Suivez nous!

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Introduction : Stratégies islamistes

Jean-Paul Chagnollaud: Professeur des universités et Directeur de l’iReMMO

Alors même que de Tunis au Caire, nous assistons, en ce début d’année 2011, à des révoltes sociales et politiques de grande envergure, tout se passe comme si nos perceptions du monde arabe, de l’Iran et, dans une moindre mesure, de la Turquie étaient encore plus ou moins calées sur une grille de lecture remontant aux années 1970. L’islam politique s’appréhende encore largement comme un ensemble compact, dangereux, foncièrement antidémocratique et antioccidental. Nombre de médias et d’observateurs cherchent toujours à décrypter les bouleversements en cours dans cette région par des interrogations sur le « péril islamiste » alors même que les partis et les leaders de cette mouvance plurielle ont été absents de ces vastes manifestations aussi bien en Tunisie qu’en Egypte sans oublier le fait, capital, qu’en 2009 c’est tout une fraction du peuple iranien qui a manifesté contre le régime autoritaire des ayatollahs et la réélection truquée de Mahmoud Ahmadinejad.

Ces perceptions sont elles-mêmes tributaires d’une histoire très ancienne qui nous renvoie à nos rapports tendus, conflictuels et parfois violents à l’Islam et à la colonisation. Combien de clichés, combien de préjugés et, disons-le, combien, de peurs nous viennent de cette longue, très longue confrontation historique entre le Nord et le Sud de la Méditerranée qui, à l’époque contemporaine, s’est structurée dans un rapport de domination décliné sous différentes formes allant de l’annexion au protectorat en passant par les mandats hâtivement bricolés en 1919 par la SDN pour permettre à la France et à la Grande-Bretagne de régner sur le Proche-Orient. Il suffit d’être attentif à ce qui se dit et s’écrit pour constater à quel point les séquelles de ces affrontements sont encore présentes dans nos mémoires collectives. Un récent sondage (janvier 2011) effectué par l’Ifop pour Le Monde fait apparaître, par exemple, qu’environ 40 % des Français et des Allemands estiment que l’Islam représente une menace tandis que 42% des personnes interrogées en France considèrent aussi les musulmans eux-mêmes « plutôt comme une menace » ; 22% les voient comme « un facteur d’enrichissement culturel » et pour 38 %, ils ne sont « ni l’un ni l’autre ».

La Front national, par la voix de Marine Le Pen, n’hésite pas à se présenter comme un pôle de résistance contre « l’invasion » des musulmans et de l’Islam. Et le problème n’est pas seulement qu’elle l’affirme mais surtout qu’une fraction significative des Français l’approuve... A ce terreau ancien, que la crise économique contribue évidemment à remuer, s’ajoutent les images de certains extrémistes islamistes qui scandent des anathèmes antioccidentaux et appellent à la guerre contres les Croisés, sans oublier bien sûr les terribles attentats du 11 septembre 2001 aux Etats-Unis commis par Al Qaïda ! Dès lors tous les amalgames possibles envahissent le débat et la réflexion. Un musulman devient vite aux yeux de certains un islamiste et donc aussi, pourquoi pas, un terroriste en puissance.

De ces approches schématiques et réductrices découlent des postures « intellectuelles » qui, en définitive, « essentialisent » les sociétés arabo-musulmanes. Elles considèrent, en effet, que ces sociétés sont enfermées dans un rapport à l’islam qui ne peut se distancier du politique. Elles les jugent donc incapables de s’ouvrir à la démocratie dès lors que des partis islamistes pourraient vouloir participer à des élections pour prendre le pouvoir et ensuite ne jamais plus le rendre. Face à un tel danger, il faut donc interdire la démocratie à ceux que l’on considère comme des ennemis de la démocratie comme on l’a fait en Algérie entre les deux tours des élections législatives de 1991 et en Palestine en 2006 en récusant carrément les résultats d’une élection transparente qui avait conduit à la victoire du Hamas ! Bref, au nom de la démocratie, les démocrates refusent aux islamistes le droit d’entrer dans le jeu démocratique et préfèrent soutenir les régimes autoritaires et leurs dictateurs ; je ne reviendrai pas ici sur l’absolu fiasco de la diplomatie française face aux événements de Tunisie et d’Egypte puisque presque tout a été dit sur ce sujet sauf pour ajouter qu’elle n’a fait que cristalliser tout ce qu’on vient d’évoquer en restant sur des représentations bloquées sans doute renforcées encore par la raison d’Etat qui privilégie les apparences formelles du pouvoir et les intérêts économiques à courte vue.

