusion retrouvent aujourd’hui un certain écho. Les digues cèdent de nouveau aux discours de ceux qui distinguent, non pas pour célébrer une humanité plurielle mais pour introduire des raisons de rejet. Edward Saïd a ainsi magistralement montré qu’une posture essentialiste tend à créer l’Autre pour mieux stratifier l’humanité et ainsi assurer les processus de domination. On a pu croire que cette façon de voir le monde pouvait être remisée sur les étagères de l’histoire. Or elle demeure toujours comme une braise en attente de vents porteurs. Et certains vents le sont aujourd’hui.

Dans ce contexte, le livre de Joseph Yacoub arrive comme un air frais un jour de canicule. Il nous démontre comment la fin de la Seconde Guerre mondiale a été féconde en termes de réaffirmation humaniste. Mais pour qu’elle soit effective, l’égale dignité humaine exige d’abord une reconnaissance des droits humains avec tout un travail philosophique et juridique en amont. L’ouvrage de Joseph Yacoub, professeur honoraire de l’Université catholique de Lyon, revient de façon magistrale sur la genèse de ces normes juridiques qui assurent à chaque membre de la communauté humaine les mêmes droits par-delà les différences culturelles.

Au coeur de ce processus de promotion de la dignité et de la reconnaissance des cultures, se trouve l’UNESCO créée dans la foulée d’une Seconde Guerre mondiale qui avait foulé aux pieds tous les principes d’humanité. Sollicités pour livrer leurs réflexions sur ce qui fonde les droits de l’homme, Joseph Yacoub nous fait découvrir les contributions de moult acteurs de la pensée à la sortie de la terrible tragédie mondiale. L’auteur de l’ouvrage nous livre ainsi certaines pensées de Ghandi, de Jacques Maritain, d’Emmanuel Mounier, du Chinois Chung-Shu Lo, de l’Anglais Aldous Huxley et de bien d’autres qui furent sollicités dans le cadre de ce travail de définition d’une universalité des droits de l’homme. Rien qu’avec ces apports venus de tous les coins du monde, le livre de Joseph Yacoub tombe à point nommé. Pardelà le contenu de ces déclarations souvent pleines de force, il est intéressant de découvrir l’étendue de la mobilisation de ces grandes figures intellectuelles et spirituelles qui permit de déboucher sur la déclaration des droits de l’Homme. Dans le cadre de ce travail historico-philosophique, Joseph Yacoub s’intéresse également à deux autres réflexions fondatrices , ainsi qu’au cadre humain et institutionnel dans lequel elles prirent forme. D’une part, le texte sur « L’humanisme de demain et la diversité des culturelles » vise à promouvoir les cultures. Il est finalement un complément essentiel du premier qui définit les droits de chacun. D’autre part, Joseph Yacoub s’intéresse à une troisième réflexion : il s’agit des Entretiens de New Delhi de décembre 1951 sur les relations philosophiques et culturelles de l’Orient et de l’Occident qui débouchèrent sur des recommandations en faveur d’un nouvel humanisme.

Sur ces trois sujets fondamentaux, des textes ont ainsi pu voir le jour et assurer un socle commun à l’humanité. Mais pour redonner de la vie et finalement de la portée à ces efforts, le travail d’historicisation de ces processus de production intellectuelle par Joseph Yacoub est tout à fait salutaire : il montre avec force que cette matrice juridique commune émane d’une démarche largement collective où l’UNESCO a oeuvré avec force efficacité.

Dans la seconde partie du livre, Joseph Yacoub se plonge beaucoup plus loin dans l’histoire. Il s’intéresse aux rapports très étroits qu’ont eus les civilisations mésopotamiennes puis syriaques avec les notions de diversité culturelle et de droits de l’homme. Tout comme la première, cette partie est également très stimulante car elle nous familiarise un peu plus avec des pensées humanistes anciennes dont l’actualité nous frappe. En fils de cette Mésopotamie si féconde, Joseph Yacoub nous fait toucher certains legs majeurs de ces civilisations : le vocabulaire si significatif en termes de droit, le code Hammourabi déjà si abouti du point de vue éthique, certains penseurs (Tatien, Bardesane, Yacoub Aphrahate, Michel le Syriaque) très féconds sur le plan de l’universalisme et des traducteurs syriaques qui furent des passeurs de culture. S’intéresser à ce « moment » et ce lieu particulier, c’est ainsi rejoindre l’arrière-plan d’une humanité qui oublie trop souvent sa matrice commune. Les valeurs humanistes n’ont ni frontière dans le temps, ni frontières dans l’espace.