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Dialogues sur l’hippologie arabe. Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert // Dictionnaire des orientalistes de langue française

Émir Abd el-Kader, général Eugène Daumas, Dialogues sur l’hippologie arabe. Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert, Edition intégrale établie par François Pouillon, Actes Sud (coll. Arts équestres), Arles, 2008, 578 p.

François Pouillon (éd.), Dictionnaire des orientalistes de langue française, IISMM-Karthala, Paris, 2008, 1007 p.

Le général Eugène Daumas (E.D., 1803-1871) a servi pendant quinze ans dans l’armée de conquête de l’Algérie. Il eut à y affronter la résistance algérienne que tentait d’organiser et d’unifier l’émir Abd el-Kader (A.E.K., 1808-1883). Il l’a connu et côtoyé trois ans durant : en effet, au lendemain du traité de la Tafna (mai 1837), qui reconnaissait son autorité sur les deux tiers occidentaux de l’Algérie, durant la période de paix armée de deux ans et demi qui s’ensuivit, E.D. fut nommé consul auprès de l’émir à Mascara. Il y vécut trois ans, tissant avec lui des liens de respect et de confiance mutuels. Ses connaissances en arabe, qui n’étaient déjà pas si inexistantes, devinrent telles qu’il put se passer d’interprète. Après la reddition de l’émir, fin 1847, E.D. fut envoyé auprès de lui : au mépris de l’engagement solennel qui avait été pris de le laisser vivre à sa guise en terre d’islam, il resta assigné à résidence en France, notamment à Pau, puis au château d’Amboise, jusqu’à sa libération par le Prince-Président en octobre 1852. Les deux hommes se connaissaient déjà bien, et ils s’appréciaient. L’émir retrouva avec quelque bonheur son interlocuteur de Mascara.

Or, pendant ses années algériennes, l’officier de cavalerie E.D. avait accumulé observations et notes qui allaient faire de lui un prolifique auteur « indigéniste », entre autres sur le cheval en Algérie. Cheval qui y jouait un rôle important, même s’il n’était pas également central dans l’ensemble de la société. Il servait au voyage, à la chasse, il était par excellence la monture de la guerre, et aussi de la parade pour l’aristocratie, et du la‘b al-barûd (jeu de la fusillade, alias fantasia [1]). Et l’émir A.E.K. b. Mahieddine était un authentique aristocrate, d’une lignée notable de shurafâ’ (nobles d’ascendance prophétique) et de muqaddam(s) (guides, dignitaires) de la confrérie qâdiriyya. Daumas étudia la place du cheval dans la vie « arabe », la manière dont on le soignait, l’éduquait, le dressait. Il consigna ses observations sur les relations entre les Algériens et leurs montures dans un livre consacré à l’équitation et à l’hippologie, Les Chevaux du Sahara, qui parut en 1851. Il y consignait notamment combien le cheval était chez les « Arabes » objet de respect, d’élans poétiques, entremêlés d’approches mystiques-superstitieuses.

Il fit don à l’émir d’un exemplaire de ce livre, il en sollicita les avis. Il reçut en retour nombre de commentaires, dont un manuscrit en arabe de la main d’A.E.K. de quelques dizaines de feuillets qui était une étude abrégée sur les chevaux (dirâsa qasîra hawal al khuyûl), qui figure in fine dans le livre édité par F. P. L’émir et le général avaient, il est vrai, une commune passion pour les chevaux [2]. Depuis l’épisode mascaréen, ils étaient restés en relations et avaient continué à échanger – ces échanges durèrent au total plus de trois décennies. La parution des Chevaux du Sahara marqua un jalon important de leur correspondance, sur des sujets fort divers, correspondance qu’E.D. sut utiliser comme documents à des fins de publication. Dès la première réédition, en 1853, il avait incorporé notamment la petite étude d’A.E.K. sur les chevaux. Ce best seller contribua sans doute à attiser l’intérêt de Napoléon III pour les chevaux arabes : il en ordonna l’acquisition pour les haras français.

