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Des mères contre les femmes Maternité et patriarcat au Maghreb

Camille Lacoste-Dujardin, Des mères contre les femmes Maternité et patriarcat au Maghreb, La Découverte, 350 p., 79 FF (2ème édition - poche) Les mères sont-elles les pires ennemies des femmes dans les sociétés du Maghreb ? Les mères, et notamment les mères de fils, sont-elles les principales responsables de la domination des femmes dans les sociétés du Maghreb ? L’ouvrage de Camille Lacoste-Dujardin, ethnologue et directrice de recherche au CNRS, qui vient enfin d’être édité en poche, démontre l’inégalité des rapports hommes/femmes à partir de l’étude des relations mère/fils. La démonstration de C. Lacoste-Dujardin est provocatrice, mais convaincante. Pour résumer : dans les sociétés islamiques, les femmes n’existent que comme mères. Niées ou marginalisées dans leur relation de couple, les femmes surinvestissent affectivement leurs fils. Celui-ci, étouffé et dominé par le poids de l’amour maternel, sera à son tour incapable d’offrir à son épouse l’estime et l’amour que celle-ci attend, et le mécanisme se reproduit ainsi de génération en génération. Une discrimination active depuis la naissance Les différences de traitement entre les garçons et les filles commencent dès la naissance : celle d’un fils est saluée par des cris de joie alors que celle d’une fille apporte silence et parfois consternation. Différence dans l’attribution de la nourriture et des soins médicaux(, qui explique que les bébés fillettes meurent souvent beaucoup plus que les bébés garçons). Obligation pour la fillette de participer aux tâches ménagères alors que le garçonnet au même âge est libre de jouer. (Apprentissage pour la fillette de l’obéissance, la soumission, et l’effacement - la hachouma - notamment à ses frères - cependant que le garçon est encouragé à extérioriser sa violence et son agressivité). Dans ce contexte, la virginité est sacralisée. Elle représente encore aujourd’hui un droit pour le mari dans le Code marocain, et la non-virginité y est une cause légale d’invalidité du mariage ! Parfois, le crime d’une fille "pécheresse" n’est puni que de quelques années de prison. Et c’est ce prix attribué à la virginité dans les sociétés du Maghreb qui explique la floraison des pratiques médicales de réfections d’hymens, dans des cliniques d’Alger, de Tunis, ou de Genève. Le couple mère/fils, seul véritable couple de la société ? La femme, niée depuis son enfance, n’acquiert statut et reconnaissance vis-à-vis de son époux comme de la société qu’à travers son rôle de mère. Voilà pourquoi la naissance du premier fils est "beaucoup plus importante pour elle que le mariage". Significatif : le nom que l’on donne aux femmes adultes dans les sociétés maghrébines est leur nom de mère (Mère d’Untel - Oum X...). La femme va donc vouer un amour extrême à son ou ses fils, qui la comblent affectivement, et qui vont bien lui rendre cette dévotion. Voilà qui explique pourquoi entre hommes les pires insultes dans les sociétés maghrébines vont concerner... leur mère. Mais les éléments du cercle vicieux sont en place : les "fils-enfants", dominés par la mère, sont incapables d’offrir amour et reconnaissance à leur femme. Les bellesfilles se trouvent ainsi dominées non par leur époux, mais par le "couple" bellemère/ époux(, dont elles parlent parfois en disant "ils". Fils-enfants, les hommes vont naturellement rechercher dans l’épouse... la mère, prenant plaisir à se faire materner). Tout ceci se trouve parfois aggravé par les conditions de la vie moderne : la crise du logement contraint parfois à une promiscuité qui renforce le couple mère/fils, et l’allongement de l’espérance de vie allonge d’autant les périodes de cohabitation bellemère/ belle-fille... Heureusement, ça et là de nouveaux modèles se mettent en place, grâce à la scolarisation des filles, à l’entrée des femmes sur le marché du travail, et à l’influence extérieure. Les jeunes aspirent aujourd’hui à un couple plus égalitaire. Après tout, comme le rappelle C. Lacoste-Dujardin, cette place particulière dévolue à la mère, et la marginalisation des femmes qu’elle entraîne, ne sont pas spécifiques aux sociétés maghrébines : c’est un trait méditerranéen. Il n’est donc pas immuable : ailleurs en Méditerranée, et à partir de la même situation, le rôle des femmes sa su notablement évoluer. Celui des mères, et des belles-mères, aussi !