À l'iReMMO

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Intellectuels et musulmans : Regards sur l’identité nationale

Robert Bistolfi: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée.
2 février 2010
Il est légitime, dans une nation républicaine, que l’on soit attentif aux raisons du vouloir vivre ensemble et qu’on s’interroge sur la solidité de sa base. Mais le moment, les conditions et les objectifs de cette interrogation sont essentiels. Tel qu’il a été engagé, le débat qui a été ouvert en France n’était pas clair. La suspicion a pesé sur les raisons de son lancement. Immédiatement liée, ne serait-ce qu’en raison du ministère qui a piloté l’entreprise, la question de l’immigration a conduit à un brouillage supplémentaire. Très vite, et bien que ses promoteurs s’en soient défendu, le débat a glissé vers une interrogation sur la présence musulmane dans la société française et sur la compatibilité des valeurs de l’islam avec celles de la République. Certaines « affaires » (celles des minarets en Suisse et du voile intégral en France…) ont été surexploitées par les médias et ont contribué à cette polarisation sur la « question de l’islam ».

Toutes ces données sont connues. Libérés par le débat sur l’identité nationale, les propos outranciers sur l’islam ont dit des inquiétudes qu’il ne faut pas écarter sans plus. La crise actuelle est multiple : économique, sociale et politique ; et elle touche aussi aux valeurs. Elle induit le repli, la fermeture et le rejet : si cela n’ôte rien à leur caractère nauséabond, les propos anti-musulmans traduisent aussi, sinon d’abord, un mal-être de la société qui est plus général, et un doute sur son aptitude à gérer de manière apaisée le couple « Unité – Diversité ». Dans ce climat anxiogène que des événements internationaux alimentent aussi, un islam devenu deuxième religion de France nourrit des peurs, avec le phantasme à son sujet d’une démarche agressive et d’une volonté de conquête. Tel fait-divers (la conversion à l’islam d’une chanteuse populaire…), ou telle demande d’ « accommodement raisonnable » (de femmes dans le service public hospitalier…), vient conforter les craintes et empêcher de percevoir comment, dans les faits, les comportements et les aspirations - dans une même couche sociale - sont proches et pour l’essentiel indépendants des appartenances culturelles. Combien, s’agissant de l’immense majorité des musulmans, l’incompatibilité prétendue de leurs croyances avec les valeurs de la République relève d’une méconnaissance et d’un a priori idéologique.

Ce qui est dangereux, dans cette mécanique de la méfiance, c’est qu’elle construit l’islam comme un corps rigide, corseté de dogmatisme, et tous les musulmans comme un ensemble humain homogène, animé par une vision uniforme de la société, soudé par une dangereuse volonté d’affirmation collective. Outre qu’elle est contraire aux faits, qu’elle empêche une perception éclairée des dynamiques qui sont réellement à l’œuvre, cette « essentialisation » de l’islam et des musulmans est dangereuse en ce qu’elle fortifie une islamophobie qui ne craint plus, à droite, et parfois à gauche, de s’exprimer. Elle consolide l’idée d’un clivage ne pouvant être réduit entre la composante culturelle musulmane de la société française et un ensemble de valeurs « hexagonales » consolidées dans la durée (pour définir ce socle, l’on mêlera confusément le produit d’un très ancien ancrage chrétien, les valeurs des Lumières et un acquis laïque souvent défini de manière dogmatique).

Il faut partir des faits : plusieurs enquêtes socioculturelles montrent que la réalité n’avalise pas les inquiétudes et le pessimisme ambiants. S’il n’y avait pas les graves problèmes sociaux de la période, et des politiques de sortie de crise qui patinent, l’épouvantail musulman agité comme dérivatif perdrait sans doute spontanément de son efficacité. Mais la crise perdure, et le mal est là qui appelle des contre-feux.

Pour « Confluences Méditerranée » qui est à l’interface des cultures, il est apparu urgent d’aider à « casser » la perception d’un islam monolithique et lourd d’affrontements. Dans ce sens, la revue souhaite faire entendre la parole libre d’intellectuels et d’intellectuelles musulmanes disant comment ils - et elles - voient l’avenir des musulmans en France, ainsi que l’évolution de l’islam en situation de minorité. Un numéro spécial de la revue paraîtra avant l’été et présentera les analyses d’une dizaine d’auteurs choisis en raison de leur participation aux débats sociétaux, et aussi de leurs différences de sensibilité.

À ce stade, le projet sera limité à la situation française en raison de ses spécificités institutionnelles et idéologiques, mais il est envisagé ultérieurement d’élargir la réflexion à d’autres cas européens. Le but est de mieux dégager la diversité des analyses qui, avec celle des choix individuels, montre que les musulmans sont partie prenante du débat collectif d’ensemble sur l’avenir de la société française. De montrer également que les intellectuels musulmans y prendront de plus en plus leur place.

Précisons ici que le terme « intellectuel musulman » n’est pas réducteur : certains des intellectuels sollicités auront une démarche dont l’assise religieuse est première, mais d’autres seront simplement de « filiation musulmane » sur le plan culturel, sans engagement religieux. C’est en tant qu’intellectuels que tous seront invités à s’exprimer.

En mettant l’accent sur la diversité des choix et des parcours, le but est de démontrer qu’une dynamique de questionnements est à l’œuvre dans la mouvance musulmane et qu’elle est beaucoup plus riche et encourageante que ce qu’affirment des discours tablant sur la peur. L’exigence d’écoute doit croître : elle manque trop souvent de confiance face à des prises de position dérangeantes parce que porteuses, pour les plus rigoureuses d’entre elles, d’interpellations souvent justifiées face à un corps de valeurs assises et insuffisamment ouvertes à la rencontre.