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Juives d’Afrique du Nord. Cartes postales (1885-1930)

Clémence Boulouque, Nicole Serfaty, Juives d’Afrique du Nord. Cartes postales (1885-1930), Ed. Bleu Autour, Saint-Pourçain-sur-Sioule, 2005, 140 pages, 22 €

Après Femmes d’Afrique du Nord et Égyptiennes ressuscitées sur papier glacé dans l’Allier, à Saint-Pourçain-sur-Sioule, grâce aux éditions Bleu Autour, voici Juives d’Afrique du Nord. Le principe est le même, des cartes postales (1885- 1930), entre 80 et 100, accompagnées d’un texte littéraire et d’un texte anthropologique qui met ces images en perspective. Pourquoi des femmes  ? Parce qu’elles ont droit à un livre à elles. Des portraits de femmes, des jeunes filles qu’on a vues moins souvent que les musulmanes des « scènes et types » Kabyles, nomades, bédouines, mauresques, citadines, Ouled- Naïls… Les juifs constituent une minorité parmi ceux que la Colonie nomme les « Indigènes ». J’ai vu dans ces belles juives de belles « cousines » comme le dit N. Serfaty dans son texte, lorsqu’elle situe historiquement les communautés dans chacun des pays du Maghreb. Elle relate à travers costumes, gestes, traditions, la lente mutation de la condition féminine juive dans ces pays d’islam, de l’empire colonial français. Juifs et musulmans ont longtemps cohabité, et heureusement. On voit la même khemsa (la main de Fatma) contre le mauvais oeil au cou des juives et des musulmanes. Dans certaines régions, juifs et musulmans honorent les mêmes saints maraboutiques. Les juives du Sud ressemblent à leurs cousines musulmanes ; les photos le prouvent et les photographes, attentifs, ne les ont pas déguisées comme cela arrivait dans les studios des villes où la mode française remplaçait le costume traditionnel et où les modèles transgressaient l’interdit de l’image imposé par la religion juive. N. Serfaty rappelle le quartier réservé de Casablanca, « Bousbir », dont parle C. Taraud dans son étude sur la prostitution coloniale au Maghreb et que des femmes juives prostituées posaient comme modèles dans les studios des photographes. La longue marche des femmes juives vers l’émancipation est jalonnée par les écoles de l’Alliance israélite universelle fondée par des juifs français qui instruisent dans la langue française les enfants de la communauté juive suivant les programmes de l’Instruction publique française. On se souvient de ces maîtres juifs de Turquie transférés en France et au Maroc au moment de la turquisation de la langue et de la culture avec la fin de l’Empire ottoman (Lucette Heller-Goldenberg signale cet épisode historique dans ses Cahiers d’Études maghrébines, n°18-19, 2004, que je cite dans Journal de mes Algéries en France (Bleu Autour, 2005).) Sur l’une des cartes postales, on voit un groupe de petites écolières juives comme ces groupes de fillettes musulmanes dans les écoles de la République en Algérie coloniale. N. Serfaty regrette que les photographes se soient limités aux « scènes et types », répondant au goût de l’exotisme du public occidental (on peut rappeler les expositions coloniales successives qui ont glorifié le pittoresque et le folklore les plus stéréotypés). Les artistes, des chanteuses comme Habiba Messika en Tunisie, les musiciennes, les romancières comme la fameuse Elissa Rhaïs née Rosine Boumendil à Blida (1876-1940) que ses éditeurs parisiens font passer pour une musulmane séquestrée, ces femmes n’ont pas intéressé les photographes ethnologues : aucun portrait d’elles sur carte postale.En Libye, les juifs italiens occidentalisés sont les passeurs de la tradition à la modernité. Comme dans les autres pays d’Afrique du Nord, les juives s’adaptent à cette modernité, mais à leur rythme. N. Serfaty, l’oeil sur les images proposées par le livre et la remarquable collection de G. Sylvain, nous donne des éléments de l’histoire des communautés juives d’Afrique du Nord à travers ses femmes, les ancêtres des juifs dispersés, nés en diaspora, ces aïeules que C. Boulouque regarde, surprise, se disant, dans ce patio imaginaire féminin : « Je suis parmi les Miens ». Un beau livre, émouvant, qui dit que le travail de mémoire est précieux et nécessaire pour tous ceux qui sont loin, au-delà du pays natal des ancêtres.