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And Patrick Habis

Glossaire de l’espace yougoslave / Regards sur les ambitions turques

Ivan Djuric, L’esprit des péninsules, Paris, 1999, 303 pages, 140 FF

Hasan Basri Elmas (dir.), Syllepse, Paris, 1999, 149 pages, 80 FF

Les autorités serbes massacrent leurs Albanais, l’OTAN bombarde. Les autorités turques massacrent leurs Kurdes, l’OTAN bichonne Ankara, un de ses plus fidèles membres.

Deux ouvrages viennent d’être publiés parallèlement à Paris sur le sombre visage de la Yougoslavie et de la Turquie. Slobodan Milosevic est enfin inculpé par le Tribunal pénal international  ; les généraux turcs condamnent à mort Abdullah Oçalan. Le premier ouvrage, Glossaire de l’espace yougoslave, est un recueil posthume de l’historien serbe Ivan Djuric. Byzantinologue internationalement réputé, Ivan Djuric était aussi un amoureux de la démocratie. Enseignant au Collège de France à Paris en 1986-87, il s’insurge rapidement contre le démantèlement de la Yougoslavie et la montée des nationalismes et des chauvinismes. En 1990, il se présente aux élections présidentielles contre Milosevic. Un an plus tard, il s’exile à Paris, craignant pour sa vie. Mais l’homme est mort dans la fleur de l’âge, le 23 novembre 1997, des suites d’un cancer foudroyant. Le destin venait de priver la Serbie démocratique d’un homme qui aujourd’hui aurait pu jouer un rôle fondamental dans l’espace civil contestataire qui se développe contre l’ogre de Belgrade. En dépit de milliers d’images, d’innombrables articles et de plusieurs dizaines d’ouvrages sur le sujet, certains faits historiques, références et concepts fondamentaux relatifs aux conflits yougoslaves passés et présents demeurent méconnus, voire tout à fait ignorés du grand public. Ce Glossaire de l’espace yougoslave se propose de remédier à cette lacune sous une forme claire et accessible. Celle d’un précieux dictionnaire où une soixantaine d’entrées renvoient à autant de mots clés de l’histoire et de la géographie yougoslaves d’hier et d’aujourd’hui. Au hasard des entrées : Bosnie, Draskovic, Goranci, Kosovo, Neretva, Politika, Tito, Voïvodine… A la fin du dictionnaire, l’éditeur a ajouté quatre articles d’Ivan Djuric, dont le prémonitoire "Kosovo : malgré tout, le dialogue est nécessaire entre Albanais et Serbes" qui est un texte établi à l’occasion d’une rencontre d’intellectuels albanais et serbes organisée à l’initiative de l’auteur, au Monténégro, du 23 au 25 juin 1996. Enfin, l’éditeur a eu la riche idée de conclure ce livre nécessaire par une chronologie précise allant de 518 à 1997.

Le deuxième ouvrage, Regards sur les ambitions turques, décortique la complexité turque. Tout comme la Yougoslavie, la Turquie n’est pas une dictature comme on en a connu dans l’Europe de l’entre-deux-guerres ou dans le tiers monde après 1945. Mais, tout comme la Yougoslavie, elle est loin d’être une démocratie. Or si la Serbie est aujourd’hui montrée du doigt, il n’en est rien pour la Turquie qui veut résoudre le problème kurde par la violence et par la condamnation à mort il y a peu du chef du Parti des travailleurs du Kurdistan, kidnappé dans le jardin de l’ambassade de Grèce au Kenya. Bref, certains peuvent violer en toute impunité les droits de l’homme et les lois internationales, d’autres se font bombarder. Dans la stratégie du "deux poids, deux mesures", il n’y a qu’un juge tout-puissant  : Washington, qui distribue les bons points et les bonnets d’âne, uniquement en fonction de ses propres intérêts économico-politiques. Ce livre collectif dirigé par Hasan Basri Elmas, enseignant à l’Université Paris 8 Saint-Denis et directeur du cetob (Centre d’études sur la Turquie, le Moyen-Orient et les Balkans), est le fruit d’un colloque organisé en 1997 au sein de l’Université Paris-8. Hasan B. Elmas introduit l’ouvrage par un très intéressant chapitre sur la réalité des rapports entre la Turquie et l’Union Européenne. L’Italien Stefano Squarcina traite du même sujet, mais à l’envers, se penchant sur la politique de l’ue envers la Turquie. Yves Lacoste, directeur de la revue de géopolitique Hérodote, parle du rôle de puissance régionale de la Turquie. Kemal Burkay, secrétaire général du Parti socialiste du Kurdistan, analyse en finesse les obstacles à la démocratisation en Turquie. Rarement le PSK peut s’exprimer. Ce petit parti, foncièrement démocrate, est la cible de l’armée et des services turcs tout comme du Parti des travailleurs du Kurdistan d’Oçalan. Kendal Nezan, directeur de l’Institut kurde de Paris, un démocrate proche de Danièle Mitterrand, analyse la question kurde dans le contexte régional, y voyant un facteur de déstabilisation. Quant à Françoise Germain Robin, elle met le doigt là où "cela fait mal" dans un article intitulé : "Qui dirige la Turquie ?". En effet, derrière le président Demirel et les Premiers ministres qui changent tous les six mois, les vrais dirigeants de la Turquie sont les membres du Conseil de sécurité nationale, composé du chef d’état-major de l’armée et des commandants des armées de terre, de l’air, de la marine et de la gendarmerie. Ce sont ces hommes qui ont fait un coup d’Etat à blanc en chassant il y a deux ans le Premier ministre islamiste, Necmetin Erbakan. A noter d’ailleurs que, lors des dernières élections législatives au printemps dernier, les candidats de l’armée (nationalistes de gauche et d’extrême droite) l’ont emporté. Sur les islamistes turcs, c’est le professeur Mohamed Harbi qui a fait un petit rapport. La deuxième partie de cet excellent ouvrage s’intéresse aux relations entre la Turquie et ses voisins. Hasan B. Elmas fait une synthèse sur la douloureuse affaire de Chypre qui fait partie du lourd contentieux contemporain gréco-turc, vieux de 44 ans. Gilles Bertrand, un jeune chercheur français, analyse les retombées de ce conflit sur les Balkans. L’auteur suivant reprend le même thème, mais à l’envers : "La Turquie et les Balkans". En effet, dans la crise balkanique qui a débuté en 1991, la Turquie joue un jeu particulier, anti-grec et antiserbe, prenant comme appui l’Albanie, la Macédoine, voire la Croatie. Pour terminer cet ouvrage Hasan Basri Elmas a intégré un glossaire fort utile pour traduire les sigles et les termes utilisés dans cet ouvrage collectif, outil indispensable. On regrettera simplement l’absence d’index.