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And Patrick Habis

Islam, Modernism and the West

Gema Martin Munoz B., Tauris Publishers, Londres, New York, 1999.

Il s’agit d’un recueil de textes qui ont leur origine dans un séminaire organisé à Tolède par la Fondation José Ortega y Gasset, pour le compte de la Fondation Eleni Nakou. Des universitaires de diverses disciplines, venant de pays occidentaux ou musulmans, ont participé à ce débat sur les interactions actuelles entre ces deux mondes. L’un des intérêts de cet ouvrage - et non le moindre - est d’éviter de faire de l’Histoire une arme idéologique servant à opposer les deux mondes. Il faut alors reconstruire une image positive de l’autre, en établissant des frontières entre les visions imaginaires et les réalités historiques. Seize auteurs (M. Abed al Jabri, F. Adelkhah, M. Arkoun, M. Borrmans, J. Césari, J.L. Esposito, A. Filali-Ansari, B. Khader, G. Kramer, G. Martin-Munoz, A.E. Mayer, M.A. Moratinos, J.S. Nielson, T. Ramadan, M. Tozi, et F. Zabbal) ont participé à cet ouvrage en quatre parties : 1) Une réinterprétation des relations entre l’Europe et le monde musulman ; 2) Le concept de civilisation en Islam et en Occident ; 3) La dialectique de la raison et de la foi : sécularisation et islamisme ; 4) L’islam en Europe, l’islam et l’Europe. Mohamed Arkoun ouvre la première partie : « L’Histoire comme idéologie de légitimation : une approche comparative dans les contextes islamiques et européens  ». Il pose d’emblée la question fondamentale du vocabulaire. Il conteste la légitimité de la juxtaposition des termes Islam et Europe ou Islam et Ouest. Un terme religieux est d’une part abusivement utilisé pour analyser des sociétés extrêmement variées sur le plan culturel et historique et d’autre part « Europe » et « Ouest » se réfèrent à des sociétés qui ont été façonnées par la modernité depuis le XVIe siècle. Il est nécessaire d’étudier - nous dit-il - les nombreuses différences historiques qui se sont approfondies ces quarante dernières années entre des sociétés arbitrairement appelées islamiques et des sociétés occidentales. Dans chaque cas, il sera nécessaire d’évaluer comment l’islam et la modernité coexistent et évoluent. Il définit ensuite les termes : par le terme « contexte islamique », il faut entendre toutes les aires historiques marquées plus ou moins par le « phénomène coranique ». Le contexte occidental est, lui, marqué par la modernité , c’està- dire par cet effort continu pour assurer l’indépendance des sphères religieuse, politique, législative et judiciaire. Il ajoute : « L’échec pour séparer ces sphères est lié à un stade de raisonnement où la connaissance mythique prédomine sur la connaissance historique critique ». Cette approche ne permet pas de nouer le dialogue. C’est ainsi que l’on risque de juger l’islam au travers des catégorisations introduites par les Lumières et le positivisme, oubliant que la plupart des inventions culturelles de l’islam appartiennent à une période mentalement moyen âgeuse (610-14OO).Les autres articles n’évitent pas toujours cet écueil de vocabulaire et c’est dommage. Ils soulignent avec un bel enthousiasme la nécessité de respecter l’autre dans sa communauté et sa culture, dans un monde où l’interdépendance devient la norme. Il faut que les Occidentaux soient plus humbles et veillent à apprendre d’autres cultures. La contribution de Mohamed Abed Al-Jabri donne un éclairage intéressant par l’intermédiaire de l’apport d’Averroès aux règles du dialogue entre les cultures. Premier principe : comprendre l’autre dans son propre système de références. Deuxième principe : reconnaître le droit à la différence, auquel Averroès arrive, par l’intermédiaire de sa critique du syncrétisme d’Avicenne incorporant les principes de la religion dans ceux de la philosophie. Troisième principe : être juste consiste à chercher des arguments en faveur de ses adversaires comme on le fait pour soi-même. Ces principes certes évidents ne sont pas vraiment appliqués dans la relation à l’autre (quel qu’il soit !). Beaucoup d’auteurs insistent sur la nécessité absolue dans un monde où l’isolationnisme n’est plus possible (est-il souhaitable ?) de s’accommoder des différences et de la diversité et de refuser la pureté ethnique.Cette apologie du dialogue serait plus convaincante encore si l’on voyait plus nettement une approche démocratique dans les pays d’Islam, qui permettrait d’envisager à terme une séparation sinon radicale du moins ouverte entre la religion et l’Etat. L’article de Farida Adelkhah intitulé « Les restructurations de la famille dans les pays musulmans : le cas de l’Iran » est intéressant à cet égard : alors que c’est à peu près le seul lieu où sont évoquées les femmes dans tout le livre en liaison étroite avec la famille, l’auteur conclut sur l’incompréhensible opposition au port du voile en Occident. On comprend qu’il soit important de porter plus d’attention aux évolutions, compromis, négociations qui font évoluer la famille en pays d’Islam, mais on aimerait que la compréhension sur les raisons de refuser le voile pour les femmes ne soit pas absente du débat voire d’un éventuel dialogue entre les deux rives. Quoi qu’il en soit, ce livre, par la diversité de ses approches, de ses auteurs, fait partie des ouvrages de référence pour tous ceux qui ne partagent pas les thèses de S. Huntington, ou tout au moins souhaitent ardemment que le clash annoncé par lui ne se produise pas. Dans ce contexte, l’éducation fondée sur des approches historiques scientifiques, opportunément étudiées par M. Arkoun, est fondamentale et urgente.