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Des bateaux fantômes bourrés de clandestins...

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
27 janvier 2015
Des bateaux fantômes bourrés de clandestins syriens sont arrivés récemment au large des côtes italiennes. A chaque fois, l’ombre de la Turquie se profile. Des passeurs et des équipages turcs aurait largement profité d’une certaine bienveillance, voire de connivences des autorités d’Ankara.

2014 aura été l’année la plus tragique pour l’immigration clandestine en Méditerranée : 3.500 morts recensés, 164.000 arrivées comptabilisées en Italie et 22.000 en Grèce [1]. Sans compter ceux qui ont péri dans l’anonymat et ceux qui, survivants, sont passés à travers les mailles du filet des contrôles.

Entre décembre 2014 et janvier 2015, la marine italienne a dû intervenir quatre fois en urgence pour secourir des embarcations de grande taille dont les équipages avaient disparu. Le 20 décembre, les gardes côtes recueillent un bateau chargé de 194 Syriens partis de Turquie. Le lendemain, il s’agit d’un cargo beaucoup plus important (70 mètres de long), lui aussi parti de Turquie, avec 800 clandestins syriens, repéré à 185 kilomètres au large des côtes siciliennes, sans équipage à bord. Deux autres vont suivre peu après.

Pour l’amiral italien, Giovanni Petrino, commandant des gardes côtes : « De toute évidence, les stratégies des organisations criminelles sont en train de changer et de s’adapter aux nouveaux systèmes de surveillance ». En effet, pour échapper aux contrôles maritimes de l’opération Triton, volant maritime du travail de Frontex (mission de l’UE de contrôle terrestre et maritime de ses frontières), les passeurs abandonnent leurs navires à l’approche des côtes européennes. Les équipages quittent le navire à bord de zodiacs rapides ou se fondent dans la masse des clandestins pour échapper aux contrôles de police à l’arrivée. Ils pensent à raison que ces bateaux fantômes, avec barre et moteur bloqués, fonçant vers les côtes, seront repérés et arraisonnés. Au pire, ils iront s’échouer, s’éventrer, se briser sur les rochers. Peu importe pour ces nouveaux pirates des mers puisqu’ils ont multiplié par dix leur mise de fond. Pour le commandant Petrino : « Les trafiquants achètent des cargos longs de plus de 60 mètres qui devraient aller à la casse, notamment dans les ports du sud-est de la Turquie. Cela leur permet d’exploiter de manière encore plus juteuse le malheur des personnes qui fuient les conflits, comme les Syriens ». En effet, ces cargos ont en général plus de quarante ans et se vendent très facilement sur les marchés d’occasion en Turquie, mais aussi dans les ports de l’Afrique de l’Ouest et dans l’ex-URSS. Vu leur longueur et leur tonnage, ils peuvent facilement embarquer entre 300 et 900 personnes dans des conditions proches de la traite des noirs des XVII°-XVIII° siècles. Ils naviguent sous pavillons de complaisance, généralement sans assurance et avec de faux papiers de destination (port de départ-port d’arrivée). Ces armateurs et/ou affréteurs véreux utilisaient ce genre de navires à l’agonie pour transporter toutes sortes de déchets généralement toxiques des pays riches vers l’Afrique ou l’Asie, sachant que le trafic des ordures est entre les mains des mafias (américaines et italiennes essentiellement) depuis les années 70-80. Ils ont ajouté désormais le trafic d’êtres humains.

Dans le cas des derniers événements survenus au large de l’Italie, il s’agit d’équipages syro-turcs. En réalité, la mafia turque recrute, à bon compte, des marins et officiers syriens ayant appartenu à la marine militaire syrienne et les fait surveiller à bord par ses hommes de mains turcs armés.

