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And Patrick Habis

Ex-Yougoslavie : Les seigneurs de la guerre / Kosovo : La spirale de la haine

Predrag Matvejevitch (dir.) , L’esprit des péninsules, Paris, 1999, 157pages, 110FF

Dusan T. Batakovic, L’Age d’Homme, Lausanne, 1993-1999, 111 pages

A l’heure où les bombardeurs et les égorgeurs en sont à la pause café diplomatico- militaire dans les environs de Kumanovo, tomawaks et couteaux posés sur la table, deux livres arrivent fort à propos pour expliquer la tragédie yougoslave en général et kosovare en particulier.

Le premier ouvrage écrit à six mains, Ex-Yougoslavie : Les seigneurs de la guerre, est l’oeuvre d’un trio infernal. Infernal pour son amour absolu de la liberté et de la démocratie, pour son rejet du totalitarisme, du nationalisme et de la violence. Il y a Predrag Matvejevic, le Russocroate, Vidosav Stevanovic, le Serbe, et Zlatko Dizdarevic, le Bosniaque. Outre l’écriture, ces trois romanciers et essayistes ont en commun d’avoir quitté, ou plutôt fui leur pays, la Yougoslavie. Tous trois vivent en exil, soit en France, soit en Italie. Tous trois ont dénoncé ouvertement et dès le début leurs leaders nationalistes : le Serbe Slobodan Milosevic, le Croate Franjo Tudjman et le Bosniaque Alija Izetbegovic. Cela les a conduits à s’enfuir pour éviter au mieux une arrestation, au pire… Predrag Matvejevic signe le prologue et l’épilogue, ce dernier faisant référence à la crise actuelle du Kosovo. Vidosav Stevanovic lance sa charge contre le maître de Belgrade dans un chapitre intitulé "Les métamorphoses de Slobodan Milosevic". Il est suivi par Predrag Matvejevic qui livre "une autopsie du post-communisme". Enfin, Zlatko Dizdarevic clôt le triptyque avec "Le grand fondateur de la Petite Bosnie". Meurtres, suicides, viols et incestes : le passé et la biographie des principaux responsables de la tragédie yougoslave (Milosevic, Tudjman, Karadzic, Mladic, Seselj, Arkan, Susak et les autres…) évoquent un drame shakespearien transposé en plein XXe siècle. Telle est l’une des révélations des Seigneurs de la guerre, pamphlet au vitriol signé par ces trois dissidents. On croyait les seigneurs de la guerre disparus dans la Chine du début du siècle ou la Russie de la guerre civile. Ce n’est malheureusement pas le cas, comme le prouve cet ouvrage qui n’est certes guère amusant, mais qui rafraîchit la pensée. Les auteurs prouvent que tous les intellectuels yougoslaves et balkaniques n’ont pas cédé aux sirènes des nationalismes. S’il y avait eu plus de trios comme celui-là, la Yougoslavie serait sans doute encore vivante, sous une forme réformée et démocratique. Mais les cercles de l’OTAN ont préféré bombarder à 15 000 mètres d’altitude, renvoyant la Serbie et le Kosovo trente ans en arrière, plutôt que d’aider les forces démocratiques yougoslaves dès 1989. Après tout, cette guerre ne fait qu’affaiblir l’Europe centrale et orientale au moment où l’Europe occidentale parle de construction et d’intégration européennes. Au moment aussi où l’Euro concurrence fortement le roi dollar, cette guerre vient à point nommé pour les intérêts économico-politiques américains.

Le second ouvrage est totalement différent, mais tout aussi intéressant. Le jeune historien et géographe serbe Dusan Batakovic livre sa vision du problème du Kosovo dans un petit livre intitulé Kosovo. La spirale de la haine. Il présente une vision serbe de la crise du Kosovo. Mais cette vision n’est pas la même que celle de Slobodan Milosevic ou de l’Académie des sciences de Belgrade. Certes, l’auteur aurait du mal à faire partie du fameux "trio infernal des amoureux de la liberté" cité plus haut. Mais il n’empêche ; son travail d’historien mérite que l’on si attarde, et même avec attention. Batakovic n’est pas un militant nationaliste. C’est un historien qui présente des faits indiscutables et trop souvent inconnus. En effet, par un curieux mode de pensée, les élites occidentales confondent souvent les dirigeants serbes et les populations de Serbie. Un glissement dangereux de ce genre avait déjà eu lieu durant la Seconde Guerre mondiale. La politique stalinienne avait alors culpabilisé l’ensemble du peuple allemand. C’est oublier que, de 1933 à 1939, les camps de concentration étaient remplis de citoyens allemands. Bref, toutes les vérités ne sont pas bonnes à dire sur le Kosovo. Rien que le nom fait problème. En effet, pour les Serbes il s’agit du Kosovo-Métochie. Métochie veut dire en grec, propriété ecclésiastique. La région administrative aujourd’hui à la une d’une tragique actualité est en réalité divisée en deux régions géographiques, le Kosovo à l’ouest, la Métochie à l’est. Pour les Albanais, la Métochie est dénommée Doukadgin. L’histoire du Kosovo n’est pas aussi simpliste, voire manichéenne, que le voudraient les piètres stratèges de Washington. L’historienne britannique Miranda Vickers l’avait déjà explicité dans son ouvrage Between Serbs and Albanians ; a history of Kosovo que nous avions présenté dans ces colonnes il y a quelques mois. L’histoire du Kosovo, c’est aussi le flux et le reflux des populations albanaises et serbes dans cette région. Deux peuples pour une même terre. Ce refrain est connu du côté de Jérusalem et d’ailleurs. A chaque fois que le mouvement national albanais est fort, les Serbes quittent la région qui fut un temps le berceau médiéval de la Serbie. A chaque fois que le pouvoir centralisateur de Belgrade en a eu les moyens, il a chassé et/ou laissé partir les Albanais. Sans remonter aux Illyriens, à Alexandre le Grand ou à l’empereur Dusan, les racines de la tragédie actuelle datent des années 1945-48. A l’époque, Tito aurait pu facilement faire du Kosovo la septième république de la Fédération socialiste yougoslave. Mais il pensait que le Kosovo serait sa tête de pont pour annexer l’Albanie à sa Fédération. Une partie des communistes albanais y étaient favorable et Staline avait dit à une délégation yougoslave venue à Moscou au lendemain de la guerre que Tito pouvait "avaler" l’Albanie. Mais, entre temps, les deux maréchaux se sont brouillés et le Yougoslave a cru que ce même Kosovo allait devenir la tête de pont des kominformistes, c’est-à-dire des Albanais fidèles à Staline. C’est ainsi qu’une chance unique fut perdue.