Les Dialogues sur l’hippologie arabe témoignent du travail considérable accompli par F.P. pour mener à bien l’achèvement de ce livre. Il procéda à l’inventaire des échanges entre les deux illustres amateurs de chevaux, il réussit même à retrouver des écrits originaux de l’émir, tout cela pour aboutir à cette dernière édition du livre du général, qui n’en avait pas connu moins de neuf de 1851 à 1887 – dès la troisième édition (1855), le livre avait porté pour titre Les chevaux du Sahara et les moeurs du désert, cela quand bien même il n’est guère de chevaux pour vivre à l’état naturel dans le désert. Cette toute dernière version, encore amplifiée, est aussi enrichie par un bref, mais disert avant-propos du regretté Bruno Étienne, et par une présentation de F. P. d’une quarantaine de pages qui synthétise le propos du livre avec limpidité. Il ressort de ce bel ouvrage un intérêt prédominant pour l’Algérie profonde, au-delà des images conventionnelles tant répandues jusqu’alors sur la ci-devant Régence d’Alger. Ainsi que la peinture algéro-orientaliste du XIXe siècle, le moindre des mérites n’est pas sa portée pédagogique. Bien sûr, le contexte des relations entre A. E.K. et E.D. est colonial, mais la portée de leurs échanges ne se réduit pas à l’ethnographie coloniale. La comparaison des hippologies d’une rive à l’autre de la Méditerranée n’est pas bâtie sur des considérations ethnicistes a priori : l’emportent la curiosité et l’observation, non les jugements de valeurs.

En lisant ce livre, le lecteur saura tout, tout, tout sur le cheval « arabe » : les relations juments-étalons, l’enfance, le sevrage, le pansage, les liens hommes-chevaux, et donc la monte, le ferrage, les courses, les règles d’hygiène, la pratique vétérinaire, la castration et telles pratiques superstitieuses qui lui sont attachées. Et pour le Sahara, le texte, scandé de plusieurs poèmes, est disert sur la chasse, la guerre, le butin et les razzias, naturellement sur les tentes, mais aussi sur le mouton et le chameau, sans compter les usages de la vendetta, la polygamie et la mort… Retient particulièrement l’attention le comportement du cheval, vu comme étant corrélé à celui de son maître : ainsi que l’exprime F. P., c’est une « leçon d’humanisme » que donnent ces « hommes des chevaux ».

Les liens entre E.D. et A.E.K. sont pour beaucoup dans l’émotion qui se dégage du livre : deux figures de statut social relativement comparable, un général français arabophone ouvert aux « Arabes », un prince algérien de la mystique vraie figure de l’universel accueillant à son égard – A.E.K., de son côté, n’ignorait pas le français, même si, vaincu floué par les promesses non tenues de son vainqueur, il ne le parlait pas en public. Et, tout musulman et tout mystique qu’il ait été, il fut, à la musulmane, aussi un véritable despote éclairé : on sait combien il avait été captivé par la tentative du pacha d’ Égypte Mohammed Ali de moderniser son pays, et c’est aussi ce que tenta de faire l’émir en s’essayant à bâtir le premier état algérien qui eût déjà des caractéristiques nationales : un état mu par l’intérêt pour le peuple, conçu selon un contrat de services avec le peuple, au-delà de l’émiettement et des rivalités claniques et régionaux qui finirent, parallèlement à la puissance de l’envahisseur, par avoir raison de lui.

Au-delà des rapports entre cette figure d’une exceptionnelle hauteur de vues et un interlocuteur français à la rare ouverture d’esprit, leur correspondance représente un document de premier ordre sur la société et la culture algériennes du milieu du XIXe siècle : F.P. invite le lecteur à cerner le général - les relations franco-algériennes- par le particulier. On sait qu’il a travaillé aussi sur les images de l’émir A.E.K., entre autres les célèbres photos et tableaux où figure la fameuse légion d’honneur qui lui avait été attribuée en 1860 : résidant en Syrie depuis 1855, on sait qu’il intervint efficacement pour sauver des milliers de chrétiens du massacre dont les menaçaient les Druses insurgés. Ces images illustrent ces relations sous un jour généralement assez triste, renvoyant aux rapports douloureux qui s’étaient noués d’une rive à l’autre de la Méditerranée depuis le début de l’emprise coloniale. A l’inverse de cette sédimentation traumatique structurelle, la correspondance entre l’émir Abd el-Kader et le général Daumas, et leurs inclinations partagées, sont une métaphore de ce qu’il a pu y avoir, conjoncturellement, de meilleur dans ces rapports. Le pire et le meilleur : voilà une démarche dialectique, digne de toute la complexité du divers historique, pour cerner un sujet trop souvent traité en simplismes symétriques.

