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And Patrick Habis

Elections présidentielles à Chypre :
Changement de pouvoir à Nicosie

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
4 mars 2013
L’Union européenne avait un seul pays dirigé par un communiste : Chypre. Elle n’en a plus aujourd’hui.Dimanche dernier, le candidat conservateur Nikos Anastasiadis du DISY (Rassemblement Démocratique) l’a largement emporté avec 54,48% des suffrages, contre le communiste de l’AKEL (Parti Progressiste du Peuple Travailleur) Stavros Malas, avec seulement 42,52% des voix. A noter, ce qui est de plus en plus rare au sein de l’UE, que le taux d’abstention n’a été seulement que de 18%.

Le nouveau président conservateur est un avocat de 66 ans, né dans le village de Péra Pédi sur le piémont du mont Troodos, près du grand port de Limassol. Il a fait des études de droit à l’université d’Athènes. A l’époque, au début des années soixante, il était membre des Jeunesses de l’Union du Centre de Georges Papandréou (le grand-père). Ce parti du centre gauche avait pris le pouvoir à Athènes en 1964 puis a été renversé par un coup d’Etat à blanc organisé par le roi un an plus tard, appelé « l’affaire des Apostats ». Alors qu’il devait gagner les élections législatives prévues en juin 1967, les colonels ont fait un véritable coup d’Etat le 21 avril 1967, arrêtant les Papandréou père et fils (Georges et Andréas), entre autre. Anastasiadis a ensuite fait sa spécialisation en droit maritime à Londres, où il a abandonné son idéal social-démocrate.
Le candidat battu, le communiste Stavros Malas, est un généticien de 45 ans. Il s’est présenté car le président communiste sortant, Dimitri Christofias, a refusé de se représenter car il se sentait incapable de résoudre la grave crise économique qui secoue le pays. A peine élu, Anastasiadis a reçu dans la nuit les félicitations du Premier ministre grec, le conservateur Andonis Samaras. Quant à son ministre des affaires étrangères, Dimitri Avramopoulos, il déclarait depuis New-York : « La Grèce continuera à être aux côtés de Chypre de toutes ses forces et à se battre pour un règlement juste et viable de la question de Chypre et pour le retrait des troupes d’occupation ». Il a même reçu les félicitations de son « homologue » chypriote turc, Dervis Eroglu.