Il est probable, et en tout cas plus que souhaitable, que les mouvements qui viennent de se déclencher dans toute cette région vont contribuer à produire d’autres représentations de ces sociétés à condition évidemment que les transitions en cours réussissent à aller vraiment vers une démocratie digne de ce nom ; ce qui aujourd’hui est encore loin d’être acquis tant les incertitudes sont grandes. Mais d’ores et déjà ce qui se passe là-bas nous donne à voir autrement ces sociétés et les acteurs politiques qui vont progressivement s’affirmer d’ici les élections qui devraient arbitrer leur compétition, si tout va bien !

Ces mouvements sont portés par d’autres sensibilités que celle des islamistes à commencer par celles ancrées sur des exigences de liberté et de dignité qui renvoient à des valeurs universelles. Le fait même que des jeunes, avec leur rapport à la modernité sous toutes ses formes à commencer par celle de la communication (portables, SMS, Facebook, Twitter...), soient présents en masse devraient nous faire comprendre à quel point, en trente ans, ces sociétés ont changé et que les référents religieux liés au politique ont sans doute largement perdu de leur attractivité.

Cela ne signifie pas pour autant que les mouvements islamistes aient soudain disparu au profit d’une génération de démocrates modernes ! ils sont au contraire bien là, comme en réserve, à la recherche d’un rôle qu’il leur faut absolument repenser. Même si, sur tous les autres groupes, ils ont l’avantage d’être bien organisés et, dans certains pays comme l’Egypte, bien implantés. Si ces sociétés ont changé, on peut faire l’hypothèse que ces mouvements eux aussi ont changé parce qu’ils ont tiré profit des multiples expériences vécues ici ou là depuis toutes ces années. Par ailleurs, il me semble erroné de parler des islamistes comme s’il s’agissait d’un seul et même mouvement, sauf à se référer à des textes doctrinaux anciens demeurés pour l’essentiel à l’état de voeux... pieux. Outre que partout ils sont traversés de sensibilités différentes, par ailleurs contestées par d’autres comme celles des « salafistes » qui mettent l’accent sur l’islamisation des individus en délaissant le projet politique collectif, ils sont très largement dépendants des contextes nationaux qui depuis longtemps ont pris l’ascendant sur toutes les velléités de djihad internationaliste à l’exception très particulière des extrémistes de l’AQMI enfermés dans leurs dogmes sectaires et dénués de toute base sociale significative.

Ce dossier consacré aux stratégies islamistes a été préparé un peu avant que n’éclatent ces révoltes qui ressemblent fort à des révolutions et finalement il s’inscrit pleinement dans cette actualité révélatrice d’autres paradigmes que ceux auxquels on se référait jusqu’alors. Nous voulons y montrer la complexité et les spécificités de ces mouvements qui, en définitive, ont évolué en fonction des configurations nationales dans lesquelles ils se trouvent. Pas plus que d’autres acteurs politiques, ils ne peuvent être réduits à des organisations qui seraient imperméables au temps qui passe et insensibles aux profondes mutations à l’oeuvre dans les tréfonds de leurs sociétés respectives. Ce qui s’est passé depuis une quinzaine d’années en Turquie est de ce point vue très instructif même si l’histoire de l’islamisme dans ce pays s’est déroulée dans des conditions très singulières liées notamment au fort enracinement de la laïcité kémaliste ; non seulement l’AKP ne fait plus peur à personne mais, de surcroît, la gouvernement qui en est issu s’impose en politique intérieure comme en politique extérieure au point d’avoir hissé le pays au niveau d’une incontournable puissance régionale.

En d’autres termes, rien n’est écrit d’avance car tout est en constante évolution avec peut-être partout une volonté politique des islamistes de s’insérer dans le jeu politique duquel ils ont été exclus depuis si longtemps. Aujourd’hui cela peut et doit changer. Il convient de les laisser entrer dans le périmètre ouvert de la confrontation des idées et des projets pour que les peuples choisissent en connaissance de cause et leur donnent la place mais seulement la place qu’il leur revient et qui sera sans doute moins importante qu’on ne pourrait le croire.