La main d’Ankara

Si la mafia turque se fait énormément d’argent avec le trafic d’êtres humains (Chinois, Afghans, Iraniens, Irakiens, Syriens, mais aussi Érythréens, Somaliens et Éthiopiens), l’Etat turc utilise ce trafic dans ses relations internationales. En clair, à chaque fois qu’il a un problème avec un autre pays, il ouvre les vannes de l’émigration clandestine. A chaque tension entre Athènes et Ankara, la Grèce voit arriver sur ses côtes nombre de réfugiés. Il ne s’agit alors plus de petites embarcations (du bateau gonflable de plage aux petits caïques) qui font 3-4 kilomètres pour rejoindre par beau temps les îles grecques les plus proches avec quelques poignées de réfugiés qui n’ont pas vraiment besoin de filières organisées. Aujourd’hui, les relations entre les deux pays ne sont plus au beau fixe, d’où l’arrivée massive de clandestins cette année (voir note n°1). En effet, sachant que l’on vient de trouver du pétrole et du gaz entre Chypre, Israël, le Liban et l’Egypte, la Turquie ne reconnaît pas la ZEE (Zone économique exclusive) de la République de Chypre et la viole régulièrement et systématiquement. Dans les cas de tensions, hier comme aujourd’hui, les autorités turques « ferment les yeux » sur les départs des côtes égéennes turques. Sachant qu’Izmir est le siège d’un corps d’armée turc, que la police, les gardes côtes et la marine militaire surveillent et observent tous mouvements, les passages se font quasi obligatoirement avec la complicité des autorités. Entre corruption et volonté politique, le trafic prospère. Les gardes côtes grecs ont pourtant des accords d’échanges d’informations avec leurs homologues turcs depuis plusieurs années. Mais, ces derniers renâclent bien souvent. C’est ainsi que pour être mieux informés, les services de renseignements grecs (EYP : Ethniki Ypiresia Pliroforion, Service National d’Information, ex KYP) recrutent les pêcheurs grecs des îles de l’Égée qui les informent sur tous nouveaux mouvements suspects de caïques, comme de cargos, au départ des côtes turques et entrant dans les eaux territoriales grecques. Ils ont été équipés de radars modernes et de puissants moyens de transmission pour avertir rapidement la capitainerie générale de Rhodes [2]. L’EYP a essayé de recruter des pêcheurs turcs, mais sans grands succès, car ces derniers gagnent plus en jouant les passeurs et prendraient de gros risques si les services turcs (le MIT : Milli Istihbarat Teskilati, Organisation du Renseignement National) l’apprenaient. Pourtant le risque est important. La justice grecque a la main lourde quand elle prend des passeurs de nationalité turque dans ses eaux territoriales : dix ans de prison à régime sévère, sans cautions ni remises de peines. En revanche les passeurs turcs peuvent compter sur les mafias gréco-albanaises qui prennent en charge les clandestins des îles de l’Égée aux ports grecs de la mer Ionienne (Patras, Igoumenitsa, Corfou), ou vers les frontières terrestres du nord, de l’Albanie à la République de Macédoine, de Kakavia à Gevgueli.

Ces relations bilatérales particulières n’existent pas seulement entre la Turquie et la Grèce. Ce fut aussi le cas entre Paris et Ankara en 2001. En effet, en janvier 2001 le parlement français reconnaît le génocide arménien. Le 17 février suivant, le cargo East Sea, battant pavillon cambodgien, parti de Turquie, vient s’échouer sur la plage de Boulouris, non loin de Saint Raphaël. A son bord 908 Kurdes irakiens. En réalité, il s’agit de Kurdes syriens yézidis. Mais les autorités turques qui les ont fait embarquer, ainsi que l’équipage turc à bord, ont précisé aux réfugiés de dire aux autorités françaises qu’ils venaient d’Irak et non de Syrie. En effet, à l’époque les relations entre Paris et Damas étaient plutôt bonnes et les réfugiés risquaient d’être renvoyés en Syrie, alors qu’en se déclarant Irakiens ils n’avaient aucun risque d’être renvoyés sur Bagdad. Des dirigeants turcs d’alors avaient dit que si les Français aimaient autant les Kurdes (allusion au travail de Danièle Mitterrand et sa fondation « France Liberté » au Kurdistan), « ils n’avaient qu’à en prendre autant qu’ils en voulaient » !

Les secrets de l’Ezadeen

Si les deux premiers bateaux des 20 et 21 décembre ont peu fait parler d’eux dans les médias, ce ne fut pas le cas pour les deux suivants. Le 25 décembre 2014, le Blue Sky M battant pavillon moldave quitte le port turc de Mersin [3]. Sa destination officielle est le port de Rijeka au nord de la Croatie. A son bord, 768 clandestins syriens. Il passe au large des côtes sud du Péloponnèse et remonte dans la mer Ionienne. Avec l’autorisation des gardes côtes grecs, il passe une nuit près d’une rade de l’île de Corfou vu les conditions météorologiques détestables en Méditerranée orientale à cette époque [4]. Au lieu de s’engager dans la mer Adriatique, le Blue Sky M met le cap vers l’ouest en direction de la botte italienne. Au large des côtes de la Calabre, l’équipage disparaît, bloquant la barre et le moteur à une vitesse de 7 nœuds. Repéré par la marine italienne à seulement 9 kilomètres des côtes, il est abordé par des militaires et conduit dans le port de Gallipoli le 31 décembre.