LES ENJEUX DE LA CAMPAGNE


Depuis 1974 et l’occupation des 36% du nord de l’île par l’armée turque, toutes les élections étaient centrées sur ce que l’on appelle « la question chypriote », c’est-à-dire, les moyens de réunifier l’île dans l’esprit des multiples résolutions des Nations unies et de l’UE, jamais appliquées. Depuis 2003, la frontière n’est plus hermétiquement fermée. Il existe désormais six points de passage officiels, mais il demeure toujours deux entités : la République de Chypre, indépendante depuis 1960, la seule reconnue au plan international et l’autoproclamée en 1983 « République turque du nord de Chypre », reconnue uniquement par Ankara qui paie les deux-tiers du budget de la RTNC.
Mais cette fois c’est la situation économique qui a prévalu dans la campagne électorale. En effet depuis trois ans, l’île d’Aphrodite est confrontée à une grave crise économique et sociale. L’économie de Chypre était pourtant florissante avec un PIB per capita supérieur à la Grèce, au Portugal et à l’Espagne et équivalent à celui de l’Italie avec une croissance annuelle de 3-4% et un taux de chômage de moins de 5%. Mais les banques chypriotes ont pris trop de positions dans les banques grecques et quand celles-ci se sont effondrées, les banques chypriotes ont été largement touchées. En 2011, le taux de chômage a atteint les 7%, une première depuis trente ans. Mais en décembre 2012, Nicosie a tiré la sonnette d’alarme. Le gouvernement de l’ancien président Christofias a annoncé qu’il serait dans l’incapacité d’honorer les remboursements de prêts dus en décembre, si un accord sur un plan de sauvetage n’est pas obtenu rapidement. Un haut fonctionnaire du ministère des finances, Christos Patsalides, déclarait : « Si dans les jours à venir l’Etat ne peut obtenir 250 à 300 millions d’euros, alors l’Etat cessera d’honorer des paiements ». Selon ce dernier, Chypre n’a pas de plan B en cas d’échec des négociations avec la troïka (UE, BCE, FMI). L’ancien gouvernement, étranglé par d’importantes difficultés financières a tenté de puiser dans les fonds de pension et de prévoyance d’organismes semi-publics, y voyant la seule option pour emprunter de telles sommes à très court terme. Les salariés des télécoms d’Etat ont manifesté contre des telles décisions, craignant que les fonds prêtés à l’Etat ne soient jamais rendus. Christos Patsalides a précisé que le pays avait besoin en urgence de 420 millions d’euros, mais en avait déjà trouvé 170 auprès de banques privées. La Troïka a examiné le dossier chypriote le 21 janvier 2013. L’Etat chypriote a besoin au total de 17,5 milliards d’euros et son endettement est de 140% de son PIB. Le FMI lui a proposé de privatiser trois compagnies nationales (eau, électricité, télécoms). Mais cela ne rapporterait qu’1,5 milliard d’euros. Paradoxalement les deux candidats ont refusé le programme du FMI.
L’austérité et la rigueur devraient être moins sévères pour la population chypriote qu’en Grèce et en Espagne. En effet, les bases de l’économie de l’île sont toujours relativement saines : secteur tertiaire de qualité, tourisme, shipping.

MAUVAIS REPORTS A GAUCHE


Lors du premier tour le 17 février dernier, le conservateur Anastasiadis a récolté 45,4% des voix ; le communiste Malas 26,9% et l’indépendant de gauche, Georges Lilikas, soutenu par les socialistes de l’EDEK, 24,9%. Mathématiquement les gauches totalisaient 51,8% et pourtant 9% des électeurs de Lilikas n’ont pas voté Malas, faisant gagner le candidat conservateur !
Il faut dire que ces deux gauches ne se sont jamais aimées. L’AKEL est un parti communiste paradoxal. Politiquement, il est encore très stalinien, proche des Vietnamiens, des cubains et des vénézuéliens. Mais par ailleurs, il est en effet le plus riche de l’île grâce au poids de son syndicat affilié (PEO) qui contrôle une partie de l’économie, en particulier dans l’agroalimentaire et les spiritueux. Les membres du Bureau politique de l’AKEL sont des chefs d’entreprises avisés.
Georges Lilikas est un électron libre de la gauche chypriote non communiste. Il fut un des plus proches conseillers de l’ancien président Georges Vassiliou. Ce dernier, issu d’une famille communiste anti-stalinienne, était la plus grosse fortune de l’île. C’était un homme d’une gauche réformatrice et pro-européenne. Lilikas fait aussi partie du petit groupe des francophones et francophiles qui a fait ses études à Grenoble, Lyon et Paris. Ce groupe d’amis que l’on retrouve à droite comme à gauche reste soudé malgré les clivages idéologiques. Ils ont fourni des conseillers, des ministres, des hauts fonctionnaires, des diplomates et même le meilleur restaurateur de la cuisine grecque en France.
L’EDEK a longtemps eu en son sein une minorité trotskyste remuante, liée à Michalis Raptis dit Pablo, qui fut un temps le dirigeant de la IV° Internationale, un anticolonialiste, ami personnel de l’Archevêque Makarios et de Ben Bella. Les Trotskystes de l’EDEK ont servi de gardes du corps de Makarios et du fondateur de l’EDEK, le docteur Lyssarides. Ce sont eux qui ont fait la « commune de Paphos », distribuant des armes à la population de cette ville de l’Ouest de l’île pour combattre pendant quinze jours les putschistes d’extrême droite chypriote grecque (EOKA-B) de Nikos Sampson qui, avec l’aide des colonels grecs, avait renversé début juillet 1974 l’archevêque-président Makarios. Ce putsch avait entraîné l’intervention des troupes d’Ankara. On retrouve cette minorité trotskyste dans l’aide aux groupes grecs qui ont fait de la lutte armée contre la dictature des colonels entre 1968 et 1973, ainsi que dans le soutien aux Palestiniens du Liban et plus bizarrement au MPLA angolais.
Mais le vrai clivage entre communistes et socialistes chypriotes vient de leurs analyses sur la « question chypriote » et la réunification de l’île. Jusqu’en 1974, l’AKEL avait une branche politique et syndicale chypriote turque. Sous la présidence de Dimitri Christofias, ce dernier souhaitait une réunification à tout prix, quitte à brader les intérêts des Chypriotes grecs. En revanche l’EDEK est sur une ligne beaucoup plus nationaliste et anti-turque et refuse toute réunification aux conditions revendiquées par Chypre nord et Ankara. D’où les moins 9% d’électeurs socialistes et nationalistes qui se ne sont pas reportés sur le candidat communiste

