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Empire du mal contre Grand Satan. 13 siècles de cultures de guerre entre l’Islam et l’Occident

Claude Liauzu, Empire du mal contre Grand Satan. 13 siècles de cultures de guerre entre l’Islam et l’Occident, Armand Colin, 2005, 356 p.

Voici un livre qui, nonobstant son titre raccrocheur à la mode, aborde, avec le bagage de l’historien qui le signe, la délicate question des rapports conflictuels entre l’aire chrétienne – que l’on préférera à « l’Occident »- et l’aire musulmane – que l’on préférera à « l’Orient ». Le 11 septembre 2001 a révélé au grand jour ce que tels idéologues, tant américains qu’islamistes, analysent symétriquement comme un clash entre civilisations irréductiblement affrontées. Nous sommes, dans de telles analyses, bien sûr, dans l’idéologie, laquelle est impuissante à rendre compte du système de violence mondial porté par un impérialisme monopolaire, libéré par la destruction des systèmes bureaucratiques dits socialistes de la bipolarité mondiale. Mais les affrontements existent aussi à l’intérieur de chaque camp, ne serait-ce qu’en « Occident », où le statut de l’orientaliste est lui-même sujet à controverse. Ce livre analyse finement les chocs entre découverte réciproque de deux mondes, là encore dans la confrontation, mais aussi dans la fascination, jusqu’à un certain point symétrique, partagée, depuis les réformes de Selim III et l’expédition d’Égypte, jusqu’à la Nahda, en passant par les Tanzimat. C’est dans ce contexte que surgirent les nationalismes dans le monde islamo-arabe, « entre imitation de l’Occident et fondements identitaires  ». Mais, in fine, un islam modèle et refuge servit en définitive, généralement, de canon identitaire. Puis, les avancées furent ennoyées dans le délabrement des sécularisations : la revanche de Dieu et le jihad açghar redevinrent d’actualité. L’ouvrage se termine par une longue méditation sur cette question posées par le politologue tunisien Hamadi Redissi de « l’exception islamique ». Sont abordés tous les problèmes pendants en ce début de XXIe siècle – islamisme, démocratie, place des femmes… Certes, de manière dialectique, exemplairement soulignée dans le livre : l’islamisme même s’inscrit à la fois, et dans la régression, et dans la modernité. S’y laissent entrevoir de quasi-équivalents musulmans des démocraties chrétiennes européennes, mais aussi des blocages affichés comme autant d’emblèmes identitaires. Le dernier chapitre aborde de manière plus convenue les questions relativement spécifiques qui concernent la France : laïcité, poids colonial, institution scolaire, foulard, communautarisme… La deuxième partie, qui traite pas moins de onze siècles (du VIIIe au XIXe), est ambitieuse. Elle laisse bien la place aux phases de dialogue, aux intercesseurs et aux passeurs – philosophes, scientifiques, théologiens rationalistes – qui furent si féconds notamment dans l’Andalousie classique. Mais, à notre sens en l’inscrivant trop sous la bannière du seul religieux. Le lecteur ne saura pas que le concept d’ilhâd (athéisme) existe, en arabe, plus de huit siècles avant son apparition en français ; ni que l’un des plus grands poètes arabes, Al Ma‘rî, fit, avec génie, profession, au moins, d’agnosticisme. Dommage aussi que les croisades ne soient pas envisagées dans la perspective où l’a situé Braudel, le grand historien de la Méditerranée : la disparition de la Méditerranée comme lac musulman dès le XIIe siècle, le début de l’exclusion violente des circuits d’échanges mondiaux, portée initialement par le capitalisme marchand italien, avant que la relève atlantique soit prise par les Portugais, les Espagnols, les Hollandais, les Français, et surtout, in fine, les Anglais. On regrettera aussi que l’histoire hellénistique soit dite quasiment ignorée des savants français : comme si de grands savants comme Édouard Will n’avaient jamais existé. Il reste que, aujourd’hui, aucun humain persuadé que l’interdépendance humaine assigne aux rapports humains le devoir de l’ouverture et de la connaissance ne pourra se dispenser de lire ce livre et de le méditer.