Le général Daumas a naturellement sa place dans le Dictionnaire des orientalistes de langue française. Ce livre considérable, dont la réalisation a demandé cinq ans, est édité par François Pouillon, avec, à ses côtés, dans l’équipe rédactionnelle, Lucette Valensi et Jean Ferreux. Y a travaillé une équipe d’une vingtaine de spécialistes des différentes aires et spécialités examinées ; sans compter les autres contributeurs, plus nombreux encore. Le résultat : un millier de notices biographiques, et non thématiques, si l’on excepte la mention de quelques institutions savantes.

Le champ couvert par le dictionnaire est celui de l’ « orientalisme ». Ainsi dénommait-on, naguère encore, l’ensemble des domaines dans lesquels, autant des missionnaires-sinologues, et autres voyageurs, que des historiens, des géographes, des anthropologues, des ethnologues, et aussi tant de musiciens, de romanciers et de peintres européens, se sont voués, avec pour commun dénominateur « l’Orient » : un Orient bien étiré puisqu’il s’étendait, de l’est à l’ouest, du Japon à ce Maghrib al-aqsâ (Occident extrême) qu’est le Maroc, et, du nord au sud de la Méditerranée, des rives du Maghreb aux franges des l’Afrique subsaharienne – qui concernait les « africanistes ». Ces entreprises savantes et artistiques étaient intéressées par ces contrées exotiques dont les civilisations étaient vues comme différentes de la civilisation européenne, mais qui étaient bien reconnues comme telles, à distance d’autres aires réputées sauvages. Mais elles ne furent à l’origine pas le seul fait d’Européens : on sait qu’il y eut bien des Strabon et des Ptolémée issus de terres d’islam – Ibn Batûta, Ibn Jubayr…, sans compter l’Italo-Andalou Hasân al-Wazzan/Giovanni Leone Africano. Et l’on connaît, dans le vocabulaire, l’acception extensible des « Indes » : dans les Indes galantes de Rameau, sur les quatre tableaux de cet opéra, l’un est turc, un autre inca, le troisième est persan et le dernier fait retour aux « Indes occidentales » – l’Amérique.

Il est vrai que, au lendemain des croisades, qui signent la reconquête marchande de la Méditerranée par les Italiens, après la grande époque des foyers de traduction de Salerne et de Tolède, après la traduction du Koran en latin commandée au XIIe siècle à Robert de Ketton par Pierre le Vénérable – le grand abbé de Cluny tenait à peu près l’islam pour une variété d’arianisme –, l’intérêt des Européens s’amenuise relativement pour l’islam proprement dit sur le plan religieux. Mais il s’amplifie sur le terrain de la découverte et de l’étude des langues et des cultures d’Outre-Méditerranée, au sud et à l’est de cette Mer blanche moyenne des Arabes. C’est sensiblement au même moment qu’est enclenché le mouvement des « Grandes découvertes », nonobstant tels précurseurs comme le Vénitien Marco Polo, au XIIIe siècle, dont on connaît en français son Devisement du monde, trois siècles avant que les Jésuites s’aventurent en Chine ; et c’est au XVIIe siècle qu’André Du Ryer établit la première traduction en français du Koran, mais dans des perspectives qui ne sont plus celles de reconversion militante de Pierre le Vénérable. L’intérêt s’est sécularisé, le Mahomet de Voltaire, même, est en fait un manifeste anti-catholique. La soif de savoir, la volonté d’enrichir le patrimoine des arts et des sciences sont désormais motrices : les drogman(s)/truchements furent bien des interprètes, avant d’être des agents ès-qualités de l’expansion « occidentale ».

