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And Patrick Habis

Encore un rêve chimérique

Uri Avnery:
8 février 2014
QU’EST-CE QUI NE VA PAS dans le fait d’exiger que la direction palestinienne reconnaisse Israël comme “l’État-Nation du Peuple Juif” ? Eh bien, pratiquement tout. Les États se reconnaissent mutuellement. Ils n’ont pas à reconnaître leur caractère idéologique respectif. Un État est une réalité. Les idéologies appartiennent au domaine de l’abstraction. Lorsque les États-Unis ont reconnu l’Union Soviétique en 1933, ils ont reconnu l’État. Ils n’ont pas reconnu sa nature communiste.

Lorsque l’OLP a reconnu l’État d’Israël dans le cadre des Accords d’Oslo, ainsi que dans l’échange de lettres qui les a précédés, il ne lui était pas demandé de reconnaître son idéologie sioniste. Lorsqu’Israël a réciproquement reconnu l’OLP comme le représentant du peuple palestinien, il n’a reconnu aucune idéologie palestinienne particulière, laïque ou religieuse.

Certains Israéliens (dont moi) aimeraient changer l’auto-définition d’Israël comme “État Juif et Démocratique”, en retirant le mot “Juif”. D’autres Israéliens aimeraient omettre ou retirer le mot “démocratique”. Aucun d’entre nous ne pense que nous avons besoin de la ratification des Palestiniens pour cela.

Ce n’est tout simplement pas leur affaire.

JE NE sais pas quelle est l’intention réelle de Nétanyahou lorsqu’il présente cette exigence comme un ultimatum.

L’explication qui flatte le plus son égo est que ce n’est qu’une nouvelle manœuvre pour saboter le “processus de paix” avant qu’il n’en vienne à exiger l’évacuation des colonies israéliennes des territoires palestiniens. L’explication la moins flatteuse, c’est qu’il y croie vraiment, qu’il est poussé par un complexe d’infériorité national profondément ancré qui exige une garantie extérieure de “légitimité”. La reconnaissance de “L’État-Nation du Peuple Juif” implique d’accepter la totalité du discours sioniste en bloc, depuis la promesse de Dieu à Abraham jusqu’à l’époque actuelle.

Lorsque John Kerry envisage l’éventualité de faire figurer cette exigence dans son Accord Cadre, il devrait y réfléchir à deux fois.

Où cela laisserait-il son envoyé spécial, Martin Indyk ?

Martin Indyk est juif, il porte un nom yiddish (Indyk signifie dinde). Si Israël est l’État de l’ensemble de la nation juive ou du peuple juif, il en fait partie qu’il le veuille ou non. L’État d’Israël le représente, lui aussi. Alors, comment peut-il se comporter en intermédiaire honnête entre les deux parties en conflit ?

Et où cela laisse-t-il les millions de Juifs américains, à l’heure où le conflit entre les gouvernements des États-Unis et d’Israël se fait plus profond ? De quel côté sont-ils ? Sont-ils tous des Jonathan Pollards ?

LA VOIX AMÉRICAINE indépendante à l’égard d’Israël nouvellement créée incite les Israéliens de droite à imaginer des solutions de plus en plus bizarres.

Le dernier exemple en est la brillante idée de Benjamin Nétanyahou : pourquoi ne pas laisser les colons israéliens où ils sont comme citoyens palestiniens ?

Cela semble tout à fait honnête à beaucoup de gens raisonnables, dans la meilleure tradition anglo-saxonne.

L’État d’Israël compte actuellement 1,6 million de citoyens arabes palestiniens. Pourquoi l’État de Palestine, comprenant Jérusalem Est, n’intègrerait-t-il pas 0,6 million de citoyens juifs israéliens ?

Les Arabes d’Israël jouissent, du moins en théorie, de tous les droits prévus par la loi. Ils votent pour la Knesset. Pourquoi ces Israéliens ne jouiraient-ils pas en Palestine de tous les droits prévus par la loi, ne voteraient-ils pas pour les Majlis et ne seraient-ils pas soumis à la loi ?

Les gens aiment la symétrie. La symétrie rend la vie plus facile. Elle réduit la complexité. (Lorsque j’étais une jeune recrue dans l’armée, on m’avait appris à me méfier de la symétrie. La symétrie est rare dans la nature. Lorsque l’on voit des arbres régulièrement espacés, on m’avait dit que ce n’était pas une forêt mais des soldats ennemis camouflés.)