QU’ELLE AVENIR POUR L’ÎLE


Si la campagne électorale s’est focalisée sur la crise économique et non sur la « question chypriote », cette même crise économique pourrait avoir des répercussions sur une possible ou hypothétique réunification.
Le 24 février dernier, Angela Merkel s’est rendue en Turquie où elle a rencontré le Premier ministre turc, R.T. Erdogan. Ce dernier lui a fait part de sa volonté de régler le problème chypriote. En effet, cette question est sine qua non pour tout rapprochement d’Ankara avec l’UE. D’autant que la Turquie est aujourd’hui en pointe dans l’aide à l’opposition syrienne avec le soutien de Bruxelles et de Washington.
Bruxelles pourrait faire pression sur Nicosie : aide financière contre rapprochement avec la RTNC et réunification. Mais ce scénario est assez improbable car le dossier de la « question chypriote » dépend essentiellement de l’ONU. De 2002 à 2004, l’ancien Secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, avait proposé un plan de réunification largement en faveur des Chypriotes turcs. Soumis à référendum dans les deux parties de l’île le 24 avril 2004. Les Chypriotes grecs ont rejeté le « Plan Annan » à 76% et accepté par les Chypriotes turcs à 65%.
Historiquement, le DISY est favorable à de larges concessions pour obtenir la réunification, mais ne peut se risquer à affronter l’opinion publique. Mais il y a un vrai problème. Depuis 2010, le nouveau président de la RTNC est Dervis Eroglu, peut favorable à la réunification, préférant l’intégration de sa région à la Turquie. En effet, ce dernier a été le Premier ministre de Rauf Denktash de 1985 à 1993 et de 1996 à 2004. C’est ce même Denktash (1924-2012) qui a été le père de l’irrédentisme des Chypriotes turcs en liaison étroite avec l’armée turque depuis 1963, organisant même l’organisation terroriste chypriote turc TMT. Il fut président de la partie nord de 1976 à 2005, excluant toute réunification. Mais aux présidentielles de 2005, il est battu par Mehmet Ali Talat, leader de la gauche communisante chypriote turque, issue des membres turcs de l’AKEL. Par ailleurs, Talat était un proche de l’ancien président Christofias, puisqu’ils avaient à peu près le même âge et étaient natifs du même village. Avec le retour d’Eroglu, les chances de réunification s’éloignent à nouveau.
Autre facteur qui peut empêcher Bruxelles de faire un chantage sur Nicosie : le PIB du nord est trois à quatre fois inférieur à celui du sud. Une réunification couterait extrêmement chère à Nicosie et plongerait l’ensemble l’île dans une récession de très longue durée. Les Allemands sont bien placés pour savoir quel a été le coût de la réunification.