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And Patrick Habis

Histoire de la Grande Kabylie XIXe-XXe siècles. Anthropologie historique du lien social dans les communautés villageoises

Paris, Bouchène, 2001, 650 p.

Ce livre ne se résume pas. Il se visite. Nous tenons en lui la somme sur la Kabylie, introuvée depuis les grands classiques d’il y a un siècle et plus (Hanotaux/Letourneux et Masqueray notamment). L’auteur a in vivo lui-même été immergé dans un bain kabyle dès son enfance et il a fait aboutir une vie d’enfant du peuple, à l’aise en immigration kabyle, à une monumentale monographie, laquelle est plus qu’une monographie à force d’une sédimentation de connaissances et de travail que le lecteur ne peut que respecter. Tout, en effet, dans cet aboutissement, force le respect, qu’il s’agisse d’observations classiques ou de notations inédites. Le livre part, comme on faisait dans les livres d’histoire du début du siècle dernier – mais pourquoi pas ? – de l’observation initiale de l’espace. De cette géographie spécifique qui circonscrit les hommes, rien à redire. Si ce n’est qu’il est d’autres régions, en Algérie, à avoir été façonnées à ce point par leur environnement montagneux, à commencer par l’Aurès, l’autre grand bloc berbère algérien, si semblable et si différent. Après la géographie, l’histoire : voici, à la veille de l’intrusion coloniale un tableau social et administratif de ce « pays de tribus » (bilâd ul qabâ-il) qui désigne en arabe ce que les colonisateurs, et tant d’autres après eux, dénommèrent « la Kabylie ». Le lecteur n’ignorera rien desdites tribus, des confédérations qui les unissent ou les opposent, et des villages qui les segmentent. L’analyse, minutieuse, appartient bien à l’objet « Kabylie », même si l’obsession de « l’honneur » et la gérontocratie masculine rappellent sans gros effort d’imagination, dans le temps la cité grecque antique, et dans l’espace la Corse, le jabal druse, voire les vallées des Alpes du Sud d’où l’auteur de ces lignes tire partie de ses origines. Dans toutes ses analyses, Mahé a engrangé toutes les lectures possibles, de Hanotaux et Letourneux à Jeanne Favret et Pierre Bourdieu, et il procède à un examen au scalpel comme il en fut rarement produit. Il examine ensuite, en historien qui n’ignore pas – à la différence de tant de sociologues ou d’anthropologues – les césures temporelles, la politique kabyle de la France et le « mythe kabyle » qu’elle manipula, et qui fut à vrai dire volontiers récupéré par les Kabyles euxmêmes. Il analyse les mobilisations opérées face à l’intrusion coloniale, les bouleversements et les recompositions consécutifs : de là, dit-il plausiblement, dateraient les « premières atteintes » au système magico-religieux, suivies d’un « désenchantement » à son égard et d’une crise des structures de pouvoir et de régulation communautaires concurrencées par les institutions émanées de l’ordre colonial. Une étude très fouillée permet de comprendre les réinvestissements résistants dans la confrérie rahmâniyya à l’approche de l’insurrection dite de Mokrani (1871), et qui fut animée par le chaykh Bel Haddad, de la zâwiya de Seddouk. Le livre aborde ensuite les tentatives – inégales selon les régions, et finalement avortées – de colonisation rurale. Emerge ainsi la physionomie d’une région, d’une société, à la fois à peine égratignée par le processus capitaliste colonial, surtout visible dans ses superstructures politiques, mais ayant dans sa mémoire le riche passé d’une geste résistante, et à la fois fort marquée dans certains secteurs par une acculturation douce – les pères blancs, l’implantation des bastions d’une scolarisation républicaine sans équivalent en Algérie. C’est sur ce fond de bouleversement qu’il faut lire, zone par zone, les mutations démographiques, les difficultés économiques, l’émigration, mais aussi dans l’entre-deux guerres l’implantation des ‘ulamâ. Notons en passant que ces réformateurs sont dénommés « réformistes  », selon une taxinomie et des habitudes courantes. L’intensité de la présence des ‘ulamâ fut inégale, mais elle marqua plus la Kabylie qu’il n’est généralement allégué. Elle fut permise par les chocs subis par les lignées maraboutiques et par l’avancée de l’acculturation indépendantiste – classiquement et unaniment dénommée « nationaliste ». Mais voici plus neuf encore : contre les explications