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And Patrick Habis

Deux ouvrages sur le nationalisme yougoslave : Du nationalisme yougoslave aux nationalismes post-yougoslaves / Humanisme et haine. Les intellectuels et le nationalisme en ex-Yougoslavie

Olivier Ladislav Kubli, Du nationalisme yougoslave aux nationalismes post-yougoslaves, L’Harmattan, Paris, 1998, 253 pages

Muhamedin Kullashi, Humanisme et haine. Les intellectuels et le nationalisme en ex-Yougoslavie, L’Harmattan, Paris, 1998, 206 pages.

Les éditions l’Harmattan viennent de publier simultanément deux ouvrages de réflexion sur le nationalisme en Yougoslavie. L’un est écrit par un philosophe kosovar, l’autre par un politologue suisse. Après les ouvrages de propagande, de témoignages, voire d’analyses, l’heure de la réflexion sereine sur les ravages du nationalisme dans l’ex-Yougoslavie, commence à poindre. La conclusion du livre d’Olivier Kubli, Du nationalisme yougoslave aux nationalismes post-yougoslaves, résume parfaitement la complexité de cette partie martyrisée des Balkans. On peut même dire que ces événements sont en fait un reflet du repli religieux et passéiste que l’on peut observer à l’échelle mondiale, au détriment des idéaux socialistes et même libéraux. La Yougoslavie serait ainsi le microcosme du monde actuel. Comme le rappelle Mihajlo Mihajlov, la Slovénie est économiquement aux portes du premier monde, alors que le Kosovo est plutôt l’antichambre du tiersmonde. La Yougoslavie ne fait ainsi que reproduire, à son échelle, les tensions à l’oeuvre à l’échelle planétaire. En clair, l’auteur fait quelque part écho à l’idée force de feu Cornélius Castoriadis : Socialisme ou Barbarie ; thèse plus ou moins reprise par Michalis Raptis, dit Pablo. Anoter que ces deux penseurs de la politique étaient d’origine balkanique (grecque), mais avait su s’ouvrir au monde, à l’humanité. Chez eux, le terme « socialisme » n’avait pas grand chose à voir avec le système mis en place par Staline, voire par Tito. Même si aux débuts des années cinquante, les deux Grecs avaient flirté avec le titisme ! Les deux ouvrages ont le mérite de montrer que l’explosion et/ou l’implosion de la Yougoslavie ne sont pas arrivées comme un « cheveu sur la soupe », mais qu’elles s’inscrivent dans la longue durée historique où marxisme et nationalisme ont fabriqué une alchimie démoniaque et incontrôlable. Une sorte de bal des maudits où les deux idéologies se sont affrontées, mais aussi mélangées, voire fusionnées au profit de nomenklatura compradores. Par ailleurs, ils rompent avec le manichéisme de nombre d’auteurs qui ont tendance à simplifier le problème : les bons croates démocrates, les méchants serbes communistes (ou vice versa, dans tous les sens) ! C’eut été trop simple, trop beau dans cette partie de l’Europe orientale. Mais cette fameuse explosion était un secret de polichinelle. Ou plutôt, les « observateurs » ont préféré se voiler les yeux, soit par inculture, soit par machiavélisme. Olivier Kubli rappelle que trente mois avant la guerre slovéno- yougoslave, dans Le Monde Diplomatique, le grand journaliste espagnol, Juan Elorriaga, annonçait déjà le pire, et que la CIA fit de même dix-huit mois avant l’explosion. Un mois avant les Américains, le chef d’état-major de l’armée française tirait lui aussi la sonnette d’alarme. Nationalisme et haine Dans son ouvrage, Humanisme et haine ; les intellectuels et le nationalisme en ex-yougoslavie, Muhamedin Kullashi dissèque la production de la haine en Yougoslavie en général et au Kosovo en particulier. Professeur de philosophie à l’université de Prishtina (capitale du Kosovo) de 1975 à 1991, il enseigne aujourd’hui à l’université de Paris 8-Saint Denis. Pour cet esprit brillant, parfois un peu abscons, la théorie marxiste de la nation est un des plus grands échecs de l’histoire, reprenant la phrase de Tom Nairme. En écho, Olivier Kubli, rappelle que c’est l’austro-marxiste, Karl Renner qui peut en effet être considéré