Suivez nous!

Dernier Numéro

design by Studio4u
And Patrick Habis

Élections espagnoles : la contagion grecque

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
4 juin 2015
Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, de la Syriza, (Coalition de la Gauche Radicale) doit se sentir moins seul dans son bras de fer contre l’Allemagne, l’Union Européenne et la Troïka. Ses « cousins » espagnols de Podemos viennent de remporter de nombreux succès aux élections municipales et régionales du 24 mai dernier. S’ils n’ont pas encore pris le pouvoir, contrairement à la Syriza le 26 janvier 2015, ils en sont désormais aux portes.

Le Premier ministre grec, Alexis Tsipras, de la Syriza, (Coalition de la Gauche Radicale) doit se sentir moins seul dans son bras de fer contre l’Allemagne, l’Union Européenne et la Troïka. Ses « cousins » espagnols de Podemos viennent de remporter de nombreux succès aux élections municipales et régionales du 24 mai dernier. S’ils n’ont pas encore pris le pouvoir, contrairement à la Syriza le 26 janvier 2015, ils en sont désormais aux portes.

L’Espagne et la Grèce ont une histoire commune et surtout nombre de similitudes. Géographiquement les deux pays peuvent bloquer les entrées et sorties en Méditerranée. A l’ouest avec Gibraltar, à l’est avec les Dardanelles. L’histoire commune commence à la fin du XV° siècle quand les Juifs sont chassés d’Espagne. Nombre d’entre eux iront se réfugier à Salonique, alors deuxième ville de l’Empire ottoman. Jusqu’en 1913 et l’annexion de Salonique par le royaume de Grèce, la ville (Thessalonique en grec, Salonica en judéo-espagnol), était peuplée majoritairement de Juifs sépharades venus d’Espagne, jusqu’à 65% de la population, le reste étant composé de Slaves bulgaro-macédoniens, de Turcs, de Grecs et d’une petite minorité arménienne, et dans l’arrière pays quelques Rroms. La langue la plus parlée au pied de la tour blanche était le ladino ou judéo-espagnol. C’est cette communauté qui va organiser le mouvement ouvrier grec. Le 26 juillet 1909, les Judéo-espagnols marxistes fondent « Federacion » qui regroupe les ouvriers et petits artisans juifs. Ces militants vont participer à la fondation de la GSEE (Confédération générale des travailleurs de Grèce) le 21 octobre 1918, puis du Parti socialiste ouvrier de Grèce le 17 novembre 1918. Ce dernier deviendra le PSOG-Communiste le 12 avril 1920 en adhérant, sans ruptures et sans scission comme au sein de la SFIO, à la III° Internationale. Le PSOG-C prendra le nom de KKE (Parti communiste de Grèce) le 26 novembre 1924. Un des personnages-clé de ces prodromes du mouvement ouvrier grec fut Abraham Bénaroïa [1].

Guerre civile et dictature

En 1935, sur ordre de Moscou, PCF, PCE et KKE adhèrent aux fronts populaires. En 1936, le mouvement révolutionnaire en Espagne et en Grèce se développe. Le frente popular prend le pouvoir à Madrid et pour la première fois le KKE entre au parlement avec douze députés, s’alliant avec les partis républicains vénizélistes, anti-royalistes. A Salonique une grève insurrectionnelle débute en mai 1936. Franco fait son pronunciamento en juillet. Son alter ego grec, le général royaliste Giannis Métaxas, fait son coup d’Etat le 4 août.

L’Espagne bascule dans la guerre civile. La Grèce suivra quelques années plus tard. Pendant l’occupation, Franco, d’origine séfarade, donnera quelques centaines de passeports espagnols aux Juifs de Grèce, les sauvant de l’extermination.

Après 1945, les deux pays vont vivre en parallèle une dictature militaro-civile où les communistes sont systématiquement emprisonnés, torturés, fusillés. Le franquisme va perdurer de 1939 à 1975. En Grèce le « monarcho-fasciste » va diriger le pays de 1945 à 1955 et dans sa formule adoucie jusqu’en 1962. Mais en 1967, Athènes va rejoindre Madrid lors du coup d’Etat d’un quarteron de colonels-généraux, comme les « quatre officiers félons » espagnols de juillet 1936. Les deux dictatures méditerranéennes vont disparaître presque en même temps : 1974 et 1975.