Certes on ne doit nier ni le rôle des expansions politiques des états européens ni le mouvement du capitalisme moderne, ni les conquêtes coloniales – ces conquêtes furent bien postérieures à l’éclosion d’un orientalisme qui n’en fut donc guère un moteur prémédité : on ne peut sur ce terrain guère emboîter le pas aux thèses univoques tranchées d’Edward W. Saïd, traduit et publié en français il y a une trentaine d’années [3] : ce grand intellectuel palestinien eut à coeur de donner publiquement le la en matière de comptes à régler avec l’expansion israélienne au lendemain de la guerre de 1967, fille, en objet de ressentiment, du colonialisme de naguère. Probablement, ce grand bourgeois, dont la famille dut subir l’exil en 1948, et qui avait reçu une éducation bien autant, sinon plus, « occidentale » qu’arabe, était un littéraire, peu porté à l’analyse critique des faits du passé comme doit l’être l’historien. Et il avait sans doute de multiples comptes à régler, et pas seulement avec cet Occident auquel, probablement dans la culpabilité, il appartenait aussi – il fit personnellement une carrière brillante de professeur de la prestigieuse université américaine de Columbia. On n’ira certes pas jusqu’à alléguer que les clivages qu’il dessina entre « Orient » et « Occident » l’apparentent au Huntington du « choc des civilisations » ; mais n’y a-t-il pas en commun ce parti-pris de dessiner des essences quasi-intemporellement affrontées ?

Orientalisme, ce terme fourre-tout, renvoie bien à l’exotisme. Il put recouvrir l’attrait pour les vents de l’extérieur, une propension commune à se rassurer sur la validité de ses normes socioculturelles en étudiant celles des autres lointains, voire à projeter sur des images extérieures des critiques, inavouables in situ, de sa propre société. Sans compter que « l’Orient » fut multiple et élastique : la Provence de Daudet et celle de Bizet étaient-elles, au fond, beaucoup moins « orientales » que la Corse de Mérimée, l’Orient de Lamartine, l’Algérie de Maupassant ou l’Égypte de Félicien David ? Et, à l’intérieur de l’hexagone, les multiples travaux ethnographiques et folklorisants sur tels indigènes de l’intérieur ne se comptent pas : ces paysans du Queyras qui, au milieu du XXe siècle, étaient présentés aux touristes sur les cartes postales affublés de costumes rétro depuis longtemps mis aux orties, les Savoyards, plus scientifiquement étudiés, d’Arnold Van Gennep, les Bretons d’une revue comme Le Tour du Monde, qui s’intéressait aussi beaucoup aux peuples étranges du grand large. Il est vrai qu’il n’y eut jamais en France de cartes postales comparables à celles des « femmes libres » des Ouled Naïl d’Algérie. Mais on sait qu’existèrent aussi en retour, et qu’existent davantage encore aujourd’hui, des processus d’auto-folklorisation reprenant à leur compte telle vision vulgaire de l’orientalisme.

Par ailleurs, si l’attirance pour « l’Orient » put être un engouement vrai, dénué d’intentions critiques caricaturales, des recherches savantes pouvaient se muer en polémiques péremptoires, comme chez le Père Lammens (1862-1937), pilier de l’université Saint Joseph de Beyrouth. A l’inverse, ce fut le voyage de Renan dans les mêmes terroirs syro-palestiniens qui avaient abouti en 1863 à sa scandaleuse Vie de Jésus. Et s’il faut inscrire dans l’orientalisme une grande entreprise savante comme L’Encyclopédie de l’Islam, conçue et réalisée dans le courant du XXe siècle, on n’aura guère à rougir de cet orientalisme là. Et si telles démarches orientalistes ont pu choquer dans les sociétés qu’il a abordées, il n’a pas été non plus sans influence sur la manière dont ces mêmes sociétés se sont elles-mêmes examinées et (re)définies.

Ce dictionnaire laisse aussi une place notable à tous ces correspondants, savants bel et bien d’Orient, et qui se mettent, eux aussi à examiner et à illustrer « leur » Orient, des peintres comme le Turc Osman Hamdi ou l’Algérien Mohammed Racim aux écrivains algériens Jean Amrouche, Mouloud Mammeri ou Yacine Kateb. Et il y eut aussi ces agents algériens qui furent partie prenante de l’entreprise coloniale française au Maroc comme le capitaine des Affaires indigènes et romancier de la « pacification » Saïd Guennoun ou, plus connu, bien qu’il n’ait pas droit à une notice, l’interprète et haut fonctionnaire au Maroc Kaddour Ben Ghabrit, qui joua un rôle diplomatique non négligeable dans l’Orient arabe pendant la première guerre mondiale, et qui devint le premier recteur de la mosquée de Paris à son ouverture en 1926 – il fut alors une des figures en vue des salons parisiens. Parmi les orientalistes du cru, l’interprète libanais et compagnon de Lamartine Joseph Mazoyer est intelligemment mentionné, mais non le Marocain juif Abraham Benchimol, qui reçut au Maroc Delacroix et Alexandre Dumas – il est vrai qu’il n’a, apparemment, rien publié en français alors que la règle du dictionnaire en fait une condition. Manque à l’appel, aussi, le Père André d’Alverny (1907-1967), qui attacha son nom à un célèbre Cours de langue arabe [4] et au CREA (Centre religieux d’Études arabes) libanais de Bikfaya.

