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And Patrick Habis

Du Nord cru

Timour Muhidine, Photographies de Philippe Dupuich, Du Nord cru, L’Esprit des Péninsules, 65 p, 17€

En neuf scènes, Timour Muhidine raconte, à la fois pudique et drôle, des fragments de son enfance dans le Nord de la France, la région d’Arras où sa mère s’installe « la maison ne comportait aucun homme en dehors de moi… et nous vivions dans une rupture volontaire, revendiquée par ma mère, avec le monde extérieur…  ». La rue, interdite, est d’abord hostile, mais le narrateur se familiarise vite avec les paysages (on reconnaît la lumière, les couleurs, les plages, les jeux du Nord, à travers les photographies de Philippe Dupuich), la voie ferrée, les terrains militaires, les jardins ouvriers jusqu’aux bordels de la ville et les quartiers pauvres où Di Falco le petit caïd devient son ami. L’enfant est né au Koweït ; dans la bibliothèque de son père il y a des livres en arabe que personne ne lit ; il garde en mémoire le nom arabe sadaf de la précieuse perle huîtrière ; son Arabie reste l’Arabie heureuse, malgré la caricature des bédouins de Tintin au pays de l’or noir… Il cherche, sans énergie particulière, des Arabes ou des Turcs dans ce Nord qu’il habite. Deux objets l’intriguent dans la maison : une culotte de peau bavaroise et un Keffieh avec lesquels il se déguise « soutenu par Allah et le Kaiser ». L’ironie de la coexistence idéologique de ces deux objets, les sonorités étrangères de son nom le poussent résolument vers les brumes septentrionales. Il dira « Non au Sud ». L’enfant dit non au Sud, même s’il accepte le croisement de l’Orient et de l’Occident : « J’avais trouvé mon Orient entre Delacroix et les brumes du Nord ». Il ne veut pas être exotique, oriental, c’est un enfant du pays, il est né dans la langue de ce pays, le pays de sa mère, la France du Nord. Comme tous les enfants, il s’ennuie le dimanche. Et il pense à la mort, ce qui n’arrive pas forcément à tous les enfants, mais il n’insiste pas, comme il n’insiste pas sur sa propre altérité : Arabe, Turc, du côté du père ? On ne le saura pas. L’enfant en parle-t-il ? Le narrateur n’en dit rien dans ce récit. Il insiste plutôt sur la curiosité et la sensibilité d’un garçon qui vit le Nord, ses plages, ses rues, ses habitants, ses cimetières militaires… Le pays minier qui se meurt, ses ouvriers désoeuvrés et ses friches qu’on transforme en musées « mise en scène de la culture ouvrière ». Le Nord, « un cabinet de curiosités », comme semble le penser Timour Muhidine ? Que disent ceux qui naissent, vivent et meurent dans ce pays ? Comment ont-ils lu ce récit tendre et ironique de l’écrivain français avec un nom turc ?

On pourrait rappeler, en miroir, le récit d’enfance de Rosie Pinhas-Delpuech (Suite byzantine, Bleu Autour), où une petite fille juive vit ses premières années à Istanbul, étrangère, et si familière de la langue et du paysage qu’elle apprend le turc aussi bien qu’une petite fille turque. Comme Timour dans le nord de la France, elle comprend et pratique les codes de la vie quotidienne avec la même dextérité. Pour l’un et pour l’autre les questions existentielles se poseront plus tard, à la faveur d’un conflit ou d’un exil.