Autre similitude. Après la mort de Franco et la chute de Papadopoulos et Ioannidis, la société civile va craindre pendant plusieurs années de possibles coups d’Etat de l’armée. Lentement mais sûrement, les gouvernements espagnol et grec auront l’habileté de faire rentrer les militaires dans leurs casernes. Par ailleurs, avec le retour à la démocratie, ces deux pays vont vivre un bipartisme droite-gauche (PSOE-PP ; ND-PASOK), avec le clientélisme, la corruption et autres scandales touchant tant les conservateurs que les socialistes. Enfin, les deux pays ont touché de très importantes subventions européennes et la spéculation immobilière fut un des ressorts de la croissance économique des deux pays.

Syriza-Podemos, vers la fin du bipartisme

En Grèce, les Conservateurs de la Nouvelle Démocratie ont relativement bien résisté à la Syriza. En revanche les socialistes du PASOK n’existent quasiment plus. En Espagne, Podemos a déstabilisé le PP du Premier ministre Rajoy, largement sapé le PSOE et « estoqué » les nationalistes catalans. Mais il ne s’agissait que d’élections municipales et régionales. L’enjeu aura lieu en fin d’année avec les législatives.

Podemos, avec Ada Colau (41 ans, militante contre les expulsions des logements) vient de prendre la mairie de Barcelone, renouant avec les traditions libertaires de la Catalogne libre de la CNT-FAI (Confédération nationale du travail-Fédération anarchiste ibérique) et de son allié ex-trotskysant du POUM (Parti Ouvrier d’unification marxiste) [2]. Madrid pourrait revenir à Manuela Carmena (71 ans, ex-juge, vétéran de la lutte antifranquiste). En Galice, patrie de Franco et bastion de la droite dure, Podemos arrive en tête ou en deuxième position à Saint Jacques de Compostelle, Ferrol, La Corogne.

Bref, Podemos est devenu la troisième force politique du pays et en position d’être faiseur de rois. A noter que le politologue espagnol Pablo Simon déclarait au lendemain des élections : « Le PP, qui était habitué à gouverner avec des majorités absolues, va le payer cher. Il n’obtient plus que des majorités relatives et n’a pas d’alliés traditionnels pour compenser, et compte sur le nouveau parti du centre droit Ciudadanos [3] qui pourrait l’aider à garder la région de Madrid ».

Le PSOE, comme le PASOK, s’est fait siphonner les voix par les partis de l’alternative. Moins 700.000 voix pour le PSOE qui devra avaler des couleuvres s’il veut conserver quelques villes et régions en étant « adoubé » par Podemos : l’Aragon, la Mancha et l’Estramadure. Mais c’est certainement en Catalogne que la pilule est la plus dure à avaler pour les nationalistes. La victoire à Barcelone d’Ada Colau, qui a devancé le nationaliste conservateur Xavier Trias, sonne comme un avertissement pour le projet indépendantiste du président de la Generalitad Artur Mas. Ce dernier espérait voir aux municipales s’imposer la force d’une coalition souverainiste entre les trois partis nationalistes (CIU de droite, ERC de gauche, CUP d’extrême gauche). C’est raté et Podemos Catalogne pourrait rallier les CUP, voir l’ERC, rompant avec la rupture catalaniste-castillane, pour revenir à un affrontement droite-gauche.

Quant aux Basques, la problématique de la résistance contre l’austérité imposée par les gouvernements et « le monde de la finance » n’a pas vraiment l’air de les intéresser. Ils restent dans leurs querelles de clochers. San Sébastian était dirigée lors de la dernière législature par la gauche aberzale représentée par le parti EH-Bildu. Ce dernier vient d’être battu par le parti historique nationaliste-conservateur-catholique (PNV : Parti national basque). Bildu perd aussi le Conseil départemental (Diputacion) de la Guipuzcoa. Les conservateurs du PNV enlèvent la province d’Alava, dernier bastion de la droite hispanisante au Pays basque. Le PP ne contrôle plus en Euskadi que la municipalité de Vitoria. Quant à la Navarre, province basco-espagnole dont durant la guerre civile ses milices (les Réquétes) avaient été le fer de lance des troupes franquistes sur le front du nord-ouest, bousculant les milices du PNV, les deux formations espagnolistes (UPN de droite ; PSN socialiste) sont pour la première fois depuis trente ans talonnés par les nationalistes basques et des centristes locaux. Podemos pourrait être une nouvelle fois faiseur de rois, mais sans doute à condition qu’il y ait un retour d’ascenseur aux législatives de décembre.

Va-t-on vers une théorie des dominos ? La Grèce, l’Espagne…Rien n’est moins sûr vu les réactions de la Troïka. Mais la Grèce est un pays de 11 millions d’habitants, l’Espagne presque 50.