CETTE SYMÉTRIE CI est fausse, elle aussi.

Les citoyens arabes d’Israël vivent sur leur terre. Leurs ancêtres y ont vécu pendant au moins 1400 ans, et peut-être pendant 5000 ans. Sa’eb Erekat s’est exclamé cette semaine que sa famille vivait à Jéricho depuis 10.000 ans, alors que son homologue, Tzipi Livni, est la fille d’un immigrant.

Les colons des territoires palestiniens occupés sont pour la plupart de nouveaux immigrants, eux aussi. Ils ne sont pas installés sur la terre de leurs ancêtres, mais sur une terre palestinienne expropriée par la force – qu’il s’agisse de terres “privées” ou de “terres gouvernementales”. Ces soi-disant “terres gouvernementales” étaient les réserves de terres communales des villages qui, à l’époque ottomane, étaient enregistrées au nom du Sultan, et plus tard au nom de l’autorité britannique ou jordanienne. Lorsqu’Israël a conquis le secteur, il s’est emparé de ces terres comme si elles lui appartenaient.

MAIS LA question principale est quelque peu différente. Elle concerne le caractère des colons eux-mêmes.

Le noyau dur des colons, précisément ceux qui vivent dans les petites colonies “isolées” dans des secteurs qui feront dans tous les cas partie de l’État Palestinien, est constitué de religieux et de nationalistes fanatiques.

Leur choix même de quitter des maisons confortables en Israël pour aller vers les collines pierreuses et désolées de “Judée-Samarie” relevait de l’idéalisme. C’était pour revendiquer cette zone pour Israël, accomplir leur interprétation du commandement de Dieu et rendre définitivement impossible un État Palestinien.

L’idée de voir ces gens devenir des citoyens respectueux des lois du même État palestinien est absurde. La plupart d’entre eux haïssent tout ce qui est arabe, y compris les travailleurs qui travaillent pour eux sans bénéficier de salaires minimum ou de droits sociaux, et ils le disent ouvertement à tout propos. Ils soutiennent les voyous du “prix à payer” qui terrorisent leurs voisins arabes, ou tout au moins ne disent rien contre eux. Ils obéissent à leurs rabbins fanatiques qui débattent entre eux pour savoir s’il est juste de tuer des enfants non-juifs qui pourraient, devenus adultes, tuer des Juifs. Ils projettent de construire le Troisième Temple, après avoir fait sauter les sanctuaires musulmans.

Envisager qu’ils soient citoyens palestiniens est ridicule.

BIEN SÛR, ce ne sont pas tous les colons qui sont comme cela.

Cette semaine, une chaîne de télévision israélienne a diffusé une série d’émissions sur la situation économique des colons. Ce fut une révélation.

Ces pionniers idéologiques, vivant sous des tentes et des huttes en bois, ont disparu depuis longtemps. Beaucoup de colonies sont maintenant constituées d’immeubles magnifiques, avec chacun sa piscine, ses chevaux et ses vergers – quelque chose que 99% des Israéliens ne peuvent même pas imaginer. Comme ils viennent presque tous dans les “territoires” sans un shekel en poche, il est clair que tous ces palaces ont été construits avec l’argent de nos impôts – les sommes énormes consacrées chaque année à cette entreprise.

Les groupements de colonies urbaines près de la Ligne Verte appelés “blocs de colonies” sont une autre affaire. Ils sont susceptibles d’être réunis à Israël dans le cadre d’un “échange de territoires”. Mais au moins deux d’entre eux posent de graves questions. Ariel qui se situe à quelque 25 km à l’intérieur de l’État palestinien envisagé, et Maaleh Adumim, qui coupe pratiquement la Cisjordanie en deux.

Incorporer ces deux villes importantes avec leurs habitants à un État de Palestine souverain est un rêve chimérique.

LORSQUE NÉTANYAHOU a promis cette semaine qu’il ne retirerait pas un seul colon ni qu’il n’évacuerait pas une seule colonie, il se peut qu’il ait pensé à Charles de Gaulle qui, lui non plus, n’a pas retiré de colons ni démantelé des colonies. Il a simplement fixé la date à laquelle l’armée française quitterait l’Algérie.

Cela suffit.

[ Article écrit en hébreu et en anglais, publié sur le site de Gush Shalom le 8 février 2014 – Traduit de l’anglais « Another Pipe Dream » pour l’AFPS : FL]