En même temps se déroulait la tragédie de l’Ezadeen. Il s’agit d’un vieux cargo de 73 mètres de long, battant pavillon de la Sierra Leone. C’est une ancienne bétaillère, c’est-à-dire un bateau qui transportait des animaux vivants (bovins ou ovins) en cabotant sans doute le long des côtes de l’Afrique de l’ouest. Visiblement, pour les passeurs, les clandestins sont aussi du bétail. Le 31 décembre, il est repéré par la marine italienne qui commence à être débordée, d’autant qu’entre temps elle a dû gérer l’incendie d’un ferry entre la Grèce et l’Italie. L’Ezadeen dérive dans des creux de 5-6 mètres au large de Crotone, sans carburant. Il peut chavirer ou s’échouer à tout moment. L’armée italienne le reprend en main et le fait accoster le 2 janvier dans le port de Coriglianoa. A son bord 359 clandestins syriens (255 hommes, 42 femmes, 62 enfants). D’après les premières informations rendues publiques, le bateau serait parti de Chypre, mais sans précision : la République de Chypre, membre de l’UE ou l’autoproclamée RTNC (République turque du nord de Chypre) ? Au même moment d’autres informations font partir le navire de Tartous. C’est là que les choses se corsent et mettent en évidence le rôle trouble de la Turquie dans le conflit syrien et l’usage de ses réfugiés.

Les deux ports syriens en eaux profondes (Lattaquié et Tartous) sont aux mains des forces de Bachar et servent au ravitaillement en armes de l’armée syrienne. Tartous est aussi une base de la marine russe, héritière de l’Eskadra soviétique de Méditerranée. Partant de Saint-Pétersbourg ou d’ailleurs, les armes russes embarquées sur des bateaux finlandais ou autres [5], arrivent toutes à Tartous. Il est donc difficile de penser que 359 opposants aient pu s’embarquer dans ce port. Par ailleurs, Tartous est à plus de 100 kilomètres des côtes orientales de l’île de Chypre au moment où la mer était démontée (voir note 4). D’autant que les réfugiés-rescapés interviewés en Italie ont déclaré avoir rejoint l’Ezadeen sur des petits bateaux. Il est donc exclu qu’ils aient rallié Chypre depuis Tartous sur de fragiles embarcations en pleine tempête. Si Tartous n’est pas le port principal de départ, il s’agit donc d’un port chypriote. Rapidement, c’est le port de Famagouste (Magoşa) qui est pointé du doigt. C’est le seul port en eaux profondes de la RTNC qui sert aussi de base militaire à la marine turque depuis 1975. Entre deux et quatre navires militaires d’Ankara y sont ancrés [6] en permanence pour contrôler la zone maritime allant du cap Andréas au Hatay turco-syrien.

Les clandestins syriens ont bien rejoint Famagouste sur des petits bateaux. Ils n’ont donc pu partir que des ports de la côte sud-est de la Turquie : le grand port de Mersin, le port d’une capacité moyenne d’Izkenderun (Alexandrette), voire les petits ports de plaisance de Silifke et Anamur. Quoi qu’il en soit Mersin, Iskenderun et Famagouste sont totalement sous le contrôle et la surveillance de l’armée turque. Il est donc impensable de penser que les 359 clandestins de l’Ezadeen n’ont pas embarqué sous la bienveillance des autorités d’Ankara.

D’autant que les preuves ne manquent pas. En effet les jours où la bétaillère chargeait son flot de clandestins et appareillait avec sur son livre de bord officiel Sète comme destination finale, le bateau turc de recherche sismique Barbaros-Hayredin Pacha, accompagné de son chien de garde, la frégate Giresun, était dans les parages et a même relâché dans le port de Famagouste en même temps que l’Ezadeen.

Tout ce remue-ménage (Ezadeen, Barbaros, Giresun) n’est pas passé inaperçu pour les services de renseignements de la République de Chypre, le petit mais efficace KYP (Kentriki Yperisia Pliroforion, Centre National d’Information). En effet, il dispose, entre autre, d’un observatoire sur les hauteurs du village de Dherinia (dernier village en zone libre) face à Varosha, l’ancienne banlieue chypriote grecque de Famagouste, devenue ville fantôme depuis août 1974, située au sud du port de Famagouste. Mais d’autres ont une meilleure « vue » : Londres et l’OTAN. En effet, depuis l’indépendance de Chypre en 1960, la Grande Bretagne dispose de deux bases militaires souveraines [7], dont l’une, Dhékélia (aérienne et d’écoutes, reliée aux radars du Mont Troodos, liée au réseau Échelon), jouxte la RTNC. La dernière frontière de la base de Dhékélia est à 8,5 kilomètres en ligne droite du port militaire turc de Famagouste. Les bases militaires britanniques ont aussi un statut OTAN et les services américains y sont trés présents, mais en toute discrétion car souvent en transit vers le Moyen-orient.

