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Des armes serbes pour l’État islamique

Christophe Chiclet: Membre du comité de rédaction de Confluences Méditerranée
7 janvier 2015
En octobre dernier, une ONG découvrait avec horreur que les combattants de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL) utilisait des armes serbes. Tous les fantasmes des guerres yougoslaves remontaient alors à la surface. Les fantômes de Milosević armeraient les hommes de Daesh ! C’est oublier que ce mouvement s’est équipé grâce à ses prises de guerre sur les armées irakienne et syrienne et sur certaines brigades affaiblies de l’Armée syrienne libre (ASL), sans compter le marché noir. C’est oublier aussi que la Yougoslavie socialiste a toujours été un grand pourvoyeur d’armes pour les pays membres du Mouvement des non alignés dès le début des années 60.

C’est en octobre 2014 que l’ONG pacifiste qui traque les trafics d’armes, Conflict armament research (CAR), publie des photos montrant des combattants de l’EIIL avec des armes balkaniques et plus particulièrement fabriquées en Serbie. Et pour cause ! Quand les combattants de Daesh ont pris les villes de la Syrie orientale et de l’Irak septentrional et central, ils n’ont pas fait le tri. Ils ont récupéré tout ce qu’ils pouvaient. A Mossoul, ils sont tombés sur des centaines de véhicules, chars lourds et légers, artilleries tractées de fabrication américaine, mais aussi des armes plus légères, dont des ex-yougoslaves (serbes, croates, bosniaques, slovènes). Chose normale puisque l’ex-Yougoslavie a toujours été un producteur et un exportateur de tous types d’armes, de la kalachnikov aux avions en passant par les chars.

Si Josip Broz Tito (1892-1980) ne participe pas personnellement à la première conférence des non alignés à Bandoeng en avril 1955, il n’en est pas moins l’un de ses plus grand leader, d’autant que l’homme qui a dit non à Staline en 1948 est le seul dirigeant européen membre de ce mouvement. Il sera rejoint cinq ans plus tard par l’archevêque-ethnarque Makarios III de Chypre. L’armée des partisans yougoslaves dirigée par Tito, autoproclamé maréchal, a libéré seule 80% du pays. Dès 1945, les brigades yougoslaves surveillent et encadrent les divisions soviétiques et chassent les Américains d’une partie de Trieste. En 1945, ces partisans se transforment en JNA (Armée populaire yougoslave) qui deviendra la VJ (Armée yougoslave) en 1992 sous le régime dictatorial de Slobodan Milosević. Craignant autant Washington que Moscou, Tito met en place une JNA en pointe dans le domaine de la défense du territoire. Cet aspect défensif et décentralisé sera progressivement développé après la révolte hongroise de 1956 et l’invasion de la Tchécoslovaquie en 1968. L’armée yougoslave s’organise sur le modèle de l’armée helvétique. L’industrie militaire est un des pivots de l’économie du pays. Chaque République a ses usines de production et presque toutes ces usines ont une double production : matériel civil, matériel militaire. C’est ainsi qu’elles peuvent produire des poêles à frire ou des autocuiseurs, mais aussi des fusils d’assaut. Les usines qui fabriquent des petites voitures produisent aussi des tanks. Tito va alors exporter des armes (peu chères et de très bonne qualité) à destination de ses amis des non alignés au Moyen-orient et en Asie. Cette tradition va perdurer après la fin de la Yougoslavie socialiste. Elle sera reprise par toutes les républiques issues de l’ex-Fédération. En Serbie, les exportations continueront sous Milosević jusqu’à la chute de ce dernier en 2000, reprises ensuite par ses successeurs « démocrates » (Kostuniča, Tadić…).

Le savoir faire yougoslave

Armée de défense, la JNA a développé des capacités particulières : construction de bunkers enterrés et imprenables pour l’aviation, les blindés, l’infanterie, les postes de commandement ; systèmes de défense anti-aérienne (missiles, brouillage) ; blindés légers tout terrain ; armes légères et semi-lourdes simples, solides et efficaces ; aviation légère d’entraînement et de surveillance, voire d’attaque au sol à très basse altitude. Dès 1949, un an après la fameuse rupture Tito-Staline, Belgrade met en place sa propre société d’exportation d’armes, la Jugoimport SDPR, avec différentes divisions et des bureaux dans tout le tiers monde. Belgrade sera un des principaux pourvoyeurs d’armes au FLN algérien en 1958-1961, avec Sofia. Dès 1963, la Yougoslavie produit les avions d’entraînement Soko-Galeb. Pendant vingt ans, elle en vendra 112 exemplaires à la Libye de Kadhafi. En 1967, elle sortira le Soko-Jastred (entraînement et attaque au sol), vendu à 34 exemplaires à Tripoli. Cette vente de petits avions très efficaces va perdurer. En 2009-2010, le régime démocratique serbe va vendre 20 Lasta Sparrow, construits dans l’usine Utva de Pančevo, au pouvoir désormais pro-occidental de Bagdad. En 1979, la Yougoslavie obtient la licence soviétique de fabrication des chars T-72. Cinq ans plus tard les premiers T-72 yougoslaves améliorés sortent des chaînes de fabrication de l’usine de Slavonski Brod en Croatie sous le nom de M-84, puis encore plus modernisés comme M-84A. 700 sont produits dont 500 réservés à la JNA. Ce sont ces tanks que l’on retrouvera dans les mains d’une JNA serbisée par Milosević face aux Croates et aux Bosniaques. Les 200 restants seront vendus au Koweït en 1989. Par ailleurs, les ingénieurs de Tito partent construire les bunkers d’un Saddam Hussein qui vient de prendre le pouvoir en Irak. Ces constructions vont s’accélérer durant la guerre Iran-Irak. Mais les experts yougoslaves vont aussi mettre en place des systèmes de défense anti-aérienne. Après la disparition de la Yougoslavie en 1991, les Républiques héritières vont continuer à construire les bunkers de Saddam, essentiellement via des ingénieurs serbes et macédoniens.