comme le père spirituel du modèle soviétique de 1936 et du modèle yougoslave de 1946. De Prishtina, à Sarajevo, de Knin à Vukovar, de Stepanakert à Tiraspol, de Douchambe à Tbilissi, nombreux sont ceux qui doivent maudire la mère de Karl Renner ! Les deux auteurs sont d’accord pour dater les prodromes de la dislocation du pays et ses causes. Pour Kullashi : vers la fin des années soixante et au début des années soixante-dix, à la suite d’une escalade du nationalisme, dans différentes régions du pays, une détérioration des rapports interethniques devient sensible. Les conflits entre les oligarchies des unités fédérales sont plus fréquents. La crise économique, la baisse du niveau de vie et l’accroissement du chômage, renforcent ce bouleversement. Et Olivier Kubli de préciser : « le yougoslavisme] s’essoufflera dans les années soixante, sous la poussée des tendances particularistes qui referont surfaces et qui seront les vecteurs de l’échec de son oeuvre d’intégration (...) C’est ainsi que se constituèrent peu à peu des mini-Etats, intéressés en premier lieu par la sauvegarde des intérêts de leur bureaucratie (...) La décentralisation des années soixante va en effet constituer une base fertile pour le développement des nationalismes de tout bord. Et d’ajouter  : La constitution de 1974 de la Yougoslavie, c’est un peu l’Union européenne à l’envers (...) [Elle] est l’engrais grâce auquel vont pouvoir fructifier les mouvements désirant faire disparaître la Yougoslavie. » Les deux auteurs se rejoignent aussi sur l’analyse de la transition démocratique ratée. Pour Kullashi : Dans cette phase post-communiste, s’institue en système un populisme autoritaire, caractérisé par la pleine domination du parti au pouvoir, par la marginalisation totale de l’opposition parlementaire, par le contrôle rigoureux des médias, par une politique économique dirigée politiquement par l’Etat et par le renforcement de l’appareil policier. Pour Kubli : en Croatie, comme en Serbie, c’est un climat de terrorisme intellectuel qui s’impose contre les mauvais Croates, comme on l’avait imposé aux mauvais Serbes (...) Alors que la libération nationale devait être le premier pas vers la démocratisation, il apparaît très vite que le nationalisme va, au contraire, empêcher l’apparition d’un véritable pluralisme politique. Muhamedin Kullashi, se penche à la fin de son ouvrage sur le cas précis du Kosovo. Il montre qu’il n’y a pas que la « nouvelle classe »(décrite dans les années cinquante par Milovan Djilas, le premier dissident yougoslave), politico- économique, voire la mafia, qui est à l’origine de la production de la haine. Les intellectuels s’y sont aussi mis. Parmi les bouchers de la Bosnie, on retrouve un psychiatre, des médecins, un sociologue (...) Dans le cas du Kosovo, nombre d’académiciens de Belgrade ont planté, arrosé, taillé les plantes empoisonnées de la haine interethnique. On y retrouve des historiens, des écrivains, des poètes et des philosophes. Dans ce dernier cas on imagine fort bien la profonde blessure de l’auteur d’avoir vu ses collègues passés dans le camp de la haine. Pour Kullashi : les défenseurs de la culture nationale, les gardiens de la pureté de la culture nationale, travaillent- ils à réduire les échanges avec les courants vivants de la culture mondiale. Ils sont en réalité les fossoyeurs de la culture nationale. Et de conclure très justement : l’intensité de la terreur du Parti et de l’Etat yougoslave contre les Albanais montrait une crise profonde du système, de son idéologie et de son fonctionnement. Quant à Kubli, n’en déplaise aux paléo-néo philosophes parisiens, il conclut qu’il n’y a pas de bons croates et de méchants serbes, mais que les nouvelles directions sont aussi antidémocratiques et parasitaires l’une que l’autre. Bref, opprimé par les titistes hier, par les nationalistes aujourd’hui (souvent les mêmes), l’homo yougoslavicus n’a pas eu de chance et a été obligé de choisir entre la peste et le choléra.