[1Abraham Bénaroïa (1887-1979) est né à Vidin dans le royaume de Bulgarie dans une famille de commerçants juifs. Il parlait six langues. Instituteur puis typographe, il s’installe à Salonique en juillet 1908 juste après la révolution Jeune turque. Il adhère au groupe des « Anarchistes-Libéraux » de la ville dès l’automne 1908. En effet, il existait alors des noyaux anarchistes importants composés essentiellement de Slaves-macédoniens (Les Bateliers). En mars 1909, il fonde le Club des Ouvriers qui compte une trentaine de membres et rompt avec les militants bulgares du Parti ouvrier social démocrate bulgare. En juillet, il transforme le Club en Association des Ouvriers de Salonique et quelques semaines plus tard en Fédération Socialiste ou Federacion qui comprend quatre sections : juive, bulgare, turque, grecque. Arrêté par la police ottomane, il est libéré au printemps 1911. Il est réarrêté un mois plus tard et exilé en Serbie. Il rentre à Salonique en février 1912. Aussitôt arrêté et finalement déporté dans l’île de Naxos en juin 1914 par la police grecque. Il est l’un des fondateurs de la CGT de Grèce, membre du Comité exécutif, puis membre fondateur du PSOG, où il appartient à la tendance dite « centriste ». Il est membre de la Commission de contrôle du PSOG de 1918 à 1922 et entre au Comité central en 1922. En février 1921, de nouveau arrêté pendant la grève de Volos. De 1924 à 1925, il dirige à Salonique la société Sovflot, compagnie maritime soviétique, qui dépend du Gépéou. Lors de la guerre italo-grecque de 1940-41, son fils est tué sur le front d’Albanie. Avec l’occupation allemande il est arrêté à Salonique et passe toute l’occupation en prison jusqu’en 1944, alors que 80% de la communauté juive de Grèce va disparaître dans le génocide. Chance, négociation avec les nazis ? En août 1945, il devient secrétaire général d’un petit groupe socialiste, l’Union socialiste de Grèce (SEE) avec le grand écrivain Nikos Kazantzakis, jusqu’en janvier 1946 quand il rejoint le principal parti socialiste le SKE-ELD (Parti socialiste de Grèce-Union des démocrates populaires). En 1945-46, il collabore à la revue théorique des socialistes (SOSEP). En 1953, il émigre en Israël et s’installe à Holon. Anti-sioniste, il fonde un petit groupe socialiste et le Cercle d’études séfarades socialistes. Il combattra Ben Gourion. En 1972, il publie : « Le début du mouvement socialiste parmi les Juifs de Salonique », puis en 1975 : « Les premiers pas du prolétariat grec ». Il meurt en Israël en mai 1979.

[2Autre similitude entre l’Espagne et la Grèce, l’importance de deux partis liés à l’Opposition de gauche soviétique et qui ont rompu avec le dogmatiste de Trotsky. Le POUM espagnol d’Andrés Nin était bien implanté en Catalogne et dans les Asturies. En 1937 à Barcelone il a été la première victime de la contre offensive du PCE, encadré par les communistes des Brigades Internationales, mais surtout par les agents du NKVD très présents sur place. Quant à l’équivalent grec du POUM, il s’agit du KOMLEA ou « Parti Archéo-marxiste », ou « Archives du Marxisme ». Fondé le 1er mai 1923, il s’agit de la deuxième scission du PSOG-C. Lorsque Trotsky a été exilé dans les Îles aux princes dans le Bosphore, les dirigeants du KOMLEA sont venus l’aider. Les Archéo-marxistes étaient très bien implantés dans les syndicats (dockers, boulangers, cordonniers…). De 1923 à 1931, les Archéo-marxistes étaient le parti dominant de l’extrême gauche. Pour ces militants, leur plus grand plaisir était de briser les meetings du KKE à coups de barre de fer. Durant la résistance (1941-44), les militants staliniens se sont vengés en massacrant systématiquement les archéo-marxistes en particulier dans la région d’Agrinion où ils étaient encore très bien implantés.

[3Ciudadanos est l’exact équivalent du nouveau parti grec Potami (La rivière), créé un an avant les élections par un présentateur vedette d’une chaîne de TV privée. Potami est devenu le quatrième parti au parlement grec, la « Vouli ». Son leader, Théodorakis (rien à voir avec le grand chanteur) est l’ennemi principal du nouveau gouvernement.