Bien sûr on pourra jouer au jeu convenu de la traque des notices manquantes – sans pour autant pourfendre le bien-fondé général des choix ; et il faut bien faire des choix. L’amateur de littérature, de peinture ou de musique, sera comblé : sont bien là Molière, Racine, Chateaubriand, Leconte de Lisle, Delacroix, Étienne Dinet, Salvador Daniel, Félicien David… Et pour l’exploration, les langues, l’histoire et les différents domaines des sciences sociales, sont bien au rendez-vous toutes les célébrités, de Volney et Silvestre de Sacy à Jacques Berque (sans oublier son père Augustin), via Stéphane Gsell, Émile Dermenghen, Louis Massignon, Robert Montagne… Et même Hergé a, fort à propos, droit à sa notice. D’autres, bien moins connus, mais méritant de l’être, n’ont pas été oubliés, comme Bernardino Drovetti, qui, en plein siècle de l’invention des nations, fut consul de France en Égypte, quoique authentique piémontais. Champollion lui rendit hommage, et une petite rue porte son nom à Turin, où se trouve l’important musée égyptien auquel son nom est lié – rue bien moins prestigieuse que le large corso Francia auquel elle est perpendiculaire. Mais manque à l’appel une des gloires de la Lorraine, le peintre orientaliste Charles Cournault, un des successeurs de Delacroix, et aucune mention, non plus, n’est faite de la Douera, son étonnante maison familiale de Malzéville rebâtie en style mauresque au bord de la Meurthe.

Absence, aussi, de Charles Célestin Jonnart, qui fut gouverneur général de l’Algérie en 1900-1901, puis de 1903 à 1911, connu pour avoir tenté de se concilier l’élite des « évolués », alias « Jeunes Algériens s. Il fut aussi le créateur d’une institution culturelle de renom, la villa Abd El Tif, et il laissa son nom aux constructions « mauresques » du « style Jonnart ». Son beau-frère, le grand bourgeois lyonnais Raymond Aynard, qui fut un observateur pénétrant et souvent critique de l’Algérie coloniale, aurait lui aussi peut-être mérité une petite mention. Si une juste place est laissée au prolixe ethnologue Jean Servier, aucune mention de son père André, qui fut journaliste et rédacteur en chef de la Dépêche de Constantine. Arabisant, et connaisseur érudit de la Sira d’Ibn Ishâq, il fut l’auteur à succès d’un manifeste alarmiste, Le nationalisme musulman en Égypte, Tunisie et en Algérie : le péril de l’avenir et de La psychologie du musulman, ouvrages caractéristiques de l’idéologie coloniale algérienne du premier quart du XXe siècle.

Et d’autres journalistes de renom auraient eux aussi mérité d’être signalés. Certes le principe du livre est de ne citer que les gens décédés, donc Jean Daniel ou Jean Lacouture ne peuvent y figurer, en revanche, un Albert-Paul Lentin, né à Constnatine, est mort en 1993 à l’âge de 70 ans…

Le baroqueux s’étonnera peut-être de ne pas voir cité Rameau et son opéra ballet Les Indes galantes, déjà mentionné ; rien non plus sur le Haendel du César en Égypte et le Mozart de La Marche turque et de L’Enlèvement au sérail, pas plus que, pour le siècle du romantisme, de l’Aida de Verdi, sa belle fille de roi éthiopien éprise pour son malheur du noble général égyptien Radamès… alors que Debussy, Ravel et Scotto sont, eux, en bonne place. C’est que, dans ce dictionnaire, nous avons affaire aux seuls « orientalistes » de langue française. Cela se conçoit, vu, déjà, l’énormité du travail accompli. N’aurait-il pas alors été envisageable d’unir divers talents autres que français ou francophones, avec pour ambition d’aboutir à une oeuvre plus large encore ? Certes le critique en parle à son aise car ce n’est pas lui qui fait le travail. Il n’empêche : qui peut méconnaître la fascination qu’exerça l’Arabie pour le colonel T.E. Lawrence et son rôle politique et militaire pendant la première guerre ? Et, pour nous en tenir aux Britanniques, et sur les mêmes terroirs, n’est-il peut-être pas plus gênant encore que ne soit même pas mentionné en notes dans l’index un voyageur et analyste de la stature de Charles M. Doughty (1843-1926), dont la somme qu’est Arabia deserta n’a, il est vrai, été traduite et publiée en français qu’en 2001, soit 113 ans après sa parution en anglais ? Certes, Lawrence est cité plusieurs fois dans l’index, mais sur le strict plan de l’orientalisme savant, Doughty fut assurément d’une autre envergure.

