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Israël et les dérives du sionisme
(paru dans La Croix, le 4 août)

Pierre Blanc: Rédacteur en chef de Confluences Méditerranée, Chercheur au Centre international des hautes études agronomiques méditerranéennes (CIHEAM)
4 août 2014
Une fois de plus la bande de Gaza est livrée aux logiques militaires dont on déplore tous les jours le nombre croissant de victimes. Tellement nombreuses sont-elles ! Depuis qu’il est entamé, nombreux sont également les commentaires sur ce conflit. Cependant, peut-être passent-ils trop sous silence la lente évolution du pouvoir israélien qui est représentative de celle de sa société. Faut-il rappeler qu’Israël est une démocratie réelle et qu’à ce titre le pouvoir émane de l’expression populaire ? Ce constat en appelle un autre : le pouvoir israélien n’a jamais été aussi fortement radicalisé qu’en cette période tragique. Il associe le Likoud dont les positions sur la question palestinienne sont très dures ainsi que des figures d’extrême droite, Avigdor Lieberman du parti « Notre maison Israël » et Naftali Benett du « Foyer juif ». Cette radicalisation vient de loin et s’inscrit dans la longue durée. L’histoire du Yishouv (la communauté juive de Palestine avant 1948) et d’Israël après sa création montre en effet une succession de bifurcations qui ont conduit toujours plus sur les chemins de la surenchère territoriale et de la violence militaire.

Quand à la fin du 19ième siècle, la Palestine n’était encore qu’un territoire de l’empire ottoman, l’idée d’en faire l’espace d’une diaspora juive désormais réunie ne fit pas l’unanimité chez les fils aînés d’Abraham. Beaucoup de Juifs en Europe critiquèrent d’emblée cette idée défendue par le fondateur du sionisme, Theodor Herzl. A commencer par les religieux eux-mêmes qui pensaient que le sionisme contrevenait au judaïsme qui, en aucune manière, n’avait à rechercher une accélération des temps messianiques. En Europe, des Juifs marxistes s’opposaient aussi avec la dernière énergie à une idéologie « nationale » à rebours du combat pour la sortie de l’aliénation de la classe ouvrière. Au sein même du sionisme, des divisions se dessinaient entre la vision politique de Herzl, désireux d’un retour massif en Palestine, et un sionisme dit culturel d’Ahad Aham (1856-1927) pour lequel seul un petit nombre de Juifs établis en Terre sainte devait éclairer le reste de la diaspora.

Si le sionisme n’était pas bien perçu chez les Juifs, il l’était encore moins dans les chancelleries jusqu’à ce que Londres, pour des raisons stratégiques, ne décidât de créer un foyer juif en Palestine. L’immigration juive s’accéléra ensuite sur fond de montée de l’antijudaïsme en Europe. En même temps, le Yishouv se divisait progressivement entre partisans juifs d’une Palestine binationale judéo-arabe, héritiers d’Ahad Aham, et partisans d’une Palestine avant tout juive. Ceux-ci se retrouvaient soit derrière Ben Gourion qui allait dominer longtemps le courant travailliste, soit derrière Vladimir Jabotinsky dont les épigones radicaux créeraient le Likoud. Progressivement les partisans d’une Palestine binationale reculèrent jusqu’à la guerre de 1948 qui marqua leur effondrement tandis que les partisans d’une Palestine juive, version travailliste, prirent le pouvoir au sein du nouvel Etat. Après cette bifurcation idéologique qui vit les « binationalistes » disparaître peu ou prou, une autre allait progressivement se produire après 1967. La guerre des Six-jours revigora en effet certains courants religieux (Goush Emounim) et de droite (Likoud), les premiers considérant que la conquête de Jérusalem-Est et d’Hébron (tombeaux des patriarches) ouvrait des temps messianiques (rabbin Moshe Levinger) quand les seconds considéraient qu’ils libéraient les territoires occupés (Menahem Begin). Cette radicalisation allait se retrouver dans les urnes quand, en 1977, le Likoud associé à d’autres formations israéliennes remporta les élections. L’extrémisme du Likoud marqua alors de son empreinte les territoires palestiniens occupés : après les travaillistes qui avaient commencé à coloniser la vallée du Jourdain en Cisjordanie, le plan Drobless fut établi par le Likoud qui prévoyait un déploiement massif de peuplements juifs dans toute la Cisjordanie et la Bande de Gaza. Les voies critiques comme celle du savant Yeshayou Leibowitz continuaient à se faire entendre mais elles se heurtaient à la radicalité du pouvoir. Un espoir apparut pourtant au début des années 1990 sur fond de recomposition géopolitique post-guerre froide. Ce ne fut certes pas les héritiers d’Ahad Aham qui revinrent sur la scène mais les sionistes modérés du parti travailliste. Sous pression américaine et travaillé par ses courants pacifiques lassés d’une intifada sans fin, Israël fit ce pas en apparence prometteur. Mais Itzhak Rabin fut assassiné par un extrémiste israélien tandis que les attentats du Hamas, une organisation favorisée entre autres par le déni israélien des partis laïcs et nationalistes palestiniens, provoquèrent le retour du Likoud en 1996. Une nouvelle fenêtre s’ouvrit néanmoins à la fin de la décennie 1990 avec le retour des travaillistes dont on ne doit pas exagérer les capacités de compromis surtout dans le cadre de gouvernements de coalition associant des partis très nationalistes. Les négociations de Camp David en 2000 laissèrent néanmoins croire qu’un chemin était possible. Dans ce contexte, Ariel Sharon se rendit le 28 septembre 2000 sur l’esplanade des mosquées pour signifier que Jérusalem n’était pas divisible, provoquant ainsi une nouvelle intifada dans les territoires palestiniens désenchantés devant le peu d’avancées du processus de paix. Dans une société israélienne apeurée, la victoire du Likoud en février 2001 permit à Ariel Sharon, devenu Premier ministre, de construire le mur de séparation puis d’évacuer unilatéralement la bande de Gaza évitant ainsi un accord de paix global tandis que le territoire gazaoui allait être soumis à un blocus systématique confinant à l’asphyxie. Par-delà ses actions, Ariel Sharon oblitéra définitivement la lettre d’Oslo mais aussi l’esprit de concorde que le processus de paix avait instillé dans la société israélienne. La guerre de 33 jours au Liban en 2006, vécue comme un échec en Israël, puis l’opération Plomb durci à Gaza au cours de l’hiver 2008-2009 contribuèrent ensuite au recul du militantisme pour la paix tandis que les colons, toujours plus nombreux, pesaient sur les choix politiques du pays. Désormais, Israël se trouve dépourvu d’un courant fort à même de porter l’idéal d’une paix juste avec les Palestiniens. De leur côté, jamais les extrémistes n’ont été aussi pesants dans la société israélienne tandis qu’une majorité plus suiviste - car perméable au discours va-t-en guerre - se laisse conduire sur les chemins improbables de la confrontation, aidée en cela par des radicaux palestiniens dont le nombre ne peut que s’accroître avec le déni de leur peuple.

Certes des forces morales résistent magistralement en Israël, à preuve les manifestations anti-guerre qui s’y déroulent. Mais elles doivent pouvoir compter sur les diplomaties occidentales notamment, à supposer qu’elles deviennent plus actives et non pas minimalistes voire complices. C’est une question de survie pour les Palestiniens et aussi une question d’avenir pour Israël.

Pierre Blanc, enseignant-chercheur en géopolitique, rédacteur en chef de Confluences Méditerranée, auteur de l’atlas des Palestiniens (Autrement).