La ZEE chypriote est divisée en treize zones. Mais dès le début, la Turquie revendique le nord des zones 4,5,6 et le quart nord-ouest de la zone 7, zones situées entre l’ouest de Chypre et l’est de la Crète, au très grand large du port turc d’Antalya. Mais ce n’est pas une nouveauté pour la Turquie qui régulièrement revendique son autorité sur la moitié de la mer Égée depuis les années 70. En 1985, alors que la Grèce pensait avoir trouvé du pétrole au large de la Thrace occidentale, du côté de l’île de Thassos, la Turquie avait déjà dépêché le navire de recherche Sismik I dans la région. A l’époque, le bouillant Premier ministre socialiste grec, Andréas Papandréou, avait mobilisé son armée. Ankara dut reculer [8].

En février 2014, la Turquie viole la ZEE chypriote en envoyant son Barabaros accompagné de son chien de garde dans les zones 10 et 11, entre Chypre et l’Egypte. Comme par hasard à cette époque le navire sismique norvégien Princess, affrété par une filiale de Total, avec l’autorisation officielle de Nicosie, fait des recherches. Il est alors intercepté par la frégate militaire turque Giresun et doit quitter rapidement la zone. Pour la loi maritime internationale, il s’agit d’un acte particulièrement grave, condamnable. La marine grecque avait alors été mise en état d’alerte et des navires avaient quitté Rhodes et la Crète pour se rapprocher de Chypre. En effet, la frégate Giresun a toujours été prise au sérieux par la Grèce vu sa puissance de feu [9]. Or, alors que l’Ezadeen se prépare à recevoir son « bétail » à Famagouste, le Barbaros et la Giresun violent la zone 9 de la ZEE chypriote (entre Chypre et le Liban) depuis la fin novembre. Mais fin décembre, vu la forte mer, les deux bateaux rejoignent le port de Famagouste. Les trois navires s’y sont donc croisés.

Le régime islamo-conservateur turc du Président Erdogan et de son nouveau Premier ministre Ahmet Davutoglu, aux déclarations des plus ambigües sur l’islamisme et le néo-ottomanisme, a une gestion de ses frontières terrestres et maritimes pour le moins particulière.

[1Entre janvier et octobre 2014, 22.000 réfugiés clandestins sont arrivés officiellement en Grèce, soit +223% par rapport à janvier-octobre 2013. Pour le seul mois de septembre 2014, 7.500 clandestins sont passés par les îles de la mer Égée de Mytilène au nord à Symi au sud et 1.100 ont franchi le fleuve Evros, frontière entre la Grèce et la Turquie en Thrace. Voir aussi Confluences Méditerranée, n°42, été 2002 : « La Grèce durcit ses contrôles ».

[2(2)

[3Mersin est un port turc en eaux profondes de la côte sud-est de la Turquie, juste en face de Chypre. Dans la nuit du 19 au 20 juillet 1974, les ports turcs de Mersin et Antalya ont servi de base de départ de l’armée turque pour envahir l’île de Chypre, débarquant sur les plages à l’ouest du port de Kyrénia.

[4De la veille de Noël à la mi-janvier, la Méditerranée orientale, les mers Égée, Ionienne et Adriatique ont subi d’importantes tempêtes. Un-demi-mètre de neige est tombé sur le golfe de Volos. Du 8 au 14 janvier, les autorités maritimes grecques ont interdit tout départ de navires de ses ports (cargos, ferrys, bateaux de pêche et de plaisance), à cause de vents de 8 à 11 beaufort (échelle de 0 à 12) avec des creux de 5 à 8 mètres.

[5Voir Politique Internationale, n°140, été 2013, pp. 129-142.

[6Au début des années 90, l’armée turque a agrandi le port de Kyrénia (Girne). Le vieux port abritait des petits bateaux de pêche et de plaisance, mais pour accueillir les ferrys turcs venant d’Antalya et Mersin, Ankara a construit d’abord une longue jetée à la droite du vieux port, puis toutes les infrastructures nécessaires permettant désormais de recevoir une à deux frégates militaires.

[7Souveraine veut dire que lorsque vous traversez les bases militaires d’Akrotiri et de Dékélia vous êtes en Grande Bretagne, dépendant des lois britanniques et non chypriotes.

[8Semih Vaner (dir.) : « Le différent gréco-turc », Paris, L’Harmattan, 1988.

[9Mise en service en 1981 dans l’US navy sous le nom d’USS Antrim FFG-2O, elle a été donné gratuitement à la Turquie en août 1997 dans le cadre des accords d’aide militaire américano-turque. Frégate de 138 mètres de long pouvant naviguer à 30 nœuds, elle est rebaptisée Giresun TCG-F491, porteur de missiles américains mer-mer et mer-air, embarquant deux hélicoptères.