vulgaires habituelles, Mahé montre par exemple que l’émigration ne fut pas forcément corrélée à la grande misère et au désarroi économique de bas-fonds ruraux. A l’inverse, ce fut souvent des fiefs de l’acculturation scolaire française, et en même temps de régions qui étaient relativement moins mises à mal économiquement, que démarra le phénomène de la ghurba – la vie dans l’exil de l’émigration. Les avancées indépendantistes/nationalistes font l’objet d’un chapitre concis qui analyse les variables régionales à partir des tentatives de réorganisation municipale instituées par le colonisateur à partir de 1937, et qui firent perversement le lit de la revendication politique moderne : sans une microsociologie régionale telle que celle que propose Mahé, son avancée serait inintelligible. Plus concis encore, et relativement moins neuf, est le chapitre sur la guerre de libération, alors que l’Algérie indépendante fait l’objet d’analyses fouillées qui mettent en scène l’émigration, les tentatives d’industrialisation et de « révolution agraire », mais aussi la norme et les directives islamiques du pouvoir d’Etat. Le livre se termine logiquement sur le printemps berbère et ses suites, et, in fine, sur le « chaos », le MCP (Mouvement Culturel Berbère) et le mouvement politique récent, avec l’analyse des élections et l’opposition, notamment, du RCD et du FFS, dont Mahé analyse les linéaments ; cela jusqu’en 2000. Le printemps 2001 et le mouvement récent des ‘arch ne font donc pas partie du livre, publié en 2001. Saluons pour terminer la belle carte hors texte qui permet au lecteur de se retrouver dans le labyrinthe des communautés kabyles. Encore une fois, il faut lire et méditer ce livre pour en apprécier toute la richesse historique – ce n’est pas là un mince compliment. Ceci dit, on pourra ici et là déplorer quelques coquilles – assez nombreuses, quoique vénielles –, noter le recours à des expressions sociologisantes dans le vent (tel phénomène laisse à voir que…). Mais broutilles que tout cela : redisons que le livre de Mahé restera sans doute pour longtemps le livre de référence sur la Kabylie, servi qu’il est par une ample érudition, un sens de l’écoute des phénomènes socioidéologiques, et, on l’aura deviné, une grande sympathie pour les Kabyles et la Kabylie. Sympathie qui ne tourne jamais à la complaisance systématique. Pourtant, ce travail peut parfois donner l’impression que ce qui se passe en Kabylie est purement spécifique, ce qui est loin d’être le cas. Ce qu’il décrit comporte des invariants que l’on pourrait à coup sûr partiellement retrouver ailleurs en Algérie. Il reste aussi que l’historien du FLN que je suis est parfois resté sur sa faim : ainsi, pourquoi fut-ce dans la région la plus ouverte, la plus acculturée, qu’eurent lieu les purges internes de l’ALN les plus cruelles, sous les ordres du sanglant colonel Amirouche ? Où le communautairement correct s’imposa, sous les auspices de tels chefs violents, avec une brutalité à nulle autre pareille ? Il est vrai que, à partir de 1959-60, les directives du colonel Mohand Ou l Hadj furent à l’opposée de celles du commandement implacable qui l’avait précédé. Enfin, on aimerait aussi comprendre ce que l’identité kabyle doit à l’inévitable « invention de la tradition », pour reprendre le beau titre d’un célèbre livre de Eric Hobsbawm et Terence Ranger. Tant il est vrai qu’en histoire il n’existe pas d’identités figées, mais seulement des processus dynamiques d’identification en évolution constante. Sur le point de la langue et de la culture minoritaires, un homme d’Oc comme l’auteur de ces lignes aimerait en savoir plus. Terminons sur l’actualité. Sans jamais céder au mythe du Kabyle foncièrement et éternellement démocrate sur lequel fantasmèrent de manière peu innocente tant d’intellectuels et de praticiens coloniaux, Mahé manifeste une sympathie évidente pour le mouvement berbère. On aimerait mieux comprendre pourquoi un tel mouvement organisé est resté surtout circonscrit à la Kabylie, étant entendu par ailleurs qu’il serait bien prématuré de décréter démocrates ces ‘arch qui, pour l’essentiel, ne meuvent que des hommes et ne mettent guère en scène les femmes : tant il est vrai qu’une société ne produit que ce qu’elle peut produire à un moment donné de son existence. Cela n’empêche pas, bien entendu, les virtualités à valoir pour la prospective.