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And Patrick Habis

Editorial

Barah Mikaïl: Chercheur au FRIDE et Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée

Le thème des médias en Méditerranée est loin d’être épuisé. Bien au contraire, à un moment où les opinions publiques mondiales continuent à voir dans les chaînes télévisées un vecteur incontournable pour leur information, et dans un contexte où foisonnent les chaînes satellitaires, on ne peut que noter l’ascendant pris par l’image et le verbe dans l’accompagnement mais aussi l’orientation de «  la pensée globale ».

Evidemment, parler des chaînes satellitaires ne dispense pas pour autant de développer un intérêt pour ces autres médias incontournables que sont la radio, la presse et bien sûr Internet. Tous continuent à susciter un engouement que ce soit en matières d’information, de loisirs et de divertissement, de quête d’un moyen d’être en phase avec un événement important ayant lieu en direct, ou tout simplement de recherche du détail qui fait la différence.

Il va de soi que cette richesse inédite a ses avantages : elle permet à tout un chacun de pouvoir exercer une capacité de discernement correctement argumentée, et de séparer le bon grain de l’ivraie. Dans le même temps, cela n’annule pas pour autant la présence d’obstacles, dus pour beaucoup à la soumission de bien des médias à des contraintes et impératifs d’ordre financier. L’époque que nous vivons le montre très bien : la bonne santé économique des médias, et leur rentabilité, est loin d’être acquise. Ce qui les pousse en toute logique et par la force des choses à souvent devoir renoncer à leur indépendance d’esprit, leurs programmations, leurs grilles d’analyse et/ou leurs lignes éditoriales se révélant fonction de la nature et des aspirations de leur(s) bailleur(s) de fonds. On pourra ainsi voir, tour à tour, acteurs publics et privés exercer un ascendant sur un vecteur médiatique dont ils escompteront un bénéfice en retour, que ce soit en termes de développement d’une stratégie d’influence auprès des opinions publiques, de recherche de positionnement concurrentiels vis-à-vis d’autres médias présents sur les mêmes niches ou encore de consécration de leur crédibilité vis-à-vis d’un/de groupe(s) ou groupement(s) donnés.

Il nous est apparu important dans ce contexte de jeter un nouveau regard sur les médias en Méditerranée. Les enjeux sont en effet nombreux dans cette région du monde qui rendent important de s’interroger sur l’état des lieux de la scène médiatique dans une région du monde qui continue de répondre à pléthore de sollicitations politiques, d’évolutions sociales inédites et de rivalités engagées pour la consécration du pouvoir. Certes, l’honnêteté intellectuelle implique de reconnaître que les enjeux médiatiques en Méditerranée dépassent nécessairement le cadre d’un simple dossier tant les dynamiques en oeuvre répondent à des enjeux et axes riches en contenu comme en portée. De même, ce même sujet devra attendre quelque temps encore avant que de voir comment il pourrait être utilement réinvesti dans le sens d’une meilleure consolidation des perspectives euroméditerranéennes. En témoigne par exemple le lancement annoncé en avril 2009 par le groupe France Télévisions du projet Euromed-News, partenariat entre l’Union européenne et les pays du Sud de la Méditerranée ayant vocation à réaliser 17 heures de programmes d’ici février 2010 afin d’illustrer les échanges entre la Communauté européenne et ces pays. Cela étant dit, si la Méditerranée ne se résume pas à son seul flanc méridional, c’est pourtant à cette échelle géographique que l’on retrouve le plus grand nombre d’enjeux déterminants. Et c’est ce qui explique notre choix pour un numéro spécial traitant surtout de certains des enjeux présents dans cette seule zone.

