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Guerre ou interposition ? Ou comment prévenir les massacres de civils ?

Bernard Ravenel: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
25 novembre 2011
La fin du régime Kadhafi, l’évolution de la situation en Syrie, avec les dernières propositions turques mais aussi la dernière proposition Alain Juppé- Burhan Ghalioun de « couloirs humanitaires » relancent le débat sur l’intervention militaire occidentale en Libye. (cf. le débat BHL- Rony Brauman dans Le Monde)

Les leçons tirées de la guerre menée en Libye- car il s’est bien agi d’une guerre- mérite quelques interrogations qui portent fondamentalement sur la guerre comme instrument « juste » de solution des conflits internationaux. Au 21è siècle y-a-t-il encore des guerres « justes » ou non ? Ce débat ancien est relancé, en particulier avec la dernière livraison de « Manière de voir », éditée par Le Monde diplomatique.

Une première série d’interrogations porte sur la nouvelle Libye. Sera-t-elle une Libye vraiment nouvelle, démocratique, unie et souveraine ou passera-t-elle d’un Etat géré par une petite autocratie familiale à un pays contrôlé de fait par des forces étrangères occidentales davantage intéressées à maintenir un accès privilégié à son pétrole , à son gaz et à sa position géopolitique qu’aux droits de l’homme et autres droits du peuple libyen ?

La révolte initialement pacifique- et non initialement armée comme certains osent l’affirmer maintenant- lancée par la jeunesse libyenne de Benghazi dans la foulée du printemps arabe, comme soulèvement populaire contre un dictateur brutal, a été amenée à appeler la communauté internationale au secours qui a répondu de la manière que l’on sait. Il en est résulté une militarisation de plus en plus accentuée de la révolte soutenue par les forces de l’Otan et devenue une vraie guerre avec de nombreuses victimes de part et d’autre et son cortège habituel de destructions et de violations des droits les plus élémentaires.

Alors s’agit-il d’une victoire politico-militaire du peuple libyen ou de l’Otan ? Si on se réfère aux interventions précédentes des Etats-Unis et de l’Otan, dans les Balkans et au Moyen Orient on peut légitimement s’interroger. En même temps on peut aussi rappeler que les dictatures fascistes en Europe (Allemagne et Italie) ont été abattues grâce au soutien militaire de forces extérieures. Même si, une fois le tyran abattu, restait à régler sous la surveillance de ces forces étrangères la question du régime démocratique à établir... La question alors posée est l’existence de structures politiques internes capables d’assurer une nécessaire transition démocratique. Ce qui était le cas dans la France de 1944-1945 et qui ne l’est pas en Libye...

Mais le problème qui reste posé est celui de la nature et de la fonction de l’instrument armé mis en place à partir de la résolution de l’Onu qui légitimait cet instrument pour protéger les populations civiles directement menacées de mort.

Le précédent yougoslave et en particulier la tragédie de Srebreniça peut éclairer le problème. Du fait du refus des grandes puissances de doter l’Onu des forces nécessaires demandées par Kofi Annan, alors secrétaire général de l’Onu, ne restait plus qu’un petit contingent d’Hollandais, avec des armes légères, absolument inadéquat pour affronter l’armée serbe bosniaque. De fait l’enclave n’était pas défendue. La voie était libre Les bouchers n’attendaient que l’ ordre d’attaque. S’il y avait eu en face une armée de Casques bleus, puissamment équipée, Mladic n’aurait pu attaquer. Le fait qu’alors il n’y avait pas interposition ne peut justifier aujourd’hui la guerre comme instrument pertinent de solution des conflits internationaux. Le problème est la possibilité ou non de se doter d’instruments efficaces pour le maintien de la paix.

Guerre et interposition, guerre et maintien de la paix sont deux catégories différentes, Certes les risques de confusion dans l’actuel système de relations internationales sont grands. Dans une situation de conflit ouvert, s’il y a demande considérée comme légitime du peuple concerné, la communauté internationale doit intervenir pour la protection des civils. Mais l’intervention ne peut se réaliser que pour le maintien de la paix, et non pas pour provoquer d’autres victimes. Après Srebreniça, au contraire, le massacre des Bosniaques a été utilisé pour justifier de nouvelles guerres présentées comme des interventions de « police internationale » ! Ces interventions (1999 Kosovo, 2001 Afghanistan, 2003, Irak, 2011 Libye) ont à la fois entraîné beaucoup de morts et de dévastations en tous genres et aussi beaucoup de problèmes non résolus (Cf. au Kosovo aujourd’hui).

Selon que l’on se situe au milieu, entre les deux protagonistes, ou que l’ on se situe avec un camp contre l’autre, les conséquences sont totalement différentes. Si l’on veut reconstruire une société ouverte pour ses différentes composantes, la méthode employée pour maîtriser le conflit et empêcher qu’il dégénère est décisive. La façon dont on a liquidé Kadhafi au lieu de faire en sorte qu’il soit arrêté et jugé, montre que la nouvelle Libye démarre sur un mépris de la justice internationale et de la protection des droits de l’homme.

La situation en Syrie nous oblige à discuter de la possibilité et de la nécessité de créer des mécanismes efficaces d’interposition que l’Onu doit , pour rester fidèle à son pacte fondateur, mettre en place à la fois pour empêcher les massacres de civils par des despotes mais aussi pour éviter la guerre Pour le peuple syrien , on évoque l’envoi d’observateurs sur place, la Turquie réfléchit sur des formes d’intervention difficiles à faire accepter rapidement ; des déserteurs de l’armée syrienne souhaitent militariser la résistance civile, la France et le CNS proposent des « couloirs humanitaires », mais l’opposition syrienne ne veut pas d’intervention de type libyen. Qu’est ce qui est possible, qu’est ce qui est souhaitable aujourd’hui ? Peut-être pourrait-on en parler ?