Les successeurs de Tito

De 1991 à 1996, la Yougoslavie n’exporte plus d’armes. Et pour cause. En pleines « guerres civiles », ses armes sont utilisées en interne. Mais après les accords de Dayton en novembre 1995, les Républiques héritières, souvent exsangues, vont utiliser leur savoir-faire en matière de fabrication d’armes pour gagner des devises indispensables à la reconstruction. Jusqu’en 2003 et la chute de Saddam, la Serbie, la Croatie et les deux parties de la Bosnie-Herzégovine vont largement travailler avec l’Irak. En octobre 2000, à la veille de la chute de Milosević, Jugoimport signe un accord de coopération avec la société irakienne Al Bashaïr. L’homme-clé des rapports entre Belgrade et Bagdad, mais aussi des exportations d’armes serbes, est Jovan Ceković. C’est lui qui sera la charnière dans les ventes d’armes serbes à l’Irak et à la Libye. Il devra démissionner en 2003 suite au scandale « Orao », révélé par les autorités de contrôle européennes en Bosnie-Herzégovine. En effet, il n’y a pas que la Serbie qui alimente l’armée de Saddam Hussein. Les entités bosniaques font de même. En Republika Sprska, l’usine Orao de Bjelina assurait la maintenance des moteurs des Mig 21, 23 et 29 (moteur russe RD33 pour ce dernier modèle) de l’armée de l’air irakienne. Dans la partie croato- musulmane, les usines Bratstvo à Novi Travnik, Unis Promeks à Sarajevo et Vitezit à Vitez fournissaient des pièces pour les lance-roquettes lourds de 122 et 262 mm, ainsi que du combustible pour ces armes. Même les Slovènes commerçaient avec Saddam. Après la chute de ce dernier, les ex-Yougoslaves ont continué à vendre des armes à l’Irak, mais cette fois avec l’aval des Etats-Unis et de l’ONU au profit de la nouvelle armée irakienne. En 2008, la Serbie a vendu pour 450 millions de dollars d’armes à travers le monde, dont 236 millions uniquement avec l’Irak, alors qu’en 2003 elle n’en avait vendu que pour 60 millions dans le monde entier. En avril 2008, Belgrade et Bagdad signent un accord de coopération militaire d’un montant de 833 millions de dollars. Mais les Américains qui n’aiment pas la concurrence font pression sur la présidence irakienne. L’accord est revu à la baisse. On passe de 833 à 236 millions. Zastava Arms va fournir des armes d’infanterie pour les casques bleus et les forces de sécurité en Irak et en Afghanistan. Cette même année, l’usine Krušik de Valjevo a vendu des munitions de gros calibres, des roquettes et des bombes pour 40 millions de dollars, dont 32 millions à l’Irak. Les usines Blagojević de Lučani et Prva Iskra de Barič ont fourni des poudres et explosifs, des munitions et des bombes à Bagdad. Belgrade a su aussi garder les bonnes vieilles relations avec Alger du temps de la guerre d’indépendance.

Syrie et mercenaires

En 2014, sept pays de l’OTAN ont décidé de livrer des armes aux Kurdes d’Irak. L’Albanie et la Croatie, nouveaux adhérents de l’Alliance, ont voulu jouer les bons élèves. C’est ainsi que Tirana a livré fin août 10.000 kalachnikovs, 22 millions de cartouches de 7,62 mm, 15.000 grenades et 32.000 munitions pour lance-roquettes. Ces pauvres Kurdes n’ont vraiment pas de chance car la plupart des armes albanaises sont de mauvaises copies des armes chinoises des années 60. En revanche, le matériel fourni par Zagreb est d’un autre niveau. Il semblerait que les Croates soient plutôt spécialisés dans l’approvisionnement de l’ASL. Fin 2012, début 2013, l’Arabie Saoudite a acheté pour 3.000 tonnes d’armes et de munitions à la Croatie : fusils mitrailleurs M60, lance-roquettes portables Osa M79, roquettes antichars RPG22, lance-roquettes multiples Milkor MGL. Un avion cargo Iliouchine croate a fait deux rotations les 14 décembre 2012 et 18 février 2013 entre Zagreb et Amman. Ensuite ces armes ont été acheminées par l’armée jordanienne jusqu’aux brigades modérées de l’ASL de Deraa. Il faut dire que la compagnie pétrolière croate INA a des intérêts dans les champs pétrolifères syriens, d’où aussi la présence de ce pays dans le groupe international des « Amis de la Syrie », initié par la France. D’après le quotidien britannique Guardian, l’homme-clé de ces ventes d’armes serait un certain Hrvoje Petrać Les guerres yougoslaves ayant laissé des « chiens de guerre » sans travail, nombre de ces anciens soldats et/ou membres des milices nationalistes sont devenus les nouveaux « soldats de fortune » du XXI° siècle. C’est ainsi que des Serbes, mais aussi des Macédoniens, sont désormais « agents de sécurité » en Irak, employés par les grandes agences de mercenaires privés anglo-saxonnes ou sud-africaines. De l’autre côté, des réseaux djihadistes existent aussi dans les Balkans. Il s’agit essentiellement d’Albanais du Kosovo et de musulmans de Bosnie et du Sandjak serbe de Novi Pazar. Régulièrement, les autorités de Pristina, de Sarajevo et de Belgrade démantèlent des réseaux et surveillent de très près des mosquées dont certaines ont été construites ou rénovées avec de l’argent saoudien et d’autres pays du Golfe dans les années 90.