Autre absence : si des institutions comme l’INALCO, IBLA ou ICI [5] sont justement notées, aucun musée ne fait l’objet d’une notice, à commencer par le premier musée égyptien d’Europe (1824), déjà mentionné, et qui reste sans doute le deuxième musée d’égyptologie après celui du Caire, le Museo egizio de Turin, patrie de B. Drovetti, qui fut élaboré à partir de ses propres collections – une brève mention signale cependant ce musée dans la notice Drovetti. Émile Guimet est bien noté mais on n’apprend qu’incidemment dans la notice qui lui est consacrée la création des musées Guimet – de Lyon, de Paris. Le dictionnaire comporte bien sûr un index des noms de personnes, mais pas des thèmes abordés, ce qui aurait été susceptible de compléter l’information pour un travail qui s’est voulu résolument non thématique, mais biographique ; pas non plus de classement, in fine, des personnes par lieu de naissance ou d’origine, et pas davantage d’index des pays et aires abordés.

Ces remarques n’enlèvent rien au sérieux et, souvent, à la profondeur méthodique de nombre de notices. Certaines sont plus sèches, plus platement rédigées que d’autres, qui ont plus de souffle. Certaines affirmations mériteraient parfois une ligne ou deux d’explication pour le profane : il faut avoir une idée de l’histoire de l’Andalousie pour apprécier le jugement érudit porté par Gabriel Martinez-Gros sur deux historiens spécialistes de l’Espagne musulmane, Rheinart Dozy, du XIXe siècle, Évariste Lévi-Provençal du XXe [6]. Et l’on ne comprend pas pourquoi, quelque opinion qu’on en puisse avoir, pourquoi le maître livre de René Grousset, L’Empire des steppes, n’est pas signalé – même si son contenu n’est pas absent de la notice, tant s’en faut. Réitérons pour finir le jugement d’ensemble : les concepteurs et réalisateurs de ce dictionnaire ont voulu un livre sortant des sentiers battus polémiques vulgaires : tout le monde n’y est pas beau, tout le monde n’y est pas gentil ; mais tout le monde n’y est pas laid, tout le monde n’y est pas méchant. On a plaisir à y flâner, à découvrir des figures peu connues, voire ignorées d’un lecteur si imbu soit-il de ses connaissances. Il y a là une vraie modestie, gage du vrai savoir, celui qui s’exprime sans ostentation. Le maghrébologue pourra par exemple rendre hommage à Alain Messaoudi pour la qualité exemplaire de sa… soixantaine de notices. Ce dictionnaire n’est ni une contreoffensive à la charge, ni une réhabilitation, ni un panégyrique. C’est une sereine mise au point érudite qui fera date pour les étudiants, les enseignants et les chercheurs, mais aussi le public cultivé curieux d’esprit sur toutes les rives d’une Méditerranée où la francophonie reste encore établie.

Notes :

1. On sait aussi que le cheval fut utilisé, aussi, par le pouvoir français pour sesfantasias officielles, ou autres mises en scènes de la festivité coloniale.

2. L’émir force peut-être un peu la note quand il allègue que, dans le Koran, lecheval est le bien par excellence – dans les Hadîth, il est vrai, de tels éloges peuvent être davantage attestés.

3. L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Seuil, Paris, 1978, 391 p.

4. Dar El Machrek, Beyrouth, 1959.

5. Institut national des Langues et Civilisations orientales, Institut des Belles-Lettres arabes, Institut de Civilisation indienne.

6. Les thèses de celui-là étant taxées d’une « puissance très supérieure à celles de son lointain émule Lévi-Provençal ».