Mais il va de soi que l’Est et le Sud de la Méditerranée comptent aussi aux yeux d’acteurs situés en dehors de cet espace, à commencer par « les Occidentaux », européens soient-ils ou nord-Américains. Karim Emile Bitar démontre cependant en ouverture du présent dossier, références et exemples multiples à l’appui, combien ceux-ci continuent depuis longtemps à se rendre coupables d’une approche erronée de la réalité des enjeux méditerranéens ; comme son texte le souligne, les référents conceptuels habituellement maniés par les Occidentaux prouvent leurs flagrantes limites. Et pourtant, ce n’est pas ce qui dissuade certains gouvernements, occidentaux pour la plupart d’entre eux, d’abonder dans le sens d’une stratégie médiatique ayant vocation à influencer les opinions publiques arabes et musulmanes en général, sans d’ailleurs que le succès paraisse au rendez-vous. Nadim Hasbani y insiste à travers des exemples précis et détaillés. Il attribue d’ailleurs ces échecs à de nombreux éléments, dont les moyens financiers limités de ces médias, et leur ligne éditoriale décalée devant les événements et leurs réalités. Selon son expression, « A y regarder de près, l’échec avéré des médias satellitaires arabophones développés par des gouvernements étrangers au Moyen-Orient s’avère certes financier, et passe pour un investissement à perte. Mais il est politique aussi, puisque ces chaînes de télévision visent l’influence politique et culturelle ; une tentative parmi d’autres d’inculquer aux téléspectateurs arabes les valeurs culturelles et politiques des pays d’origine de ces médias ». Quant à Mohammed El Oifi, il lui fait écho, en s’intéressant au cas particulier de la chaîne al-Hurra, média américain arabophone lancé en février 2004 dont la crédibilité et la viabilité sont largement remises en cause. Cependant, M. El Oifi pointe aussi des particularités dans le cas d’al-Hurra, ainsi que de certains médias arabes à capitaux du Golfe. Outre la présence d’une « dérive confessionnelle » dans le recrutement des journalistes, qui ne fait pas crédit aux yeux de la majorité des opinions publiques de l’Est et du Sud de la Méditerranée, il note aussi la trop forte tendance des responsables américains à recruter des journalistes répondant à une rhétorique et à des origines nationales trop uniformes.

Ce manque de diversité dans l’expression des opinions politiques de la part de beaucoup de médias occidentaux explique-t-il pour autant l’institution fréquente par certains acteurs proche et moyen-orientaux de leurs propres canaux d’expression et de diffusion ? Jamil Abou Assi le pense en tous cas, affirmant de surcroît qu’un contexte tel que celui prévalant au Liban traduit « une mainmise des partis politiques sur les médias » ainsi qu’une polarisation de l’espace médiatique opposant « médias loyalistes » et « médias de l’opposition ». Olfa Lamloum ne dit d’ailleurs pas autre chose dans son analyse de la chaîne al-Manar, « pilier du dispositif communicationnel du Hezbollah » selon sa propre expression. Pour elle, l’organe médiatique de ce parti libanais, outre qu’il sert directement sa stratégie politique, « ne diffère guère du reste du paysage médiatique au pays du Cèdre », un fait qui apparaît clairement dans sa ligne éditoriale comme dans la nature de ses employés. Quant à Lelia Mezher, elle témoigne bien de ces réalités en les abordant au départ des événements politiques récents intervenus au Liban, et en affirmant que dans le pays du Cèdre, « ce sont d’abord et avant tout les médias qui ont fait et défait la guerre ».

Y a-t-il d’ailleurs meilleure expression de cette instrumentalisation des médias à des fins politiques que dans les Territoires palestiniens ? Loin du cas des médias satellitaires arabes, Jean-François Legrain montre que la Toile est elle-même devenue un élément de positionnement et d’appropriation obligé pour tout acteur cherchant à avoir une prise sur l’opinion publique palestinienne. Son étude minutieuse lui permet de conclure que « la comparaison entre les sites de la mouvance du Hamas et ceux de celle du Fatah suggère un fossé, tant en matière de qualité rédactionnelle que de développement et de niveau d’audience », dans un contexte où « la production comme la consommation des médias en Palestine sont demeurées dépendantes de la situation d’une population massivement mobilisée autour des idées de libération nationale  ». Autant dire que les situations de crise au Proche-Orient restent des éléments structurants pour tout acteur cherchant à trouver une tonalité persuasive vis-à-vis d’une majorité de la population habitant cet ensemble. Les cas libanais et palestinien démontrent ce fait, une fois encore, de manière frappante. On ne pourra d’ailleurs qu’être frappés de lire et de noter à ce titre qu’une formation telle que le Hamas tire bien mieux son épingle du jeu que ne le fait le Fatah. Il n’est probablement en rien abusif de vouloir penser qu’un même constat pourrait être étendu au cas du Hezbollah libanais, dont la chaîne satellitaire al-Manâr et le site Internet attirent bien des téléspectateurs et lecteurs de la région.

Il convient cependant de reconnaître que, côté maghrébin, la nature des enjeux médiatiques qui prévalent répond à des problématiques quelque peu différentes. Le point de vue universitaire le confirme. Nozha Smati montre ainsi au départ de l’exemple tunisien que les « acquis et insuffisances » du paysage audiovisuel du pays, qui passent par une diversité médiatique contrainte notamment par de trop longues années de monopole d’Etat et d’absence de syndicats dans le domaine, rendent les perspectives nationales médiatiques encore très balbutiantes. D’où d’ailleurs cette omniprésence d’al-Jazeera dans les foyers tunisiens, chaîne qui contribue dans le pays comme dans le monde arabe à « l’émergence d’une opinion publique pluraliste en participant au contournement des monopoles étatiques de l’information  ». Rachid Khechana fait, au départ de sa propre expérience de journaliste, un constat similaire. Il ajoute par ailleurs que, « dans un paysage médiatique aussi verrouillé, les Tunisiens, tous âges confondus, se tournent également vers Internet afin de contourner les barrages et de s’alimenter directement aux sources d’information ». Mais il reste optimiste, puisque selon lui la Tunisie « est appelée à un sursaut qui lui rendra son rôle de pionnier dans la région ». Il faudra évidemment voir à l’avenir si ce même optimisme pourrait – ou pourra – répondre à une réalité dans un pays tel que l’Algérie. Revenant notamment sur l’évolution de la presse dans ce pays depuis le début des années 1990, et sur la nature de ses relations avec le pouvoir, Kader Abderrahim exprime ainsi la présence en Algérie d’un « contrôle de l’information jusque dans la codification du lexique politiquement correct, la réécriture de l’événement au moment où il se déroule ». Ce fait, loin d’être fatal, demeure cependant regrettable dans une Algérie qui « semblait en passe de réussir sa transition vers un système pluraliste » politique comme médiatique il y a moins de vingt ans.

C’est pourquoi il convient de demeurer optimistes mais prudents devant les attentes que nous pouvons entretenir vis-à-vis de la richesse médiatique prévalant au sud et à l’est de la Méditerranée. Le fait pour un acteur comme l’Iran persanophone d’avoir lancé sa propre chaîne d’informations arabophone illustre en effet « l’expression d’un échec médiatique iranien », selon notre expression, mais aussi la quête de sa part d’« une approche qui soit aussi convaincante que possible » pour l’audience convoitée. Ce n’est pour autant évidemment pas là le lot des seuls Iraniens, puisque l’on croit deviner que les Etats-Unis ont compris aussi combien il était impératif pour eux de tenter de récupérer au mieux les frasques régionales de l’administration Bush, et d’améliorer leur image aux yeux du monde arabe. C’est ce que Julien Saada souligne en montrant au départ d’une analyse croisée des perspectives américaines et moyen-orientales combien le nouveau président américain, Barack Obama, semble avoir compris l’importance incarnée par les vecteurs médiatiques pour la consolidation de la stratégie politique des Etats-Unis au Moyen-Orient. Et ce quand bien même, comme il le souligne, « le scepticisme des populations arabes ne pourra se dissiper que par des résultats concrets » sur le plan politique.

Les enjeux médiatiques en Méditerranée sont bien entendu légion, et laissent largement place à un débat dont les tenants et les aboutissants sont loin de connaître leurs limites. Le présent dossier a la modeste ambition d’en situer quelques termes à un moment où « concurrence » rime avec « leadership » et « rivalité » dans un monde où le politique ne peut plus faire abstraction de la sphère médiatique, et du bon usage des mots. La présence dans l’ensemble du Moyen- Orient de quelque 300 chaînes satellitaires, de plus de radios et de titres de presse encore, sans oublier l’étonnant foisonnement de sites Internet en langue arabe, le confirme : la soif médiatique reste présente. Il reste à savoir si cette même richesse saura être à la hauteur de la demande et réussira à orienter les opinions publiques du Sud et de l’Est de la Méditerranée autrement que vers cet horizon si souvent insipide et biaisé dont se rendent coupables aujourd’hui tant de médias occidentaux. Les termes du débat sont lancés ; que les contributeurs à ce dossier acceptent, à ce titre, nos sincères remerciements pour avoir bien voulu accepter de nous faire partager leurs visions d’un sujet qui nous paraît essentiel.

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